Gilles Vergnon, Changer. la vie? Le temps du socialisme en Europe de 1875 à nos jours. Gallimard, 2024.

Cette phrase, ou plutôt ce slogan, rappelle à un lecteur français de curieux souvenirs ; c’est le genre de promesse qui a permis à un fin politique de conquérir le pouvoir et de le garder, envers et contre tout, quatorze années dont on continue de réparer les dégâts. Certes, l’alternance est une bonne chose mais se faire élire en masquant ou en pervertissant la vérité n’est pas recommandable. Et pourtant, cela a marché…

Pourquoi depuis 1875 ? C’est une date qui sert de référence car elle marque l’avènement de la social-démocratie allemande. Quelle définition pouvons nous donner du terme socialisme ? Certes, il en existe plusieurs mais toutes convergent sur un double point : réduire ou limiter ou contrôler l’initiative individuelle et déléguer le pouvoir à une instance collective, que ce soit l’état, le parti, ou un autre organisme. On peut donc dire que le socialisme se donne pour objectif de combattre l’individualisme , afin, probablement, d’assurer un minimum d’égalité dans le groupe social. Mais c’est là que le bat blesse. On ne peut pas admettre que l’humanité dans son ensemble soit logée à la même enseigne ; en d’autres termes, la diversité requiert de donner plus d’espace à des dissemblances, donc d’inégalités que le socialisme entend combattre. Avec des fortunes diverses…

Valence. Ma Drôme, par Gilles Vergnon

On ne peut pas dénier au socialisme théorique un certain aspect éthique qui permet d’avoir une société la moins inégalitaire possible. Je préfère m’exprimer de manière un peu alambiquée e car ce souci a souvent été perverti, notamment dans la défunte URSS conduite jadis par Joseph Staline. Les choses ont été tellement soumises à de grandes tensions sociales et politiques qu’il fallut, à une certaine époque, distinguer entre le socialisme humaniste et socialisme autoritaire, voire tyrannique ou totalitaire…

Lorsque le socialisme se structure en partis en Europe, la diversité des appellations est très grande car chaque pays avait adopté un certain aspect de la doctrine, différemment des autres partis. La reprise du thème central est vraiment très variée. Céryles, tous les ingrédients retenus ne sont pas de la valeur de ceux proposés par Marx ou Engels. Mais on sent déjà l’émergence de marqueurs qui vont conduire à distinguer entre la doctrine socialiste et le communisme. Les Allemands impressionnent déjà par leur sérieux et leur discipline. Une ville comme Leipzig passe pour être la «Mecque du socialisme». Mais petit à petit on voit apparaitre une Internationale socialiste qui ne parviendra pratiquement jamais à l’unanimité…. C’est à ce processus, à cette cristallisation que l’auteur de ce beau volume consacres ses premières pages. La focale porte principalement sur la SPD dont le programme est analysé de manière détaillée.

La social-démocratie allemande, incarnée par la SPD, va lutter durant des décennies contre l’influence communiste au sein des métropoles rhénanes. Marx lui-même pensait que l’Allemagne était plus mûre pour une expérience révolutionnaire que la Russie des moujiks . Et pourtant, c’est l’inverse qui s’est produit…

Et que dire de l’empire britannique et de la révolution industrielle qui s’y est développée et qui y a importé tout l’humus révolutionnaire ? C’est là que les chemins divergent : les uns optent pour une vraie révolution qui bouscule tout, les autres s’en tiennent à un socialisme réformistes qui prend soin de ne pas brusquer les gens et de ménager le monde d’hier. On a souvent fait ce procès au communisme : avoir introduit par la violence, parfois extrême, des réformes au profit de l’humanité, sans jamais douter du bien-fondé de ses motivations ou du sang versé. On a ajouté que cette révolution, notamment bolchevik a mis des décennies à protéger ses acquis révolutionnaires, usant de moyens qui n’ont rien à voir avec la démocratie… Pour promouvoir le paradis socialiste, on a dû enjamber des monceaux de cadavres. Et toute cette aventure a fini par s’effondrer, provoquant le désarroi des peuples qui y avaient cru, en toute innocence.

Faut-il instruire le procès de ce socialisme, sans nuances ? Je ne le pense pas car à l’origine, on cherchait le bonheur de l’humanisé ; n’oublions pas que socialisme rime avec messianisme. Cette croyance au bonheur, à la mission civilisatrice et à la justice, partait d’un grand élan de générosité. La foi en un monde meilleur, en plus de justice sociale, en le partage, vertu éminemment judéo-chrétienne, tout ceci ne saurait être banni d’un revers de main. C’est la nature de l’homme qui est ici en cause. Comment combattre cette volonté, nichée au plus profond du cœur humain, de dominer son prochain, voire de l’asservir ? Levinas avait raison de dire que mon moi, ce sont les autres. Mais c’est si difficile de réaliser une telle exigence. D’ailleurs, Paul Ricoeur avait affirmé ne pas suivre son collègue et ami dans cette voie qui lui paraissait exubérante. Le grand philosophe politique Hegel avait une approche plus conforme à la vraie nature de l’homme ; je citerai deux phrases qui illustrent bien notre propos : toute conscience poursuit le meurtre d’une autre conscience.

Dans notre bas monde seule la pierre est innocente…

 pendez vous à mon lien sur RADIOJ pour Juda ha lévi (Marciano et hayoun le 20 juin.)
Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.
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