This picture taken on October 27, 2022 shows a view of the border fence separating Israel and Lebanon near Rosh HaNikra in northern Israel, while a watchtower used by fighters of the Lebanese Shiite movement Hezbollah is seen behind. Lebanon and Israel are expected to sign their maritime deal today, following lengthy negotiations mediated by Washington. (Photo by JACK GUEZ / AFP)

Israël-Liban : le pragmatisme du Hezbollah dans le dossier maritime.

Le Parti de Dieu, fer de lance del a résistance à l’Etat hébreu, a avalisé l’accord de délimitation des eaux territoriales des deux pays, signé jeudi.

Photo : Vue de la barrière frontalière séparant Israël et le Liban, près de Rosh Hanikra, dans le nord d’Israël, le 27 octobre 2022. 

L’accord scellé, jeudi 27 octobre, entre Israël et le Liban sur la délimitation de leur frontière maritime est une victoire que revendique pleinement le Hezbollah. Dans un discours télévisé, le chef du Parti de Dieu, Hassan Nasrallah, a salué « une très grande victoire pour le Liban : pour l’Etat, le peuple et la résistance ». Le mouvement chiite libanais ne peut qu’applaudir à un accord qu’il a avalisé, et même appelé de ses vœux, au vu des retombées économiques qu’espère le Liban de l’exploitation de gisements gaziers en Méditerranée. Il le place néanmoins dans une position inconfortable. Fer de lance de « l’axe de la résistance » à l’Etat hébreu, le Hezbollah se voit contraint de justifier la signature d’un accord avec l’ennemi face à ceux qui, en Israël comme au Liban, agitent l’épouvantail de la normalisation.

Ce n’est « pas un traité international et ce n’est pas une reconnaissance d’Israël ou la normalisation avec lui », a insisté Hassan Nasrallah, présentant l’accord comme un simple « arrangement technique ». Il répondait au premier ministre israélien, Yaïr Lapid, qui a salué jeudi une « reconnaissance » d’Israël par le Liban, deux pays techniquement en état de guerre. L’idée fait aussi débat au Liban, agité par des détracteurs du mouvement armé comme le chef des Phalanges libanaises (Kataëb, parti chrétien), Samy Gemayel, qui a estimé, dans un tweet, le 12 octobre, après la finalisation de l’accord, que le Hezbollah « a pleinement reconnu Israël (…) et est passé idéologiquement à une autre étape ».

Un « tabou brisé »

Dénonçant une « tromperie », Hassan Nasrallah a insisté sur les précautions prises par la partie libanaise pour éviter cet écueil. Au terme de négociations indirectes menées sous l’égide de l’émissaire américain Amos Hochstein, les délégations libanaise et israélienne ont signé, jeudi, l’accord, chacune dans une pièce, et sur deux lettres distinctes, au siège de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) à Naqoura, dans le sud du Liban. « Ce n’est pas une normalisation au sens strict, mais c’est quand même un accord entre deux Etats en guerre, qui crée un précédent de négociation, estime Mohanad Hajj Ali, chercheur au centre de réflexion Carnegie à Beyrouth. Ça a brisé un tabou au Liban, brisé l’argument qui veut que, si l’on soutient la résistance, on ne peut pas négocier avec l’ennemi. »

C’est un changement de paradigme pour le Parti de Dieu, créé il y a quarante ans sous l’égide des gardiens de la révolution iraniens, pour mener la « résistance » à Israël, et qui refuse toujours de désarmer, au motif que l’État hébreu occupe la zone contestée des fermes de Chebaa depuis son retrait du Liban sud, en 2000. Sur le dossier de la frontière maritime, le Hezbollah a joué la carte du pragmatisme. Tout au long des négociations, qu’il a suivies dans les moindres détails sans en être partie prenante, il a affiché un soutien de principe à la position défendue par les autorités libanaises. Le 13 juillet, Hassan Nasrallah s’est finalement prononcé en faveur d’un accord. « L’extraction du pétrole et du gaz rapportera des milliards de dollars à l’Etat libanais, et c’est le seul moyen – économique et financier – de sauver le pays », avait-il alors souligné.

Le Parti de Dieu est soucieux d’éviter un effondrement total du Liban, économique comme sécuritaire. Déjà critiqué pour son engagement en Syrie aux côtés du régime Assad, il est accusé par de nombreux Libanais de porter une responsabilité dans le naufrage financier du pays et l’explosion meurtrière dans le port de Beyrouth. « Le Hezbollah tient à récolter les bénéfices [de l’accord], à la fois pour renforcer sa légitimité nationale et son récit de “résistance” – qui s’estompent depuis des années –, et pour garantir un flux de trésorerie durable pour ses opérations dans le pays et à l’étranger », estime l’analyste Hanin Ghaddar dans une note pour le cercle de réflexion Washington Institute.

Compromis

Dans la rhétorique du parti, le Hezbollah a forcé Israël à des concessions en usant de la dissuasion par les armes. Le 2 juillet, l’armée israélienne avait intercepté des drones non armés que le mouvement avait lancés au-dessus du champ gazier de Karish pour empêcher l’Etat hébreu d’entamer son exploitation. Le geste, qui a provoqué une montée des tensions des deux côtés de la frontière, a été interprété comme une tactique pour relancer des négociations alors au point mort, plutôt que comme une volonté réelle de rallumer un front, resté relativement calme depuis la guerre de 2006.

Le Parti de Dieu ne voulait pas rater la fenêtre d’opportunité pour finaliser un accord. Il a pour cela accepté des compromis. Il a donné son feu vert au partage du gisement gazier de Cana et au versement de compensations à Israël par le groupe TotalEnergies, qui exploite le champ. Il a avalisé le maintien du statu quo sur la « ligne des bouées », qui a été établie par Israël après son retrait du Liban comme frontière maritime présumée sur 5 kilomètres à partir de Naqoura. Et il a concédé de placer la mise en œuvre de l’accord sous la supervision des Américains, une reconnaissance implicite de leur rôle de médiateur.

La signature de l’accord a pour effet, à court terme, d’éviter un conflit. Jeudi, Hassan Nasrallah a annoncé la fin de la mobilisation « exceptionnelle » de son parti face à Israël. « Le Hezbollah peut se permettre de pacifier le front libanais au vu du nouveau rôle régional qu’il assume depuis 2016 comme conseiller militaire des groupes de la résistance en Syrie, en Irak et au Yémen », estime Mohanad Hajj Ali. L’accord réduit les risques d’escalade entre les deux parties, désormais intéressées à préserver leurs intérêts économiques respectifs, sans toutefois faire disparaître la menace d’un nouveau conflit.

Source : lemonde.fr – Par Hélène Sallon

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