Tunisie: Ennahda entre le feu et le salafisme

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L’islamisme tunisien au pouvoir n’enraie pas la vague de désespoir des suicidés par le feu. Et le gouvernement se déchire sur la conduite à tenir face aux salafistes…

(dessin Louison)

Il y a du beau linge, très varié, en Tunisie ces jours-ci : Alain Juppé, notre ministre des affaires étrangères, venu réitérer sa « confiance dans le processus de transition démocratique », Ismaïl Haniyeh, le premier ministre Hamas de Gaza. Ce dernier a été accueilli à l’aéroport par 2000 supporters extatiques clamant « Par notre souffle, par notre sang, nous te libèrerons ô Palestine !! » et « Mort aux juifs ! ». Un grand classique, mais totalement passé à la trappe durant la révolution. Parce que les Tunisiens étaient trop occupés à renverser leur despote. Parce que la haine anti-juive dans ce pays est totalement fabriquée et que les racines multiples de la Tunisie n’ont jamais été rejetées et honnies comme c’est le cas en Algérie. Seulement, Ennahda, le parti d’Allah au pouvoir – qui n’a pas fait la révolution mais en est néanmoins sorti – se trouve trop heureux de fournir l’habituel dérivatif palestinien, cette fois dans sa version intégriste, aux rages et aux désespoirs d’une Tunisie toujours malheureuse bien qu’islamiste. Or, ni les prêches d’Ismaïl Haniye à Kairouan- « nous savons que c’est dans les rues de Tunisie que commence la libération de Palestine ! »- ni le drapeau israélien brûlé par une centaine de manifestants pour que soit gravé dans la future Constitution le refus de la normalisation avec l’Etat hébreu, ne réussissent à faire oublier la nouvelle épidémie d’immolations par le feu qui a saisi le pays, un an après le suicide de Mohamed Bouazizi.

A une semaine de l’anniversaire de la révolution du 14 janvier, trois immolations par le feu se sont produites dans le pays.

Deux tentatives dans le centre de Tunis, avenue de Paris et avenue Jean Jaurès entre le 2 et le 4 janvier. Une troisième, qui a laissé le candidat à la mort dans un état très grave, le 5 janvier, à Gafsa, devant le gouvernorat, au moment même de la visite de trois pontes du nouveau gouvernement : le ministre des affaires sociales, le ministre de l’industrie et le ministre de l’emploi. Mais il n’y a pas d’emploi. Un million de chômeurs sur onze millions d’habitants. Le nouveau « martyr » de Gafsa, comme l’appellent les jeunes qui ont affronté les forces de l’ordre à coups de pierre, comme ses camarades du si-in, était chômeur. Les deux désespérés de la capitale aussi. Gafsa, au cœur de la région des phosphates, est toujours un bastion insurrectionnel. Cauchemar de Bourguiba, puis de Ben Ali dont la chute en sous-sol commença avec la grève de 2008 dans le bassin minier- contre la corruption- et sa répression, Gafsa rappelle maintenant aux ministres islamistes que les principes divins ne sont rien face au principe de réalité : la mort par le feu ou la vie par le travail.

Une seconde ville, ou plutôt un faubourg- la Manouba, à une dizaine de kilomètres de Tunis- confronte les dévots ministres d’Ennahda à la même humilité, mais surtout à l’exigence du pragmatisme. Le 5 janvier, dans l’après-midi, le ministère de l’intérieur a bel et bien été contraint d’envoyer 400 policiers, avec armes et chiens, pour déloger le commando salafiste qui exigeait des enseignants depuis la fin novembre que soient admises en cours les étudiantes intégralement voilées. La faculté de lettres, « un endroit où on apprend à penser » comme le rappelle la dirigeante du département de français, n’a pas cédé. Le doyen, Habib Kazdaghli, un historien, a été jeté à terre, insulté. Son portrait, rayé, barré de la mention « assassin », était encore placardé sur les locaux du secrétariat de la fac quand la police est arrivée. Entre le 28 novembre et le 6 décembre, les enseignants – avec lesquels viennent de se solidariser des universitaires français- ont tenu bon face aux salafistes.

Puis ils ont décidé, sans la moindre protection, de fermer la faculté tant que le sit-in des intégristes insulterait la démocratie, la liberté et la loi.

Nous reviendrons sur la symbolique de l’affaire : elle résume l’affrontement entre deux mondes, l’un bâti sur la nuit de l’obscurantisme wahhabite, l’autre sur les lumières de l’école intellectuelle tunisienne. Au bout d’un long mois de négociations absurdes, la crise s’est dénouée – temporairement- le 5 janvier, avec l’expédition de la police. C’est que, la veille, les profs et les étudiants de la Manouba avaient manifesté devant le ministère de l’enseignement supérieur : ils ont été tabassés, une journaliste trainée par les cheveux et insultée. « Putains ! » hurlaient les flics à toutes les femmes. Etait-on chez Ben Ali ? Ou bien dans cette atroce phase post-révolutionnaire arabe qui a vu la police du Caire déshabiller une manifestante pour mieux la frapper il y a un mois ? Où est-on exactement en ce moment en Tunisie ?

Le ministre de l’enseignement supérieur, qui a intégré son cabinet fin décembre, Moncef Ben Salem, dont les enseignants contestent par ailleurs la légitimité professionnelle, appartiendrait à la branche salafiste d’Ennahda. Directement responsable du scandale du tabassage des profs manifestants du 4 janvier, multipliant les attaques contre la presse, il a donc été rappelé à l’ordre par les « pragmatiques » du gouvernement.

Un djihadiste menait le commando

Après tout, aucun flic n’avait touché un seul cheveu de salafiste à la Manouba…Bien que le meneur du groupe, Mohammed Bakhti, inscrit en première année d’histoire, ait été incarcéré et condamné pour terrorisme après les affrontements de Slimene, en 2007, tentative de déstabilisation par les armes du pouvoir d’alors. Enfui de sa prison après la révolution, puis amnistié lors des mesures adoptées par le gouvernement de transition sous la pression populaire de « Kasbah 2 », cet éminent djihadiste est venu réclamer sa « réinsertion » en fac de lettres. Et c’est avec lui que le doyen et les membres du conseil de l’université ont dû mener la négociation !

La police, dépêchée si tard mais de façon assez impressionnante pour tenter de prouver à l’opinion tunisienne que, oui, Ennahda était un parti « modéré », a été fort douce avec ces violents . Elle les a laissé faire leurs prières avant de les embarquer vers le centre-ville de la Manouba d’où ils se sont égayés pour préparer l’avenir.

Car si les professeurs et les étudiants de la « Faculté des lettres et des humanités » ont gagné une première manche grâce à leur résistance morale et intellectuelle, le combat recommencera le 20 janvier avec les examens et l’arrivée prévue des voilées intégrales à la porte des salles de classe. Entre le feu de ses chômeurs et la folie de ses salafistes, dur dur de gouverner pour Ennahda…

Martine Gozlan Article original

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