Civilisation, un livre de Régis Debray

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Qu’est ce qu’une civilisation? Qu’est ce qu’une culture?
Régis Debray et son livre, Civilisation: comment nous sommes devenus américains (Gallimard)

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Quand j’ai pris ce bel ouvrage entre mes mains et en ai entamé la passionnante lecture, je fus un peu agacé par le style savamment relâché et le vocabulaire très en vogue dans les cercles les plus américanisés. Du franc lais partout, à chaque page…

Mais en pénétrant un peu plus dans les développements sagaces de l’auteur, je me suis rendu compte que cela faisait partie du traitement du sujet, en l’occurrence : comment une civilisation ou une culture perd elle du terrain au profit d’une autre ? Quel rôle joue la langue, en l’occurrence le français ? Existe t il un colonialisme culturel, une main mise d’une nation ou d’une civilisation sur les richesses spirituelles et intellectuelles d’une autre nation ?

Une foule de questions qui se posent à nous, pour peu que nous consentions à regarder les choses en face et à ne pas nier les évidences. Toute posture idéologique est à bannir car cela reviendrait à masquer le sujet : le reflux d’une culture par rapport à une autre culture.

En effet, qu’est ce que la culture d’un pays, d’une nation ou d’un continent ? Margaret Mead que tout le monde a oublié, avait dit jadis que la culture d’une population va de la manière de langer les nouveau-nés à la mise en bière des défunts…

En gros, tout ce que l’homme fait sur cette terre s’origine à une culture déterminée qui sécrète des valeurs lui appartenant en propre.

Mais qu’est ce qui sépare la culture de la civilisation ? On a l’exemple germanique où les deux termes sont quasi-interchangeables.

Par exemple chez Freud qui utilise le terme allemand de Kultur dans le sens de civilisation, sans que ce terme ne recouvre le progrès technique et la hausse du niveau de vie. Exemple : Das Unbehagen in der Kultur… Malaise dans la civilisation.

Régis Debray cite un bel article de Paul Valéry sur l’avenir de l’Europe en tant que creuset d’une culture avec ses valeurs spécifiques ; et ce, à une époque où la barbarie, voire la sauvagerie nazie, allait jeter un voile noir sur tout un continent.

Debray montre aussi que c’est tout d’abord une nation amie, ayant les mêmes valeurs que les nôtres qui s’est lancée à la conquête spirituelle et linguistique de notre Europe.

Il cite de nombreux exemples où tant de secteurs de la vie des universités, des centres de recherche, des entreprises, de l’édition et de tant d’autres domaines ont basculé dans la hotte du Père Noël (Santa Claus) américain.

Même le général de Gaulle qui avait fait de l’indépendance nationale et de la grandeur de la France (on connaît la formule : une certaine idée de la France…) son cheval de bataille, a dû reconnaître cette réalité, tout en refusant de s’y plier.

Il demeure qu’aujourd’hui encore, et bien plus qu’hier ou avant-hier, l’emprise de la langue anglo-saxonne et des mœurs d’outre-Atlantique n’a pas pu être réduite.

Un exemple que je ne résiste pas à la tentation de citer : Save the date au lieu de dire simplement : retenez la date…

Les deux guerres mondiales, au cours desquelles les USA ont volé au secours de la vieille Europe, ont changé la donne en profondeur. Notamment, lorsque la langue français fut déchue de sa position de langue diplomatique…

Déjà le président Wilson, célèbre pour ses quatorze points, avait exigé une version française d’un document important, afin d’être chez lui, en anglais et non pas dans une langue étrangère.

Pour un peuple, une ethnie ou la population d’une simple région du globe, la langue constitue l’âme, sa relation au monde qui l’entoure, en usant d’un idiome où il se sent chez lui et à l’abri.

Cela rappelle le douloureux moment de la colonisation où un peuple dominant impose à un autre peuple ses propres mœurs, sa propre langue, sa Weltanschauung, en méprisant l’héritage culturel des colonisés.

Plus qu’un continent, l’Europe est ou a été une culture qui a exporté les valeurs judéo-chrétiennes, comme l’expliquait Paul Valéry au début du siècle dernier.

Mais voilà, les deux guerres mondiales ont été un désastre pour les vieilles nations européennes, même victorieuses, comme la France et la Grande Bretagne : ces millions de morts, ces destructions sans fin, ces cortèges infinis d’invalides, de mutilés et de blessés ont singulièrement pesé dans la balance.

Face à la vague déferlante des mœurs américanisées, aucun pays européen n’a pu élever une digue suffisamment forte.

Même l’équipement militaire des alliés fut constitué par les surplus US que Washington a préféré donner ou vendre à ses alliées, ce qui renforçait leur dépendance à son égard.

Et soixante-dix ans plus tard, la tendance ne s’est pas inversée avec la naissance de l’Union Européenne.

Je citerai un exemple inouï. Au lieu de dire éditions du CNRS on dit désormais CNRS Editions.

Ce qui est un comble ! Que l’on doive écrire an english abstract pour résumer une thèse ou un article pour les collègues qui ignorent la langue de Voltaire, pourquoi pas ?

Comment se forme une culture ? C’est au terme d’un très long processus qu’on peut parler d’une culture juive, musulmane, chrétienne ou judéo-chrétienne.

Mais elle ne sera pas sortie bottée et caquée de la cuisse de Jupiter, mais se sera enrichie au fil des siècles, d’apports différents et variés. Ceci est une vérité d’évidence car l’humanité est certes diverse et variée mais son unité originelle est indiscutable.

L’islam serait inconcevable sans ses emprunts répétés aux croyances qui l’ont précédé. De la même manière que le judaïsme biblique, surtout prophétique, a tant emprunté à la Babylonie, en gros à tout l’humus mésopotamien.

Que l’on pense à la conférence du grand orientaliste allemand, connu pour son zèle convertisseur (Grünende Saat), Franz Delitzsch, prononcée devant l’empereur Guillaume II en 1912 sur le thème suivante : Babel und Bibel (Bible et Babylonie).

Si peu de choses les séparent, mais la culture emprunteuse a remanié à sa guise ce qu’elle prend aux autres.

Donc, les civilisations sont peut-être mortelles mais elles laissent une empreinte plus ou moins profonde, selon la nature de son passage : s’il s’agit d’une foudroyante campagne militaire où l’agresseur détruit tout sur son passage, il n’en restera plus rien au bout de quelques décennies.

Mais si l’envahisseur met en commun ses valeurs, à portée du peuple avec lequel il veut cohabiter, les choses se passeront autrement.

Mais certaines oppositions ne laissent pas d’étonner : certaines régions ont refusé tout net tel apport ou tel autre.

Pourquoi tel ou tel territoire a accepté l’islam tandis que d’autres l’ont rejeté ? Pourquoi le christianisme a pu prendre pied dans certaines régions du globe et se maintenir jusqu’à nos jours, en dépit d’une répression sanglante ?

C’est une question qui vaut d’être posée.

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

3 COMMENTS

  1. “Plus qu’un continent, l’Europe est ou a été une culture qui a exporté les valeurs judéo-chrétiennes, comme l’expliquait Paul Valéry au début du siècle dernier.”
    Je doute fort que Paul Valéry ait parlé de valeurs “judéo-chrétiennes”. Il est mort, me semble-t-il, en 1945 et cette expression est postérieure à lui. Elle est probablement due à Jules Isaac, lors des discussions qu’il a eu avec les papes (Pie XII et Jean XXIII), en vue de Vatican II dont un volet devait redéfinir de nouveaux rapports entre le judaïsme et le christianisme, devenus nécessaires après l’extermination des Juifs. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette expression sera bêtement reprise par tous. Je dis bêtement car les gens répètent, par habitude, les mots entendus.
    Personnellement je trouve idiot de parler de judéo-christianisme (ou d’islamo-christianisme) puisque le judaïsme est déjà dans le christianisme mais en formant une autre religion. Croyants ou non, que cela nous plaise ou non, nous avons tous la religion, qui s’inscrit dans l’histoire, dans notre adn. Est-ce bien, est-ce mal? Je ne sais pas mais c’est comme ça.

  2. Paul Valéry:”Deux dangers ne cessent de menacer le monde: l’ordre et le désordre” Régis Debray, ancien compagnon du Che devenu notable de la mitterrandie, est placé pour le savoir.
    Je mets néanmoins Pierre Dac au dessus de Valéry comme philosophe: “L’avenir de Monsieur est devant lui, et il l’aura dans le dos chaque fois qu’il fera demi-tour”

  3. Sans intérêt ! La promotion de son livre, est facilitée par le monde littéraire ,et autres faiseurs d opinions qui partagent des opinions politiques !
    Il n y a rien de nouveau !

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