Les attentats ont permis au Hezbollah de mettre Beyrouth en coupe réglée

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Qui a dit que le groupe terroriste, alias “Branche armée” du Hezbollah, récemment mise sur la liste noire de l’Europe, ne savait pas rebondir en cas d’attentat? Désormais, c’est Nasrallah qui contrôle le moindre recoin de la Capitale.

BANLIEUE SUD Des barrages érigés par les “parti de Dieu” et Amal inspectent les voitures aux entrées de la région, quelques jours seulement après l’attentat meurtrier de Roueiss.

L’attentat de Roueiss, qui a fait jeudi 27 morts et plus de 300 blessés, aura sans aucun doute révélé au grand jour plus d’une lacune dans l’appareil sécuritaire du Hezbollah, ayant secoué une région considérée, jusque-là, comme étant l’une des plus sûres. L’on a beau dire qu’il est pratiquement impossible d’empêcher les cerveaux criminels de mener à bien leurs attentats, et qu’ils trouveront toujours le moyen de se faufiler à travers une brèche dans le filet sécuritaire, il est clair qu’il est temps que l’État, et avec lui le Hezbollah, reprennent les choses en main. En effet, le ministre sortant de l’Intérieur, Marwan Charbel, évoquait il y a quelques jours la nécessité de mettre en place un plan sécuritaire pour la banlieue sud menacée. Et il semblerait que le Hezbollah et le mouvement Amal n’aient pas attendu les mesures, généralement lentes, de l’État. Depuis samedi, ils surveillent les entrées de la banlieue, à travers des barrages d’inspection censés détecter toute voiture piégée.

« Un État dans l’État… »

Il est 2h30 du matin, dans la nuit de samedi à dimanche. Salma et Élie* sont arrivés au Liban, après deux semaines de vacances en Europe. Après avoir passé les formalités des douanes, récupéré leurs valises, les avoir fait scanner par les autorités aéroportuaires, ces deux jeunes Libanais embarquent à bord d’un taxi pour rentrer chez eux, dans le Metn. À peine sorti du périmètre de l’aéroport, le taxi tombe dans un embouteillage, en plein milieu de la nuit, et au bout de quelques minutes, Salma et Élie tombent sur la cause de l’embouteillage nocturne : un barrage tenu par deux ou trois hommes en civil qui ne paraissent pas armés. « À aucun moment, les hommes ne se sont présentés en tant que membres du Hezbollah, et pour tout dire, nous n’avons pas demandé. Pour nous, des hommes en civil à un barrage établi dans un bastion du Hezbollah ne peuvent être que des membres du parti », raconte Salma à lorientlejour.com.

« Ils nous ont demandé de sortir les valises du coffre et nous ont expliqué, en s’excusant, qu’ils devaient les fouiller. Mon mari s’est montré coopératif, nous avons sorti les valises. Ils les ont ouvertes sur l’asphalte et ont commencé à les inspecter avec une lampe torche au milieu de la nuit. Mais quand un des hommes a voulu fouiller à la main ma valise, j’ai dit non. Ils m’ont laissé fouiller dedans devant eux, puis se sont arrêtés après avoir inspecté trois de nos sept valises », ajoute-t-elle. Selon la jeune femme, les hommes n’étaient pas agressifs mais refuser de les laisser procéder ne semblait pas être une option, poursuit Salma. « Ils n’arrêtaient pas de dire qu’ils étaient désolés, mais que ces barrages étaient préférables à de nouveaux attentats et à de nouveaux morts », rapporte-t-elle.

L’opération a duré entre cinq et dix minutes, estime la jeune femme, qui dit bien vouloir se montrer compréhensive, mais ne peut comprendre pourquoi des hommes en civil sont chargés de la sécurité. « Si l’armée avait procédé à cette fouille, je n’aurais eu aucun problème. Là, nous étions vraiment confrontés à un État dans l’État. En plus, nos valises étaient déjà passées pas les scanners de l’aéroport et donc avaient été, en quelque sorte, déjà fouillées par les autorités légitimes. » Si la jeune Libanaise affirme comprendre la peur et la panique face aux voitures piégées, elle reste ébahie par la « folie » de toute la situation. « Ces barrages sont absurdes. Que vont-ils faire, fouiller toutes les voitures ? Avec une lampe torche ? Je ne comprends pas… ».

De son côté, M.K., habitant de la banlieue, affirme à L’Orient-Le Jour que le Hezbollah a établi plus d’une vingtaine de barrages à toutes les entrées de la région, aussi minimes soient-elles. « Ils ne se présentent pas comme étant des membres du Hezb, mais ils portent le badge de l’unité Endibat (Discipline) du parti, explique-t-il, et ils ne demandent pas de papiers. Ils fouillent juste sous le capot et dans le coffre de la voiture. Et à l’intérieur des quartiers de la région, d’autres barrages sont établis, mais les membres du Hezb qui y sont possèdent une liste de toutes les plaques d’immatriculation des voitures des habitants et n’arrêtent que les étrangers. Dans les quartiers proches des zones sécuritaires, les gens sont obligés de continuer leur trajet à pied. » Et de poursuivre : « Ils possèdent des appareils qui détectent la présence d’explosifs dans les voitures. Trois autres barrages de l’armée libanaise ont été érigés par ailleurs dans la banlieue, mais les forces de l’ordre inspectent aussi les papiers des conducteurs. »

Pour M.K., « que l’on soit pour ou contre, on ne peut que remarquer que l’organisation du parti chiite joue le rôle de l’État ». « C’est tout un État, et très organisé aussi, dit-il. Mais cela ne nous gêne aucunement. En dépit de l’embouteillage, on se sent en sécurité, et ils se répandent en excuses à chaque fois que l’on s’arrête à un de leurs barrages ». « Hier, un ami m’a rapporté que les membres du Hezb ont même demandé à des membres des forces de sécurité intérieure de se garer à droite de la route, et leur ont demandé leurs papiers pour s’assurer qu’ils n’étaient pas des imposteurs », confie-t-il.

« Plus polis que les forces de l’ordre d’habitude.. »
Pour sa part, Rami déplore que des civils prennent de telles mesures, « même s’il s’agit de leur région ». « Chaque individu a-t-il le droit d’ériger un barrage dans son quartier ? » s’interroge le jeune homme qui a été fouillé en revenant de la plage avec deux amis. « Ils n’ont pas dit qui ils étaient. J’aurais préféré qu’ils se présentent, mais ce sont sûrement des gens du Hezb ou du mouvement Amal. Ils ont inspecté le coffre et sous le capot, et rapidement nos sacs de plage, mais ils étaient très polis. Je m’attendais à ce qu’ils soient irrespectueux envers mon amie, ou qu’ils cherchent noise, mais, tout compte fait, ils étaient presque plus polis que les forces de l’ordre d’habitude », raconte Rami.

Dans l’après-midi d’hier, l’armée libanaise a érigé de nombreux barrages en banlieue sud. « Ils ont remplacé les barrages que se partageaient le Hezbollah et le mouvement Amal selon les régions, et cela est nettement mieux, rapporte Nemer, un habitant de la banlieue. Les barrages des partis causaient un embouteillage monstre car ils fouillaient tout le monde et demandaient à tous les Syriens leurs papiers. Ça ira mieux avec l’armée qui n’arrête que les voitures suspectes. Nous avons supporté les embouteillages pendant les deux premiers jours mais ce n’est plus supportable. »

Des affirmations reprises par de nombreux habitants protestant contre le trafic. Hier, sur sa page Facebook, le personnage fictif de Ali Batta, un « reporter indépendant » qui s’occupe à diffuser les nouvelles de « Dahyé », envoyait une lettre de protestation aux autorités du Hezbollah. Dans cette dernière, le personnage déclarait, sur un ton satirique, que le trafic causé par les barrages pouvait profiter aux terroristes et que les citoyens étaient gênés par ces mesures : « Celui qui veut faire exploser une voiture fera en sorte de ne pas passer au barrage. En plus, je ne comprends pas pourquoi tous ces barrages sont nécessaires. J’attends une demi-heure au premier barrage puis une autre demi-heure au tournant suivant et puis je retrouve un troisième barrage dans mon quartier ? J’ai foi en cette histoire de sécurité privée, mais l’individu présent au barrage n’a pas l’autorité nécessaire pour me demander ma carte d’identité, et de renchérir quand je n’accepte de la montrer qu’à un gendarme : “Lek Ya Habibi ! Les gendarmes n’ont rien à faire ici ! ”. »

*Les prénoms ont été changés à la demande de l’interlocutrice.

Émilie SUEUR Béchara MAROUN | 21/08/2013

lorientlejour.com Article original

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