Jakob Hessing, l’humour yiddish (II)
(der jiddische Witz) Beck-Verlag (Munich) (suite et fin)

Maurice-Ruben Hayoun le 22.11.2020

Jakob HESSING | Professor Emeritus | Hebrew University of Jerusalem, Jerusalem | HUJI | Center for German StudiesDans le précédent papier sur l’humour ou les mots d’esprit en yiddish, j’ai tenté de montrer, à la suite de l’auteur, le professeur Jakob Hessing, que l‘humour yiddish ne coïncidait pas entièrement avec ce que l’on nomme habituellement l’humour juif.

Il existe une certaine spécificité. En général, à la fin de l’histoire, on rit peu ou pas du tout.

L’auteur a eu la bonne idée d’introduire ici un petit excursus où il montre l’importance du lien familial dans le judaïsme, et particulièrement dans les milieux qui ne furent pas aveuglés par la fausse lumière d’une Émancipation et d’une intégration totale au sein de l’Europe chrétienne.

Henri Heine critique avec sa férocité habituelle les naïfs qui ont cru à cette illusion. Hessing n’a pas tort car c’est autour de la famille et de ses valeurs irremplaçables que cet humour yiddish a pris forme et s’est développé.

L’auteur relève aussi justement que les trois grands écrivains du milieu du XIXe et du début du XXe siècle qui ont choisi d’écrire leurs œuvres en langue yiddish étaient pourtant issus des milieux de l’Aufklärung juive, la Haskala ; tous les trois étaient des maskilim qui écrivaient originellement en hébreu.

Et soudain, ils décidèrent de recourir à la langue du ghetto afin de toucher le plus de lecteurs possible. Ils ont contribué à protéger cette population là des ravages des mutations familiales et des reclassements ou déclassements sociaux.

Leur société a fini par se dissoudre, suite à leur paupérisation mais leur medium linguistique a survécu. Et ce n’est pas rien. Car autrement, leur héritage se serait volatilisé dans la nature. En quittant le ghetto, ils ont emporté leur langue propre avec eux.

Les personnages comme Tewjé le laitier chez Chalom Aleikhém expriment de manière simple leurs désirs les plus violents et qui conditionnent leur maintien en vie. Quand quelque chose leur arrive, ils s’ingénient à en trouver l’annonce dans la prière ou dans les livres saints.

Si votre cheval s’emballe et prend le large avec votre lait et votre beurre, les marchandises qui vous permettent de nourrir votre famille, c’est toute votre fortune qui s’en va. Et voilà que la monture se tient immobile de manière aussi incompréhensible qu’elle était partie au galop. Mais notre homme qui s’était arrêté pour réciter sa prière de l’après-midi, s’interrompt en pleine récitation des dix-huit bénédictions pour retenir le cheval.

Ce sont des sujets ou des thèmes qui étaient faits pour ce public qui comprend le yiddish, car c’est bien sa culture, celle dans laquelle il est né et dont il ne veut pas se couper, contrairement à ses frères, les juifs d’Occident (Westjuden).

Tewjé cherche par tous les moyens à susciter la sympathie des riches dont les subsides lui permettent de vivre. Ce n’est pas toujours facile mais comment faire autrement ?

Une petite remarque concernant les noms que se sont donnés ces deux grands littérateurs que sont Chalom Aleikhem et Mendele Mokher sefarin. Alors qu’ils se nommaient précédemment Rabinovitch et Abramovitch. Le premier terme signifie la paix soit sur vous ou simplement Bonjour Messieurs.

Le second désigne le libraire qui vend ses livres. Cette stratégie nominative n’aurait jamais été adaptée à un autre public, mais pour les yiddishophones elle convenait parfaitement.

Hessing analyse un autre récit, de Isaac Leib Perez, qui parle d’un homme simple mais très vertueux et qui n’a jamais commis le moindre péché. Après sa mort, appelé à comparaître devant le tribunal céleste composé d’un président et de deux assesseurs (un avocat et un procureur), il est déclaré innocent.

Il faut voir comment l’auteur décrit ce qui relève simplement d’une aggada talmudique mais qui a pris corps dans ces milieux où foisonnaient une foi naïve et la conscience que la providence divine vous accompagne dans tous vos faits et gestes.

Ces thèmes qui sont récurrents revêtent une spécificité certaine : chez ces trois auteurs. c’est la famille avec ses tracas et ses difficultés qui occupent le centre des préoccupations : par exemple, Tevjé le laitier n’a qu’une seule chose en tête, comment subvenir aux besoins de sa pauvre famille ? Comment trouver de bons partis pour ses filles qui sont en âge de vivre hors de la maison familiale et qui, faute de mieux, aident à la laiterie.

On nous parle d’un trio de veuves qui cherchent chacune à se remarier, mais avec des fortunes diverses. La plupart du temps, ce milieu fermé butte contre ses limites et aussi ses contradictions : la jeune fille qui vient d’avoir ses dix-huit ans rêve d’autre chose que d’épousailles avec un veuf riche mais bien plus vieux qu’elle …

On nous décrit aussi la vie de certains célibataires endurcis qui optent pour la bonne chère, la vie confortable et les soirées de parties de cartes. Sans chercher à partager leur vie avec une femme et fonder ainsi un foyer. Et puis, ces décès aussi inattendus qu’inexpliqués, ces amourettes avec des tailleurs aussi pauvres que Job mais qui partagent un amour sincère avec une jeune fille désargentée.

Et cette jeune fille qui prend la fuite avec un non juif qu’elle accompagne dans une fuite éperdue et que son père déclare morte et enterrée. Mais quand elle refait surface et s’en revient à la maison, le père ne veut plus en entendre parler tandis que sa mère l’accepte et lui ouvre son cœur. Tous ces thèmes parlaient aux habitants du ghetto et aux locuteurs du yiddish.

Mais ces trois piliers de la littérature des juifs d’Europe de l’Est veillaient sur l’originalité de leurs œuvres. C’est ainsi que Isaac Leib Perez a écrit un texte nommé Bontsche schweig. C’est de lui qu’il est question, comme d’un homme qui a pu traverser ce bas monde sans avoir jamais commis le moindre péché.

On devine qu’ici Perez déplore fortement le divorce qui sépare le monde réel de l’idéal. Il faut aussi rappeler que cet homme qui avait commencé par être un avocat réputé fut chassé du barreau à la suite de fausses accusations de menées subversives ; il fut alors engagé par la communauté juive de Varsovie, ce qui n’avait pas du tout le même attrait ni le même prestige… Qu’y a t il de pire que d’être accusé d’un crime qu’on n’a jamais commis ?

Je suis contraint d’être bref et de ne pas résumer les grandes idées de Isaac Leib Perez pour passer à un petit chapitre sur l’attitude de Sigmund Freud face à l’humour juif. Dans une lettre à son collègue Wilhelm Fliess, en date de 22 juin 1897, Freud fait l’aveu suivant :
je dois avouer que depuis quelque temps déjà je je me suis mis à rassembler des histoires juives d’une certaine profondeur…

Mais pourquoi utiliser le verbe allemand gestehen qui signifie justement avouer, faire un aveu ? Comme s’il devait se faire pardonner pareille chose. On a déjà indiqué dans le précédent papier que Freud parlait avec sa mère en yiddish puisqu’elle ne maîtrisait pas le haut allemand.

Et l’on sait aussi que Freud avait interdit à son épouse Martha la moindre pratique des lois rituelles juives. Ce qui peut se comprendre dans la Vienne de Karl Lueger où l’antisémitisme allait bon traitn Le père de la psychanalyse dont les ascendants tant paternels que maternels appartenaient aux sectes hassidiques de Galicie autrichienne, n’a jamais voulu mettre de telles origines en avant.

D’ailleurs, comme le remarque l’auteur de ce beau allemand, Hessing, au lieu de parler de jüdischer Witz, il recourait à une autre expression Judenwitz. Dans le premier, le plus amical, on met l’accent sur l’humour et ensuite sur sa provenance, son origine alors que dans le second on met l’accent sur le juif, ce qui donne : l’humour des juifs.

La nuance est certes ténue mais elle est bien présente surtout chez un savant qui disposait d’une lecture véritablement talmudique, c’est-à-dire un examen, une lecture très serrée des textes.

Tout le monde connaît la blague concernant le bain qu’on a pris, et la réponse : Pris un bain ? Mais pourquoi en manque t il un ? Mais Hassing note avec justesse qu’en yiddish l’expression prendre un bain n’existe pas On dit simplement se laver.

Choisi par Freud , un autre exemple moins connu porte le titre de schnorrer, le pique-assiette ou le parasite ; un homme pauvre a l’habitude d’être reçu tous les dimanches midis dans une famille juive et voilà que la semaine suivante il fait son apparition accompagné d’un jeune homme qui fait mine de s’s’attabler lui aussi.

Le maître de maison demande de qui il s’agit et le schnorrer répond : c’est mon gendre depuis la semaine dernière et il est en pension complète chez moi toute la première année !!

Voici le commentaire de cette histoire, donné par Freud. Je commence par signaler que Freud a adapté son histoire à un public non juif puisque c’est le samedi et non point le dimanche que la tradition commande de recevoir chez soi les pauvres et les nécessiteux.

Ce détail est important car il trahit chez Freud la volonté de s’assimiler au milieu ambiant. Ensuite, il note que l’insolence de la réponse du pauvre qui se comporte chez les autres comme s’il était chez lui devrait provoquer notre hilarité ; en filigrane, on sent dans le commentaire du psychanalyste un brin de moquerie pour une tradition religieuse qui avalise de telles pratiques.

Et qui n’est pas à l’abri de gens peu scrupuleux, exploitant la générosité de leurs bienfaiteurs.

En comparant les différentes traductions du yiddish en bon allemand de cet épisode, Hessing réalise que Freud n’a pas fait preuve d’une grenade objectivité.

Il a d’abord commencé par ranger cette histoire dans la rubrique du schnorrer (profiteur, pique-assiette), sans vraiment dire clairement qu’il s’agit là d’une pratique juive fort ancienne et très honorable : quand on croise à la synagogue le vendredi soir de nouveaux visages on est tenu d’en inviter au moins un à célébrer le chabbat chez soi car ces visiteurs sont loin de chez eux.

Mais Freud n’a voulu retenir de cet épisode que le côté rusé, madré et sans gêne. Il dénonce à juste titre le cynisme de l’invité qui se sent chez lui chez les autres. En d’autres termes, puisqu’il est invité, eh bien son gendre l’est tout autant.

Même dans la version allemande de Freud on perçoit une distanciation, une volonté de se démarquer par rapport à une pratique dont il ignore la justification sociale : un bon juif ne saurait chasser de sa table un autre juif (indigent) le vendredi soir… Freud ne veut y voir que la manifestation d’un sans gêne éhonté ; il méconnaît volontairement l’importance de la solidarité communautaire (Gemeinschaft). Prier ensemble crée des liens et impose des solidarités.

Freud n’a jamais réussi à assumer pleinement ses origines juives, bien qu’il ne les ai jamais cachées ni récusées.

Mais cela devait tenir à l’époque : difficile d’être juif dans la Vienne de Karl Lueger qui s’était fait élire maire de la ville sur un programme manifestement antisémite…

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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