La stratégie décoloniale de radicalité (7/7)

Monument à la mission Marchand, Porte Dorée, Paris (Photo ED – retouche JV)

Si la radicalité qui émane d’une partie de la mobilisation actuelle contre le racisme provoque, en France, des levées de boucliers, ce n’est pas en vertu d’un réflexe de « race », de classe ou en raison d’une « fragilité blanche ». C’est parce que de multiples actes et déclarations se déroulant dans son sillage, bousculent des valeurs et des principes qui, pour renvoyer à des réalisations imparfaites, voire à des échecs, n’en sont pas moins des repères collectifs fondamentaux depuis plus de deux siècles. À une époque qui voit fleurir les radicalités et qui confère à l’anathème le statut d’une banale opinion et d’un signe de ralliement, les choix rhétoriques et tactiques du « nouvel antiracisme » doivent être questionnés sans complaisance. Ils ne peuvent l’être sans qu’un regard ne soit porté sur l’Histoire et notamment les engagements passés, que ce militantisme place au cœur de sa critique et de ses usages politiques. Ils ne peuvent l’être non plus sans que ne soient interrogées la concrétude et la temporalité de ses buts ultimes. Quelles en sont en définitive les promesses de réalisations ?

L’empreinte universaliste

La lutte contre le racisme est un combat pour la vérité et la justice. Ce n’est pas la moindre de ses contradictions que d’avoir recouru, de tout temps, à l’essentialisation, à la stigmatisation et à la généralisation, dès lors qu’il s’agissait de désigner et de fustiger ses adversaires. Sans grands succès toutefois : la diabolisation du Front national, par exemple, n’a pas servi à grand-chose, sinon à convaincre une bonne part de ses sympathisants de sa légitimité politique face au feu nourri d’attaques jugées aussi caricaturales qu’injustes.

Dépeindre, depuis quelques années, l’antiracisme vieille école comme un racisme qui s’ignore ne pose pas seulement un problème de définition et de sémantique historique mais ouvre un champ d’affrontements dont on peut douter qu’il vienne renforcer l’engagement en faveur de cette cause.

Il ne faut pas mésestimer l’empreinte de cet antiracisme dit « universaliste ». La question dépasse en l’occurrence de loin l’activité conjoncturelle des quelques associations installées, qui ont contribué à en diffuser les standards dans la société. Elle est celle, aussi, de l’ensemble des sources et vecteurs, de natures très diverses, qui ont conduit à l’autonomiser et à modeler les institutions et tous les champs de la vie sociale : cette institutionnalisation montre bien que le procès de l’universalisme abstrait est une ineptie, sa meilleure preuve étant son effectivité socio-politique. L’omission de cette mémoire et de ces luttes peut sembler étonnante pour la mouvance décoloniale et ses alliés, théoriquement attentifs au passé et à ses prolongements dans le présent.

Réconciliation ou rupture 

La lutte contre le racisme est aussi un combat pour l’égalité et le maintien de la cohésion sociale. Le choix du logiciel militant, de la stratégie et de la rhétorique est donc déterminant. Dès 1952, un militant de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), Claude-Gérard Marcus, mettait déjà en garde contre « une conception manichéiste, à la fois simpliste et erronée » de l’antiracisme : « Le monde serait, suivant elle, divisé en bons et mauvais, en racistes et antiracistes et le combat antiraciste se limiterait à la lutte, parfois violente, entre militants racistes et militants antiracistes. » Il invitait ses camarades à aller au-devant de leurs adversaires, dès lors qu’ils n’étaient pas des extrémistes acharnés, en privilégiant les armes de l’esprit, mais aussi « une dose énorme de patience et de calme ».

Dix ans plus tard, Jules Isaac posait dans l’avant-propos de son ouvrage L’enseignement du mépris, paru en 1962, le principe double de toute réconciliation, après des siècles d’enracinement de l’antisémitisme dans la catéchèse : « Impossible de combattre l’enseignement du mépris et ses survivances actuelles sans fonder du même coup l’enseignement de l’estime ; et réciproquement impossible d’instaurer l’enseignement de l’estime sans détruire les multiples survivances de l’enseignement du mépris. Les deux objectifs sont inséparables. On ne bâtit pas la vérité sur l’erreur. » Et l’historien d’ajouter : « Une œuvre de purification n’est jamais une œuvre négative. »

Le risque permanent, dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, est celui de la rupture, non pas avec les « antisémites » ou les « racistes » revendiqués, mais avec celles et ceux qu’il s’agit de convaincre de leurs erreurs et de leur errance présumées. Le défi constant est ainsi celui de la réconciliation républicaine. Si « l’antiracisme », au sens large, ne relève pas de la pensée magique, du moins doit-il se garder de diaboliser. « Il ne suffit pas de vouer les racistes aux Enfers », expliquait Marcus en 1952.

Quelle radicalité ?

Quand l’action prend l’apparence d’une remise en cause de l’histoire d’un pays, de ses institutions, de ses symboles et du comportement de la population majoritaire, sur laquelle plane une imputation de racisme, il faut redouter un combat sans fin. L’action antiraciste s’est souvent montrée radicale, dans les termes comme dans la forme, soit que le danger constituât une menace immédiate, soit, au contraire, que les victoires remportées rendissent plus intolérable encore la survivance d’actes racistes et de discriminations. Les progrès de la démocratie peuvent à cet égard exacerber les sensibilités et entretenir la perception altérée d’une société vermoulue qui a failli. L’option radicale, qui entend agir sans ménagement au prétexte qu’elle est du côté de la justice et de l’Histoire, semble alors légitime à ses promoteurs. Elle coïncide souvent avec une problématique d’ordre générationnel, plus sensible aux insuffisances et aux angles morts des acquis en la matière, et qui choisit résolument l’orientation contestataire.

On peut toutefois distinguer, en matière d’engagements, la radicalité dans les moyens choisis, qui peuvent desservir la cause, de la radicalité idéologique, qui peut tout bonnement la discréditer. Les critiques portant sur la première ouvrent sur une révision potentielle de la stratégie. Lorsque la radicalité fonde en revanche l’action, la révision du logiciel militant est peu envisageable, hors d’éventuelles inflexions idéologiques à la marge de la doctrine. À la radicalité formelle, dont la finalité est de frapper les esprits, de convaincre et de rallier les soutiens, s’oppose ainsi une radicalité de rupture, clivante, qui entend bousculer un ordre dominant. Quand la problématique de l’identité conjuguée à celle de la « race » servent de fondement à une expression radicale, on peut en redouter les effets déstabilisateurs et les contrecoups violents.

La singularité dans l’universalisme 

Les luttes d’émancipation soulèvent inévitablement la question de la légitimité de ceux qui les portent. On sait l’accusation de récupération qui colle à l’histoire des origines de SOS Racisme, association créée quelques mois après la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. La question des porte-paroles et des intermédiaires est posée depuis des décennies. Celle des participants à la lutte est plus ancienne encore. Dans les années 1930, certains Français juifs estimèrent que la lutte contre l’antisémitisme hitlérien devait permettre de régénérer une mentalité juive abimée par des siècles de servitude. L’industriel Georges Zérapha (1887-1979) incarna ce courant intellectuel qui appelait les juifs à se placer en première ligne, en refusant l’ascendance des non juifs. Zérapha insistait sur la dimension libératrice et grandissante de l’action. Redresser l’échine, rendre coup pour coup, refuser les faces résignées et les dos courbés : tels étaient également les leitmotivs de la LICA dans les années 1930, dont Zérapha fut un cadre actif, et dont le leader, Bernard Lecache, n’hésita pas à formuler, en décembre 1935, une sentence cruelle en direction des juifs attentistes : « Quand Israël meurt, c’est qu’il n’a pas su mériter de vivre ».

À la Libération, Georges Zérapha, qui avait rejoint, pendant la guerre, les services de la France libre à Londres, estimait que la lutte contre l’antisémitisme était « le seul exercice véritable d’émancipation car elle libèr[ait] la victime non seulement de l’oppression d’autrui mais bien plus encore de son propre complexe d’infériorité, de sa dégradation de nature spirituelle. »

Cet objectif d’émancipation par l’action n’appelait toutefois aucune rupture avec le reste de la société, ni avec l’Histoire. Il était au contraire question d’impliquer le plus largement possible juifs et non juifs à la cause, en respectant autant que possible cet impératif de mobilisation des premiers concernés. Ce qui pourrait, à première vue, apparaître comme relevant d’une logique identitaire correspond ici au contraire à une volonté de réintroduire dans la marche de l’Histoire, dans leur pleine et entière humanité, ceux qui en ont été exclus ou qui sont menacés de l’être. C’est là tout l’inverse d’un « séparatisme ». La logique d’action reste collective mais intègre la singularité de la lutte contre le racisme.

Un grand soir sans fin

Quand le temps de la réconciliation vient-il ? C’est la question que l’on est en droit de se poser lorsque de multiples injonctions sont formulées aujourd’hui en direction d’une partie de la population en des termes profondément abstraits. Françoise Vergès explique : « Il faudrait que les Blancs veuillent bien se déblanchir, c’est-à-dire sortir de ce privilège et ne plus appartenir aux Blancs. » On comprend qu’il est ici question d’une conversion mentale et sociale, et non de l’extinction d’une « race », mais l’abstraction se fait ici la meilleure alliée de la radicalité par une injonction paradoxale : l’exposition d’un but qui ne peut être atteint. Car quand bien même l’individu pourrait abjurer (quoi exactement ?), il se trouve tellement empêtré dans les rets du « monde blanc » qu’il ne sera jamais en mesure de montrer patte déblanchie.

La même incertitude plane sur le concept de « racisé » puisque l’on peut se demander, à l’identique, à quel moment il est possible de rompre avec un tel statut. La déracisation n’est-elle pas conditionnée par le déblanchiment ? S’affirmer déracisé avant l’heure, n’est-ce pas s’exposer à des accusations de trahison ? Autant dire que l’horizon militant est plongé dans une abstraction ouverte à toutes les dérives.

À moins que l’État ne se purge du racisme censé le fonder, le structurer et l’imprégner. À moins, oui, qu’il l’extirpe du système, de ses institutions, de la République et de cette philosophie politique encombrante qu’est l’universalisme, dont il est ânonné qu’elle porte en elle le racisme comme la nuée porte l’orage. C’est situer d’emblée l’heure de la libération dans une temporalité des plus incertaines et appeler de ses vœux une révolution, sans frontière, où la question « raciale » jouerait un rôle moteur et messianique. L’enjeu est de taille, mais d’une taille incommensurable puisqu’il se loge à la surface de l’épiderme et dans les profondeurs de l’inconscient. L’émancipation est annoncée mais elle est porteuse d’un fardeau, non pour le seul « homme blanc » mais pour l’humanité entière.

Remerciements à Johanna Barasz, Gilles Clavreul, Isabelle de Mecquenem, Rudy Reichstadt et Pierre-André Taguieff pour leurs relectures et remarques. Retouches photographies : JM. Merci à Bertrand Debono. Lire les précédents articles de la même série : https://www.lemonde.fr/blog/antiracisme/

La stratégie décoloniale de radicalité (7/7)

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