C’est bien l’histoire d’une campagne présidentielle qui a dérapé que raconte le réquisitoire de 142 pages rédigé par le vice-procureur de Paris, Nicolas Baietto, dans lequel le parquet demande le renvoi de Nicolas Sarkozy devant le tribunal correctionnel pour« financement illégal de campagne électorale ». L’histoire d’un président sortant tout à sa volonté de reconquête du pouvoir, qui, ignorant les alertes de son équipe sur les dépenses engagées, a tenu malgré tout à accélérer sa campagne pour refaire son retard sur François Hollande dans les sondages.

Cette affaire des comptes de campagne de Nicolas Sarkozy, impliquant notamment la société Bygmalion, a vu la mise en place d’un système visant à dissimuler le dépassement du plafond légal par « la minoration frauduleuse des dépenses de campagne déclarées, au moyen d’une fausse facturation massive » et « l’omission déclarative totale ou partielle de dépenses de nature électorale dans le compte de campagne, dépenses de campagne payées par l’UMP et frauduleusement conservées dans la comptabilité du parti », estime le parquet.

Le candidat tient quarante-quatre meetings au total entre janvier et mai 2012. Et pour certains, comme celui de Villepinte, le 11 mars 2012, la débauche de moyens est reconnue par tous, certains acteurs parlant même de « démesure ». « Tout allait très vite, jusqu’au bout on sera dans une vraie folie », admet devant les magistrats Franck Attal, alors patron de la société Event et Cie, filiale de Bygmalion et prestataire de l’UMP, dont le parquet demande aussi le renvoi en correctionnelle.

Plafond explosé

Pourtant, dès le 7 mars 2012, soit trois semaines après l’entrée officielle en campagne, une note émanant des experts-comptables et transmises à Guillaume Lambert, alors directeur de la campagne de M. Sarkozy, alertait sur le fait que le plafond des dépenses autorisées était dépassé.

« La collecte des dernières informations relatives aux dépenses prévisionnelles ainsi que la prise en compte des dépenses engagées à ce jour font ressortir un total des dépenses budgétées de 23 150 971 euros, montant supérieur de 642 000 au plafond légal », écrivait alors l’un d’eux. Et de recommander alors « une interdiction absolue d’engager toute dépense complémentaire ».

Il n’en fut rien, ou presque. D’après les chiffres du réquisitoire, le plafond a été explosé de 23 millions d’euros environ, en plus, donc, des 22,5 millions autorisés. Devant les juges d’instruction, et malgré les dénégations de Nicolas Sarkozy, son propre directeur de campagne, Guillaume Lambert, dont le parquet demande aussi le renvoi pour usage de faux, recel d’abus de confiance, escroquerie et complicité de financement illégal de campagne, a assuré qu’il avait bien porté à sa connaissance l’alerte du 7 mars.

Et pourtant, comme le note le parquet de Paris : « Loin de répondre aux recommandations des experts-comptables, les décisions prises allaient exactement à leur encontre. (…) A la suite de l’alerte du 7 mars, le candidat et son équipe décidaient d’augmenter très fortement le nombre des meetings pour le porter à un rythme d’un par jour. Cette multiplication des meetings pouvait s’expliquer par l’évolution de la courbe des intentions de vote, qui était apparemment corrélée à la fréquence des meetings. »

Pour le parquet de Paris, la responsabilité de l’ancien président est donc « pleinement engagée du chef de financement illégal de campagne, car il était démontré qu’il avait donné, en connaissance de cause, des instructions en faveur d’une augmentation des dépenses, au mépris des recommandations contraires des experts-comptables ».

Nicolas Sarkozy avait bénéficié du statut de témoin assisté pour les chefs d’usage de faux, escroquerie et abus de confiance, l’enquête n’ayant pas permis de démontrer qu’il aurait donné l’ordre de cacher certains de ses frais de campagne, ou qu’il ait été informé d’une fausse comptabilité. Si le parquet ne requiert pas son renvoi au tribunal pour ces motifs, faute de preuves, le réquisitoire précise que « compte tenu de sa formation et de sa très grande expérience en matière de campagne électorale, il était logique d’estimer que sa seule connaissance du dépassement du plafond de dépenses impliquait la connaissance de l’usage de moyens frauduleux inhérents à une telle dissimulation ».

« Principal donneur d’ordres »

Toujours est-il que le parquet a considéré, au vu des investigations menées par les juges d’instruction depuis l’année 2014, que « Nicolas Sarkozy avait exercé une autorité incontestable sur de multiples aspects matériels de la campagne ». Les dénégations de l’ancien président devant les juges n’ont donc pas convaincu le parquet, qui considère qu’il « était le premier bénéficiaire et le principal donneur d’ordres des événements, puisqu’il était le décideur final de leurs éléments essentiels ».

OUTRE NICOLAS SARKOZY, LE PARQUET DEMANDE NOTAMMENT LE RENVOI DES ANCIENS DIRIGEANTS DE LA SOCIÉTÉ BYGMALION BASTIEN MILLOT ET GUY ALVÈS, AINSI QUE DE JÉRÔME LAVRILLEUX, ALORS DIRECTEUR ADJOINT DE LA CAMPAGNE, ERIC CESARI, DIRECTEUR GÉNÉRAL DE L’UMP OU ENCORE DE LA DIRECTRICE DES RESSOURCES DU PARTI, FABIENNE LIADZÉ.

Dans un communiqué transmis à l’Agence France-Presse, l’avocat de Nicolas Sarkozy, Thierry Herzog, a estimé que « les deux années d’enquête ont démontré son absence totale d’implication dans des faits présumés délictueux ». MeHerzog a par ailleurs tenu à souligner que le Conseil constitutionnel avait déjà sanctionné son client pour le dépassement de ses comptes de campagne, quand, en juillet 2013, il avait rejeté ses comptes pour un dépassement de 466 118 euros. Une décision qui, a-t-il assuré, devait s’imposer à toutes les juridictions.

Outre Nicolas Sarkozy, le parquet demande notamment le renvoi des anciens dirigeants de la société Bygmalion Bastien Millot et Guy Alvès, ainsi que de Jérôme Lavrilleux, alors directeur adjoint de la campagne, Eric Cesari, directeur général de l’UMP ou encore de la directrice des ressources du parti, Fabienne Liadzé.

Simon Piel – Le Monde

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