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Comment Ginsburg le peintre a dessiné le Gainsbourg de la chanson

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« Les images, je les ai écrites » : comment Ginsburg le peintre a dessiné le Gainsbourg de la chanson

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Beaucoup de Gainsbarre et peu de Ginsburg, rue de Verneuil, en cette froide après-midi de janvier. Sur les murs de l’ancienne résidence parisienne de Serge Gainsbourg, parti il y a trente ans, des citations tronquées et quelques traces. De sa brutalité, de son indélicatesse. Et de son visage, son dernier. Bouffi, piquant, ravagé, terminé. Ça fait marrer les passants et tousser quelques voisins. L’icône pop, provocatrice, est là, au contraire du précurseur, du penseur, du chimiste. Comme si l’homme à tête de chou n’avait été qu’un vulgaire fumeur de gitanes, rien de plus. Sûr qu’il dirait qu’il l’a bien cherché. À vrai dire, personne ne l’a poussé à se lancer dans cette « connerie » de chanson. Et puis la chanson, il l’a largement répété, « ce n’est pas une chose importante ». C’est, au mieux, un « uniforme », un masque. Alors, que la légende du mauvais garçon provoc’ empiète sur le créateur et l’homme, quelle importance, hein Serge ?

Pourtant, derrière le vernis vendeur du crado du 5 bis, se cache un artiste bien plus complexe. Nourri au biberon du classique, initié au piano par son père, Joseph Ginsburg, immigrant russe, puis à la peinture. Cet art qu’il fera sien au lendemain de la Libération, aux Beaux-arts et à l’Académie de Montmartre, et qui aurait dû guider ses pas jusqu’au dernier. « J’étais un homme intègre tant que je pratiquais un art exact comme la peinture, se livrait-il dans les années 1960. Et quand je me suis fourvoyé dans la chanson, je suis devenu un opportuniste. Parce que c’est tout ce que méritait la chanson ». Cet art « mineur », il l’a pourtant honoré avec la grâce d’un maître « majeur ».

FULGURANCES ET CONTRADICTIONS

Le parcours de Gainsbourg est aussi empreint de fulgurances que de contradictions. En cause, un échec : ne pas avoir percé dans ces « arts majeurs » –  comprendre musique classique, poésie, peinture, architecture. Il se construira en creux, à partir de cette exclusion de la cour des grands, condamné à vie aux “arts mineurs” dont la chanson fait partie. « Si je parle d’arts mineurs, c’est que ceux-ci sont directement perceptibles, il n’y a pas besoin d’initiation, or je crois profondément à l’initiation ». Gainsbourg hiérarchise, compare, dévalorise ; manie qui s’amplifiera avec le temps. Le succès n’y changera rien. Et les frustrations, tenaces, resteront.

Le septième art ? Lui seul y croyait. Devenir un grand pianiste et prendre la route de la Nouvelle-Orléans ? Au-dessus de ses moyens. Accomplir son premier rêve de grand peintre, “art pur” par excellence ? Raté aussi. Tant pis, il faut avancer : ce sera la chanson. Rapidement, il se construit un récit, se sert de l’image que la presse lui renvoie pour broder son personnage. Dès 1958, les journalistes mettent en avant son côté cynique et misogyne ; tant pis si ses références du moment sont pourtant surtout romantiques, marquées par la musique de Brahms et Chopin. Le travail plus avant-guardiste et sophistiqué de ces premières années est progressivement abandonné au profit d’une posture « provoc’ » qui fera date. Gainsbourg durcit le trait, se caricature, s’enferre dans une condescendance grandissante pour la chanson. « Il entretenait pourtant avec elle une relation bien plus intime et sincère que ce qu’il n’osait avouer, nuance Sébastien Merlet, co-auteur du Gainsbook : en studio avec Serge Gainsbourg (Seghers, 2019). La peinture finalement, comme la musique classique, c’était une forme de bonne conscience ».

SAGA D’EMPRUNTS

Bonne conscience ou pas, elle n’aura de cesse de guider son inspiration. Si les pinceaux ont été rangés à la veille de ses 30 ans, « par lâcheté, par peur de la misère » ses maîtres sont restés. Ce sont eux qui, indirectement, ont dessiné la mue de ce peintre frustré en auteur-compositeur, et tracé sa trajectoire vers un art total. Qui ? Fernand Léger, contemporain de Matisse et Picasso, ou le cubiste André Lhote. De ces rencontres et initiations, naîtront certaines révélations pour le jeune Serge, futur Gainsbourg. D’abord face à l’œuvre de Thomas Gainsborough, peintre britannique du XVIIIe siècle, à qui il devra ses premiers « chocs » artistiques (mais aussi, plus tard, son pseudonyme). Germera ensuite une fascination pour Delacroix et sa façon de « décomposer la lumière », mais aussi et surtout, pour le mouvement Dada. « C’est le regret de ma vie, je n’en ai qu’un, confiait-il en 1982. Ne pas avoir vécu le dadaïsme, le surréalisme… Le dadaïsme “dérision”, “aquoiboniste”, celui de Picabia ». Sans oublier des géants comme Monet ou l’allemand Paul Klee, auprès de qui il a tenté de s’inspirer de cette capacité à se réinventer : « Il s’est renouvelé à chaque toile, sur la forme, le fond, la couleur, les rythmiques, le dessin… ». À cette constellation picturale s’ajoute, grâce à son père, l’œuvre de grands musiciens classiques. Et greffés à ceux-ci, un certain nombre de manieurs de mots. Verlaine, Rimbaud ou encore Edgar Allan Poe. Sans oublier un artiste hybride, bien plus contemporain mais non moins essentiel : Boris Vian. « C’est là, en écoutant la radio, en écoutant Vian, alors que je me tournais plutôt vers les classiques, que je me suis dit pourquoi pas, c’est pas si infamant que ça ! », lance-t-il en 1973.

« Pourquoi pas », en effet, tirer profit de ce en quoi il excelle : agréger une multitude de références pour les modeler à sa guise, élargir le spectre. Yves Bigot, auteur de Je t’aime moi non plus : les amours de la chanson française et du rock (Don Quichotte, 2016), n’hésite pas à comparer sa démarche à celle d’un David Bowie : « Sa force, c’est d’aller chercher l’inspiration chez les autres, et de transposer ces sources dans un cadre complètement différent, très personnel ». En musique par exemple, de grands airs classiques, plus ou moins connus, servent de tapis sonores aux textes qu’il compose pour les interprètes qui lui sont chères : “Baby alone in Babylone”, c’est la symphonie n°3 de Brahms, “Lost Song”, le chant de Solveig dans le “Peer Gynt” de Grieg, “Lemon incest”, une étude de Chopin. En les sortant de leur contexte, en les torturant, il leur donne un nouveau souffle et ouvre d’autres imaginaires d’écoute. « Une manière d’approcher la beauté dans ce qu’elle a de plus pur » appuie Merlet, qui appelle « pianismes » ces résurgences mélodiques liées à l’apprentissage classique du piano du petit Lucien apparues au détour d’une composition ou d’une improvisation.

Faire pont, viser l’art total, voilà un possible remède à l’insatisfaction. « Il y a toujours un parallèle entre musique, peinture, poésie. Debussy et Monet. Stravinsky et les cubistes. Ou Francis Bacon, Paul Klee, et Schonberg en musique » justifie Gainsbourg. Pont entre les disciplines ou entre ses périodes d’obsession, littéraires ou musicales. « Les débuts de sa discographie sont marqués par l’obsession des poètes romantiques du XIX° siècle analyse Sébastien Merlet. Mais à chaque fois, le champ lexical de l’auteur choisi est soigneusement malaxé et travesti. » Un résultat étrange : le texte original – emprunté ou pris pour modèle – disparaît, tout en restant omniprésent. En musique, même processus : Gainsbourg pioche dans un grand passé classique européen, du romantique au symphonique, du ragtime de Fats Waller aux rythmiques des Beatles. « Son style, c’était de coller autant à son temps musical qu’au tempo rythmique du moment » résume Bigot. Bref, Gainsbourg est un « sampleur », un échantillonneur avant l’heure.

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Serge Gainsbourg Aurimages via AFP

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