Elle a cousu sur son manteau bleu marine une étoile jaune sur laquelle elle a dessiné un cœur. Une femme s’approche d’elle, très émue : « C’est très beau ce que vous avez. Je suis juive de cœur. » Elles s’enlacent et s’embrassent.

Autour d’elles, la place de la République, à Paris, se remplit en cette fin d’après-midi. La foule porte des petites affiches noires et blanches « Non à la banalisation de la haine ! » ou « Ça suffit ». Les mains jaunes « Touche pas à mon pote » sont ressorties.

On aperçoit des hommes portant des kippas. Et un ballon de l’Union des étudiants juifs de France.

« On ne vous supporte plus ! » 

A côté d’une grande pancarte « Respect et bienveillance », une femme hurle sa colère contre un des « gilets jaunes », venu manifester, comme elle, contre l’antisémitisme. « Au début, les Français vous ont soutenus.

Aujourd’hui, on n’en peut plus, on ne peut plus sortir le samedi. Vous êtes les extrêmes. » Nejeh garde son calme et essaie de dialoguer. « Nous ne sommes pas violents, on lutte contre la vie chère. »

Elle ne veut rien entendre : « Les ‘gilets jaunes’, c’est la haine des élites, la haine des médecins, la haine de ceux qui réussissent. »

 Une autre crie : « On ne vous supporte plus ! » Un homme s’immisce et serre la main de celui qui arbore son gilet fluorescent, sur le dos duquel il a écrit « 95 RIC Banlieue ».

Nejeh vient de Sarcelles, dans le Val-d’Oise. « C’est un rassemblement contre l’antisémitisme. En tant que citoyen, je devais être là. Je suis venu avec mon ‘gilet jaune’, car depuis trois jours on nous traite d’antisémites, de racistes. Mais on n’est rien de tout ça. On lutte pour avoir du pouvoir d’achat. Les 20-25 du mois, je suis dans le rouge, on n’y arrive plus. »

Les discussions avec les autres « gilets jaunes » sont parfois plus apaisées. Une femme arborant le symbole de cette révolte des ronds-points porte le badge que l’on distribue sur la place – « L’antisémitisme ne passera pas par moi » – et elle dialogue avec ses voisins : « On est humaniste avant tout. »

Lui, on le remarque tout de suite. Il a épinglé à son gilet jaune un petit drapeau israélien. « J’ai mis mon gilet jaune pour être cohérent avec moi-même. Je suis juif et j’ai participé à quelques manifestations les samedis. Je voulais marquer ma fidélité à ce que je suis », témoigne Gilles, cadre dans la fonction publique, venu du Val-de-Marne.

« Beaucoup de ‘gilets jaunes’ arborent des drapeaux régionaux. Je suis français et j’ai mon drapeau régional », explique-t-il en montrant son étendard bleu et blanc.

Il a quitté l’Algérie à 11 ans avec sa famille. « Il y a toujours eu de l’antisémitisme, mais il ne faut pas confondre la génération de 1940 et celle de 2019. »

Comme de nombreux juifs français, il a pensé à quitter son pays. « On songe tous un jour à quitter la France. Si nos ennemis prennent le dessus, on sera bien forcé de partir. Mais, pour le moment, ce n’est pas le cas. »

Pour le moment. La manifestation lui fait du bien. Voir la place de la République se remplir le réjouit.

« L’antisémitisme est l’affaire de tous les Français »

C’est une manifestation. Ou plutôt un rassemblement officiel. Avec un carré VIP. La foule se presse derrière de très nombreuses barrières de sécurité, une grande partie de la place n’est pas accessible au public.

Comme si deux mondes se côtoyaient, sans se parler. De l’autre côté des barrières, devant la scène où des collégiens vont lire des textes, des élus de tous bords ceints de leurs écharpes tricolores se prennent en photos et se mêlent aux personnalités présentes comme la journaliste Anne Sinclair, l’écrivain Marek Halter, Riss, le patron de « Charlie Hebdo », la journaliste Zineb El Rhazoui ou encore Hassen Chalghoumi, l’imam de Drancy.

Le Premier ministre Edouard Philippe et la moitié du gouvernement sont là. De nombreux députés La République en Marche les accompagnent. Laurent Wauquiez, le patron des Républicains, se tient près de la scène. Raphaël Glucksmann et Thomas Porcher, les leaders de Place Publique, saluent les leaders de la gauche.

Olivier Faure, le patron du PS et organisateur du rassemblement, arrive ostensiblement avec Fabien Roussel, celui du PC. Le leader de la CGT, Philippe Martinez, est là, aussi. La maire de Paris Anne Hidalgo embrasse la rabbin et théologienne Delphine Horvilleur.

Signe que le péril antisémite est fort, deux anciens présidents de la République sont là. François Hollande affirme : « Quand l’essentiel est en jeu, le rassemblement, l’union, la cohésion sont des principes et des modes d’action […]. L’antisémitisme, ce n’est pas l’affaire des juifs, c’est l’affaire de tous les Français. »

Nicolas Sarkozy arrive peu après et déclare : « Un certain nombre d’individus provoquent, insultent l’autorité de l’Etat, l’Etat doit répondre. Je suis sûr qu’il le fera, mais il faut le faire maintenant et avec une fermeté extrême. »

« On est encore vivants »

De temps en temps, une « Marseillaise » monte de la foule. Il est 20 heures lorsque la rabbin Delphine Horvilleur s’avance sur la scène et prend la parole : « Le combat contre l’antisémitisme n’est pas celui des juifs, c’est celui de la nation tout entière. »

Puis le chanteur Abd al Malik lance : « Il est important que nous disions tous ‘Vive la France unie et débarrassée de toutes ses peurs’. »

Des enfants du collège Paul-Valéry lisent ensuite des textes. Les mots de l’écrivain Frantz Fanon – « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous » – résonnent sur la place.

La foule se met à chanter doucement l’ode au « métèque, [au] juif errant, [au] pâtre grec » de Georges Moustaki que les jeunes enfants lisent comme un poème. Une collégienne déclame le « Si c’est un homme » de Primo Levi.

Et un dernier écolier lit le témoignage d’une ancienne déportée d’Auschwitz-Birkenau, dont la foule a deviné, avant que l’enfant ne le dise, qu’il s’agit de Simone Veil.

Quand le collégien clame son nom, de vifs applaudissements montent de toute la place. Son visage souillé d’une croix gammée a bouleversé celles et ceux qui ont choisi de descendre dans la rue, en cette froide soirée pour dire une fois de plus « ça suffit ».

La foule entonne « la Marseillaise », qu’Abd al Malik fait reprendre à toute la place, des deux côtés des barrières. Le rassemblement se termine. Les ministres regagnent leurs voitures. Abd al Malik confie avant de partir à son tour :

« Le jour où il se passera des événements comme ça et qu’il n’y aura plus de manifestations, ça voudra dire qu’on est morts. Là, on est encore vivants. »

Vivants et combatifs.

Cécile Amar

1 COMMENTAIRE

  1. Comme c’est beau ! et comme je doute de la sincerite d’une grande partie des presents, beaucoup plus presents pour pouvoir dire a la premiere occasion « Moi, antisemite ? je suis antisioniste: d’ailleurs, je suis alle a la Place de la Republique le 20 fevrier ». Moi pas: et je suis d’habitude tres conciliant.

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