Les calculs de l’Azerbaïdjan alors qu’il envisage la troisième semaine de guerre – analyse

L’Azerbaïdjan a pris soin d’isoler la guerre dans la région du Haut-Karabakh d’un conflit plus large avec l’Arménie.

PHOTO DE DOSSIER: Des hommes azéris vivant en Turquie agitent des drapeaux de la Turquie et de l'Azerbaïdjan lors d'une manifestation à la suite d'affrontements entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie, à Istanbul, Turquie, le 19 juillet 2020 (crédit photo: REUTERS / MURAD SEZER / FILE PHOTO)
PHOTO DE DOSSIER: Des hommes azéris vivant en Turquie agitent des drapeaux de la Turquie et de l’Azerbaïdjan lors d’une manifestation à la suite d’affrontements entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, à Istanbul, Turquie, le 19 juillet 2020 (crédit photo: REUTERS / MURAD SEZER / FILE PHOTO)

L’Azerbaïdjan a affirmé avoir «libéré» deux douzaines de petits villages du contrôle arménien en une semaine et demie de bataille. Les combats ont eu lieu près de l’ancienne ligne de contact qui séparait les troupes azerbaïdjanaises des zones contrôlées par les Arméniens du Haut-Karabakh. L’Azerbaïdjan a exigé que toute la zone lui soit restituée, ainsi que sept autres districts, que selon elle,  les forces arméniennes occupent illégalement. Les Arméniens disent vivre dans la région et avoir droit à l’autonomie et au contrôle sur leur territoire.

L’Azerbaïdjan doit maintenant entrer dans une troisième semaine de guerre la semaine prochaine et elle doit prendre des décisions difficiles sur l’opportunité d’aller de l’avant pour dire qu’elle a gagné et essayer d’obtenir des concessions dans les négociations.

En apparence, le conflit est semblable à beaucoup d’autres qui ont résulté des changements du siècle dernier. Qu’il s’agisse de la fin de l’Union soviétique ou de la fin du colonialisme, les grandes guerres après la Seconde Guerre mondiale ont souvent éclaté lorsque de grandes puissances se sont battues pour le contrôle en utilisant des supplétifs locaux ou ont abandonné le contrôle du territoire. Aujourd’hui, nous sommes à plusieurs décennies de cette époque, mais les conflits mijotés, qu’ils soient entre Israël et les Palestiniens ou entre Chypre divisée, le Cachemire ou en Ukraine, résultent de ces complexités.

L’Azerbaïdjan a parié qu’une rapide offensive militaire le 27 septembre, soutenue par la Turquie sur le plan diplomatique et avec les dernières armes, y compris les munitions ultramodernes d’Israël, repousserait les forces beaucoup plus pauvres d’Arménie. Des entretiens avec des experts des deux côtés donnent un aperçu de certains des défis auxquels Bakou (Azerbaïdjan) et Erevan (Arménie) sont confrontés aujourd’hui.

Bakou dit avoir attendu des décennies que la communauté internationale fasse quelque chose pour répondre à ses demandes. Rien n’a été fait et le monde change. La Turquie, la Russie, l’Iran et la Chine développent leur influence, et l’hégémonie mondiale des États-Unis et les concepts d’un ordre international libéral fondé sur des règles s’érodent. Cela signifie que les pays qui veulent obtenir quelque chose doivent utiliser leurs forces armées pour obtenir ce qu’ils veulent, car personne ne va les contenir, sauf les puissances régionales.

L’IRAN ET la Russie ont appelé à la fin des combats, mais tous deux ont une approche relativement équilibrée de travail avec les deux parties. La Turquie veut que l’Azerbaïdjan soit autonomisé, en partie pour pouvoir vendre ses drones à l’étranger après avoir montré à quel point ils fonctionnent, et aussi pour qu’Ankara puisse paraître forte et montrer qu’elle a contribué à gagner une nouvelle guerre. La Turquie est déjà impliquée dans la guerre en Syrie et en Libye, et elle veut utiliser les rebelles syriens qu’elle a recrutés comme mercenaires pour les détourner des relations de la Turquie avec la Russie en Syrie et du sentiment de pouvoir être sacrifiés sur cet échiquier à tout moment.

L’Azerbaïdjan a pris soin d’isoler la guerre dans la région du Haut-Karabakh d’un conflit plus large avec l’Arménie. À première vue, cela semble contrefactuel: comment combattre l’Arménie à un endroit mais pas à un autre? L’Azerbaïdjan a également déclaré que l’Arménie multipliait ses attaques à l’intérieur de l’Azerbaïdjan, utilisant des missiles pour cibler des villes telles que Ganja, Barda et d’autres endroits.

Cela signifie que l’Azerbaïdjan dit qu’il agit avec retenue en ne bombardant pas les villes arméniennes, mais en se concentrant sur le bombardement des villes à l’intérieur du Nagorny-Karabagh. Pour les civils sur le terrain des deux côtés, cette différence peut être dénuée de sens car ils sont bombardés en toute impunité. Les deux côtés affirment que l’autre le fait ; la vidéo montre que les deux sont tout aussi coupables l’un que l’autre.

L’Azerbaïdjan nie que la Turquie ait envoyé des mercenaires rebelles syriens, pour la plupart des Turkmènes syriens, se battre pour l’Azerbaïdjan. L’Arménie, l’Iran, la Russie, la Syrie et d’autres, ainsi que de nombreux médias mondiaux, indiquent que les Syriens ont bien été envoyés.

L’Azerbaïdjan peut dire qu’il dispose déjà d’une victoire acquise, car il a pu progresser lentement mais régulièrement sur le terrain. En utilisant les dernières technologies, y compris ce que les comptes étrangers et locaux disent être des drones et des munitions en provenance d’Israël, il a décimé des chars et des sites d’artillerie arméniens. La deuxième semaine de la guerre plonge à la fois les Russes, les Iraniens et les Turcs dans le conflit, avec des visites et des déclarations de haut niveau à l’étranger. Le défi de l’Azerbaïdjan est qu’il a une approche maximaliste et veut reprendre beaucoup plus de surface qu’il n’en a déjà. La Turquie l’encourage également à ne pas s’arrêter.

ENTRE-TEMPS, l’Arménie a cherché à porter la guerre à l’attention du monde. Elle met en lumière les bombardements de civils à Stepanakert. Elle a également essayé de faire pression sur Israël pour qu’il arrête les ventes de défense à l’Azerbaïdjan. Bakou veut montrer qu’il peut parvenir à la dissuasion et ensuite entamer des négociations avec une main plus forte. Cependant, la position de Bakou sur les mercenaires turcs donne à penser que même si elle dit qu’elle n’a pas besoin de combattants étrangers, la Turquie peut avoir fait pression sur elle pour les recevoir [et l’impliquer contre son gré ou non dans son projet d’expansion « ottomane ». NDLR].

Cela pourrait être le moyen pour Ankara de s’implanter dans le Haut-Karabakh. Des vidéos et des images montrent que des combattants ont été déployés près de la frontière iranienne. L’Iran a exigé qu’aucun «terroriste» ne soit envoyé en Azerbaïdjan par la Turquie. Cela pourrait servir de casse-tête et d’embarras pour Bakou tout en ne servant que les intérêts de la Turquie, de l’Iran et de la Russie pour s’impliquer davantage dans le conflit.

L’Arménie continue d’encourager la communauté internationale à s’impliquer et à imposer un cessez-le-feu. À défaut d’y parvenir, l’escalade des attaques de missiles plus profondément en Azerbaïdjan ou les menaces sur les infrastructures pétrolières, gazières et électriques pourraient aggraver la guerre. L’Azerbaïdjan serait obligé de réagir si les frappes arméniennes frappaient des infrastructures sensibles.

Jusqu’à présent, la guerre a été principalement compartimentée autour du Nagorny-Karabkah. Des jours de combats et de bombardements suivraient des périodes relativement pacifiques le long de certains secteurs de la ligne de front. En fin de compte, l’approche de Moscou est d’attendre que l‘Arménie la supplie d’intervenir, puis Moscou et Ankara chercheront à conclure un accord.

La Turquie s’entraîne avec le système S-400 de fabrication russe ce mois-ci, et il semble que ce soit également un signal pour Moscou. De bons tests peuvent signifier d’autres achats du système. Pour la Russie, cela représente une autre opportunité, au risque de laisser choir l’Arménie. L’Arménie petite, pauvre et isolée devra peut-être attendre la Russie si Moscou juge que les ventes de S-400 sont plus importantes que la guerre. Quoi qu’il en soit, les médias TASS de la Russie viennent d’interviewer le président Vladimir Poutine et ont noté qu’il travaillait tout le temps, prenant rarement un jour de congé, pour s’assurer que la Russie soit aussi forte que possible pour faire face à ce genre de situations. Moscou voudra entrer dans les négociations à partir d’une position de force.

Étant donné que les États-Unis et l’UE ne sont pas profondément impliqués dans le conflit et ne semblent pas s’en soucier beaucoup, au-delà de certaines déclarations, les Russes, les Iraniens et la Turquie peuvent continuer à observer de loin et à espérer qu’en l’absence d’escalade, le conflit peut mijoter pendant une semaine supplémentaire. L’Azerbaïdjan doit décider si ses munitions à la pointe de la technologie – telles que le missile israélien Lora, les drones Harop et Harpy et d’autres armes – réaliseront davantage de progrès, ou si Bakou peut célébrer une victoire en montrant qu’il a récupéré des dizaines de villages et plusieurs centaines de kilomètres carrés de terrain.

Adaptation : Marc Brzustowski

9 Commentaires

  1. Excellent article certes, qui laisse un goût de cendre dans la bouche. Lucidité, cynisme, intérêts économiques et géostratégiques mêlés … Si la Russie laisse tomber l’Arménie pour s’assurer la vente de systèmes de défense à la Turquie tandis qu’Israël livre aux Azéris des armes de dernier cri technologiques – qui iront aussi aux milices syriennes envoyées par la Turquie – pour écraser non seulement les Arméniens du Haut-Karabakh mais ceux de l’Arménie tout entière pour des raisons là-aussi bassement commerciales, et alors que cela contribue à aider le calife Erdogan ennemi proclamé d’Israël à reconstruire son empire ottoman, il n’y a plus qu’à baisser la tête. Certes, les Arméniens se sont trompés en soutenant les Palestiniens (erreur d’approche historique) mais il est temps de leur montrer qui sont leurs vrais amis – parce qu’ils sont les ennemis de leurs ennemis.

  2. JE PENSE QUE LA TURQUIE NE DEVRAIT PAS SE MELER DE CE CONFLIT ET NE PAS AIDER LES AREIS APRES TOUT LE MAL QU’ILS ONT FAIT AUX ARMENIENS !!!!!!!

  3. La complexité des Narcissismes est ici bien exposée et renvoie l’Humain standard, c’est à dire pas Les Justes ni les Sincères, à leur Saloperie Fondamentale et Congénitale!
    Il ne se passera donc rien de mieux que cela n’existe depuis que nos Chroniques Historiques existent…jusqu’aux Tablettes datées de -4000 ans aux tout débuts de l’écriture gravée des Stèles célèbres……
    Un seul conseil utile: ne se trouver jamais au mauvais endroit au mauvais moment!
    Ne pas compter sur la statistique très faible du nombre de Justes pour se sauver la mise….
    Toujours penser au pire qui est le plus plausible !!!!

  4. Bonjour, l’objectif final des AZ et Turquie ne serait-il pas de faire fuir les Arm de ce territoire que leur agression armée rend invivable? De plus, critiquer Israêl pour ses ventes d’armes aux AZ et ce qu’elles permettent sur place, peut se justifier si on accepte de révéler le rôle de la Russie, premier fournisseur de l’AZ. Autrement, c’est encore une manifestation de ce qu’il faut combattre….

    • On ne le saura que si Poutine laisse choir l’Arménie pour tirer un « meilleur parti » de la vente des S-400 avec la Turquie -en période d’économies en accordéon – , précisément, pour l’attirer dans son escarcelle loin des intérêts de l’OTAN. Car c’est plus cela qui se joue que de savoir combien de Harop Israël a vendu à l’Azerbaïdjan et à quelle époque… Les Arméniens auraient mieux fait de diversifier leurs protecteurs potentiels, de chercher le rapprochement avec Jérusalem. L’armement israélien tient beaucoup à un parti-pris de Lieberman il y a quelques années. Une autre partie des Juifs et Israéliens ressent une proximité avec des Arméniens qui se sont fourvoyés dans le soutien unilatéral aux Palestiniens, ou l’amour des causes perdues, sans une once de calcul stratégique…

      • Merci Marc pour votre réponse. Oui les arméniens se sont fourvoyés… Le conflit qui se dessine va tôt ou tard se centrer davantage entre un certain Islam et les survivances chrétiennes du Caucase. Seule une volonté politique claire fera la différence.
        W Poutine ne peut laisser tomber le HK si les forces étrangères finissent par peser sur les résistants arméniens. Car les ambitions du « mamamouchi » ottoman sont clairement exprimées depuis le début, comme celle d’Hitler ou du communisme soviétique. Dont éradiquer les arméniens et les présences historiques pour obtenir une continuité territoriale de la Turquie à l’Asie centrale….
        Une petite indication de plus: le bombardement de la cathédrale de « Chuchi ».

  5. Comment tester des nouvelles armes , tout simplement en provoquant une guerre entre deux voisins , c’est vrai que les ventes de pétrole et les dollars ramassés à la pelle montent à la tête de certains pays pour jouer au petit soldat ….

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