Auschwitz et Israël: entre Shoah et renaissance nationale

JANUARY 24 2020 par Pierre Lurçat

L’État d’Israël est bien plus « vieux » que les soixante-treize années de son existence nationale sur sa terre retrouvée. Croire que l’État juif est né en 1948, c’est faire preuve d’une erreur de perspective historique qui relève, dans le meilleur des cas, de l’ignorance. C’est ainsi que l’actrice américaine Natalie Portman peut déclarer, lors d’une récente polémique, qu’Israël « a été créé il y a tout juste 70 ans afin d’être un refuge pour les rescapés de la Shoah ». Cette présentation a certes le mérite de la simplicité, mais elle relève d’un raccourci historique trompeur.

Car en réalité, l’État d’Israël était quasiment constitué avant 1948, et ses principales institutions ont été créées pendant la période du Mandat britannique, durant laquelle il existait déjà en tant que Yichouv, terme désignant la collectivité nationale pré-étatique d’avant l’Indépendance.

A GROUP OF FORMER BUCHENWALD INMATES ON BOARD THE REFUGEE SHIP « MATAROA » IN HAIFA PORT. Survivants de Buchenwald arrivant à  Haïfa, 1945

Et pourtant… Au-delà de l’équation faite entre la Shoah et la création d’Israël, parfois avec des arrière-pensées politiques pas toujours bien intentionnées, il reste que la concomitance des deux événements interroge la conscience universelle, au même titre que la conscience juive. Aux yeux de celle-ci, en effet, les deux événements, dans leur « solennité de granit » (André Neher), sont comme deux monuments immenses, l’ombre portée du premier, Auschwitz, masquant la lumière du second, la renaissance d’Israël.

Nul ne peut rester indifférent à ces deux événements essentiels du vingtième siècle. On ne peut pas non plus lire sans frémir ces mots du prophète Ezéchiel, dont le sens est devenu tellement évident depuis 1945 : « Ossements desséchés, écoutez la parole de l’Éternel ! Voici que je vais faire passer en vous un souffle, et vous revivrez… Voici que je rouvre vos tombeaux, et je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple ! et je vous ramènerai au pays d’Israël ». 

L’ancien grand-rabbin d’Israël, Meir Lau, rescapé de Buchenwald, relate dans ses mémoires comment un de ses compagnons de détention lui a lu ce passage d’Ezéchiel et a commenté : « Nous sommes les ossements desséchés… L’Europe est notre cimetière. Dieu a dit au prophète Ezéchiel qu’Il ouvrirait les tombes pour nous extraire de ce charnier et nous ramener en Terre d’Israël ».

Pour les rescapés des camps d’extermination, les paroles du prophète avaient pris un sens évident, qu’ils avaient vécu dans leur chair. La tentation est donc grande, pour la conscience juive ou chrétienne, d’établir un lien de causalité entre ces deux événements. Mais il faut résister à ce penchant pour la facilité, et rétablir la complexité des liens qui unissent Auschwitz et Israël. Car Israël n’est pas né de la Shoah, mais bien plutôt malgré la Shoah

L’État d’Israël n’est pas seulement l’État récent proclamé en 1948, né du démantèlement de l’empire britannique, au lendemain de la Shoah.  Il est en réalité, à l’image du « pays ancien-nouveau » que le fondateur du sionisme politique, Theodor Herzl, avait décrit dans son roman Altneuland, paru en 1902, un État ancien et nouveau à la fois. Il est le surgeon qui a poussé sur le tronc de l’histoire juive plurimillénaire et le torrent d’eau vive, dont la source remonte aux débuts de l’histoire du peuple Juif.

Il est le fruit tardif d’un rêve plusieurs fois millénaire, d’une promesse qui n’a jamais été oubliée et d’un espoir réaffirmé chaque année par des millions de Juifs dispersés aux quatre coins de la terre : « l’An prochain à Jérusalem! »

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(Extrait de mon livre Israël, le rêve inachevé. Editions de Paris / Max Chaleil)

Pierre Lurçat

Lutter contre l’érosion de la mémoire de la Shoah 76 ans plus tard 

La transmission des faits historiques sur l’Holocauste a considérablement diminué au cours des 76 dernières années et risque d’être déformée.

   25 JANVIER 2021 21h07

THE HALL of Names au Yad Vashem World Holocaust Remembrance Center à Jérusalem, 20 avril 2020 (crédit photo: RONEN ZVULUN / REUTERS)
LA SALLE des noms au Centre mondial de commémoration de l’Holocauste Yad Vashem à Jérusalem, le 20 avril 2020. (crédit photo: RONEN ZVULUN / REUTERS)

Le 27 janvier 2021 marque la Journée internationale du souvenir de l’Holocauste , désignée par l’Assemblée générale des Nations Unies comme une journée pour honorer la mémoire des six millions de juifs et autres victimes du nazisme. La date coïncide également avec l’anniversaire de la libération d’Auschwitz-Birkenau, un complexe de trois camps près de la ville d’Oswiecim, en Pologne, où 1,1 million de personnes ont été envoyées à la mort par le biais de chambres à gaz ou de travaux forcés. Près d’un million de Juifs ont péri dans le camp.

Pour moi, cette journée est imprégnée d’un profond sentiment de perte. Ma grand-mère et les membres de sa famille faisaient partie des 440000 juifs hongrois déportés à Auschwitz en 1944. Contrairement à son père et sa sœur, qui ont été envoyés directement aux chambres à gaz à leur arrivée, ma grand-mère a été jugée apte au travail forcé, tatouée avec un numéro et chargée de trier les vêtements des morts. Elle a survécu à de nombreux événements déchirants jusqu’à la libération, y compris une marche de la mort en hiver, au cours de laquelle elle a failli abandonner sa volonté de vivre. Le jour du Souvenir international de l’Holocauste, je pleure la perte des membres de la famille de ma grand-mère et des membres de la communauté juive florissante de Munkacs, en Hongrie (aujourd’hui dans l’ouest de l’Ukraine), ainsi que des générations disparues de juifs qui marcheraient dans les rues et contribuer au monde d’aujourd’hui.

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