Le Moïse de Freud: judaïsme terminable et interminable

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Yosef Hayim Yerushalmi (1932-2009) est un grand historien américain du judaïsme dont quelques travaux particulièrement marquants en raison de leur esprit pénétrant et de leur finesse d’analyse furent traduits en français, notamment Isaac Cardozo, de la cour d’Espagne au ghetto d’Italie (Fayard, 1977) et Zakhor. Histoire juive et mémoire juive. (La découverte, 1984 ). Nous parlons ici d’un autre ouvrage, repris en français dans la collection Tel, «Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable». Dans cet ouvrage à la fois érudit et très abordable, l’auteur se livre à une lecture quasi talmudique de cette œuvre freudienne qui a tenu les chercheurs en haleine durant de longues années tant son arrière-plan personnel est difficile à déchiffrer. Pour mener à bien cette entreprise, le grand historien judéo-américain s’est joint à une équipe de psychanalystes confirmés avec lesquels il a se livrer à une approche sérieuse des écrits du père de la psychanalyse.

La première question qu’il se pose est la suivante : mais pour quelle raison, Freud a-t-il décidé d’écrire ce livre intitulé L’homme Moïse et le monothéisme peu d’années avant sa disparition, alors que toute son œuvre pouvait être considérée comme achevée ? Et pourtant, cette dernière pierre apportée à un édifice déjà complet revêtait aux yeux de son auteur une importance cruciale puisqu’elle était censée lui permettre de mettre de l’ordre dans ses relations complexes avec son identité juive, j’aimerais mieux utiliser une autre expression, allemande, celle-là, difficilement transposable en français, sein Judesein, sont être-juif.

Voici un homme dont toute la lignée paternelle –et même maternelle- plongeait ses racines dans le judaïsme d’Europe de l’est, avec son orthodoxie sourcilleuse, sa foi naïve et son attachement aux pratiques rituelles juives. En somme, tous les ingrédients réunis pour permettre des relations apaisées ou au contraire conflictuelles entre l’identité juive et la culture européenne dont le jeune médecin se voudra le tenant, l’héritier à l’exclusion (ou presque) de toute autre.

Yerushlami nous rappelle que ce livre sur Moïse et le monothéisme a suscité des réactions passionnelles, certains auteurs en acceptant les idées sans réserve aucune tandis que d’autres y voyaient une attaque inacceptable dont le but avoué était de saper les fondements mêmes de la religion juive. Assez subtilement, Yerrushalmi y voit «en son fond, un livre résolument juif.» Et même s‘il propose d’en faire une lecture psychanalytique d’un document sur la vie intérieure, consciente et inconsciente de Freud, il marque aussi les limites d’une telle procédure. Ce sont des réflexions que l’auteur a laissé mûrir au fond de lui-même durant toute une vie.

En effet, puisqu’il craignait par dessus tout que l’on confondît la psychanalyse avec une «cause nationale juive» il aurait fort bien pu s’atteler à ce travail sur Moïse dès les origines. Or, il a mis des décennies à réfléchir sur ces mêmes origines, en sa qualité d’héritier de cette culture allemande qui veut toujours explorer les fondements (gründlich, ursprünglich) et remonter au début des choses. Et pour être au clair avec le judaïsme (ins Klare zu kommen), Freud a bien vu que toute cette affaire commençait avec Moïse.

L’anecdote relatée par Yerushalmi au commencement de son livre est révélatrice : à la question de son maître, un élève d’une école juive répond que Moïse était le fils d’une princesse égyptienne et non d’une mère juif. Et quand son maître le reprend en disant que ce n’est pas lé vérité, il ajoute, sur un ton goguenard : Oui, c’est elle qui le dit !

Pourtant, si l’on résume correctement la thèse de Freud, un bien grand mot pour une succession d’idées glanées dans différents ouvrages plus ou moins bien informés de l’époque, non seulement Moïse n’était pas issu d’une lignée d’Hébreux mais le monothéisme lui-même ne serait pas d’origine hébraïque et n’aurait été qu’un héritage fabriqué en Egypte, l’œuvre d’un pharaon iconoclaste et à la mort duquel son peuple aurait renoué avec ses anciennes croyances. Et c’est là que Moïse entrerait en scène : issu d’une lignée princière ou d’une caste sacerdotale, il se serait appuyé sur une tribu sémitique vivant en territoire égyptien qu’il aurait affranchie en la dotant de ses propres croyances monothéistes. Et c’est ainsi que les Hébreux auraient adopté la circoncision, un rite originellement égyptien.

Incapables de se maintenir sur place, ce ramassis d’anciens esclaves se seraient soulevés contre leur chef Moïse et l’auraient tué, effaçant de leur mémoire jusqu’au souvenir des règles religieuses particulièrement rigoureuses qu’ils n’avaient pas pu supporter. En fait, Freud réécrit le livre de l’Exode puisqu’il désacralise l’histoire sainte et met à nu certains aspects peu reluisants de l’antiquité hébraïque. Mais le père de la psychanalyse ne s’en tient pas là : reprenant à son compte, certaines théories de la critique biblique, il évoque la fusion de cette tribu rebelle avec d’autres tribus de même origine et l’adoption du culte et de la divinité madianite. Un syncrétisme s’opère alors entre la divinité locale et celle originellement imposée par Moïse.

Mais le meurtre de ce dernier, refoulé durant des siècles, finira par ressurgir, sous une forme bien différente, avec l’avènement du christianisme.

Aujourd’hui, même si la personnalité de Moïse reste entourée de mystère, les spécialistes de la critique biblique considèrent que cette présentation freudienne est un assemblage inconsistant de matériaux hétéroclites. Certes, nul ne peut nier le caractère composite des récits de l’Exode concernant Moïse, ni les étymologies populaires proposées pour expliquer l’origine ou la signification de son nom… Déjà du vivant de Freud, d’authentiques biblistes avaient signalé l’éclipse de Moïse dans certains livres : alors qu’ils sont censés suivre chronologiquement le livre de Josué, les Juges ne citent pas une seule fois Moïse alors que son souvenir devait être encore très frais dans toutes mémoires puisqu’il avait conduit le peuple hors d’Egypte et avait fait de Josué son successeur … Ce qui montre bien que la reconstruction de Freud répondait à des motivations personnelles.

Aux yeux de Freud, comme à ceux de certains de ses contemporains, juifs ou non-juifs, l’existence de traits psychologiques inaliénables et inaltérables demeurait un fait indiscuté. Freud lui-même parle dans une lettre de constitution intellectuelle juive… C’est peut-être de cela qu’il a voulu se débarrasser. Et pourtant, on ne peut pas occulter ici ce passage si fréquemment cité, tiré de la préface à la traduction en hébreu de «Totem et tabou» (1930) où Freud, tout en avouant son ignorance de la langue sacrée, son éloignement de la religion de ses ancêtres (comme de toute autre confession, d’ailleurs), concluait ainsi : je n’ai pourtant jamais renié l’appartenance à mon peuple, je ressens ma nature comme juive et ne voudrait pas en changer.


Yerushalmi

Yerushalmi a eu raison de souligner que tout n’étant juif ni par la religion, ni par la langue, ni par le nationalisme, il se sent profondément juif. En effet, lorsque les choses le touchent au plus profond de lui-même, il puise dans son héritage spécifiquement juif, même s’il cherche par la suite à s’en défendre. Après l’Anschluß en 1938 et la perte du nid viennois, Freud compare ce drame à la destruction de Jérusalem…

Certains ont avancé l’idée, si chère à Théodore Lessing, d’une haine de soi qui serait à l’œuvre au sein même de Freud, lequel n’en avait pas moins cité un curieux poème de H. Heine dédié à l’inuaguration d’un hôpital juif de Hambourg. Aux yeux de l’auteur de la Lorelei, c’est le judaïsme qui constitue la maladie la plus incurable, rien ni personne ne pourrait nous en guérir, et il ajoute de manière significative quelques vers qui ont retenul’attention de Freud : ce mal de famille millénaire, le fléau ramené de la vallée du Nil, la croyance malsaine de l’ancienne Egypte… Déjà, cette sempiternelle origine égyptienne de Moïse, un homme qui aurait ses lois et ses croyances à un peuple dont il n’était pas originaire .

Mais voilà, ce n’est pas un héritage dont on pourrait se défaire et ce fut bien là tout le problème de Freud : comment une tradition se transmet-elle à tant de générations ? Comment des hommes réussissent-ils à transmettre à d’autres hommes des états psychologiques qu’ils n’ont eux-mêmes jamais éprouvés ? Qu’est-ce que cette vois philogénétique qui est à l’œuvre ici ?

Yérushalimi qui était un érudit formé à la dialectique talmudique cite opportunément un passage tiré du livre du Deutéronome (29 ; 13-14) : et ce n’est pas avec vous seuls que j’institue cette alliance et ce pacte, maia avec ceux qui sont aujourd’hui placés avec nous, en présence de l’Eternel notre Dieu, et avec ceux qui ne sont pas avec nous, en ce jour… Le talmud interprète ce passage comme suit : toutes les âmes futures du peuple d’Israël, donc aussi celle de Freud et de ses ancêtres, y étaient ce jour là, lorsque le Dieu d’Israël remit à son émissaire les tables de la Loi… Partant, aucune chance d’échapper à cette loi d’airain qui maintient en servitude toutes les générations suivantes… Nous y reviendrons infra.

Pourquoi donc Freud ressentait-il le besoin de se défaire de ce judaïsme, générateur de conflits et d’humiliations ? Yersuhalmi mentionne un incident particulièrement traumatisant que Jacob Freud relata à son fils : un samedi matin, alors qu’il se rendait à la synagogue, revêtu de son beau costume de chabbat et coiffé d’un magnifique bonnet de fourrure, qu’un chrétien envoya d’un coup dans la boue, le chassant du trottoir. Freud demanda à son père quelle fut sa réaction. Celui-ci lui dit : j’ai pris mon bonnet et je suis parti.

Le commentaire de Freud est dévastateur : cela ne m’avait pas semblé héroïque de la part de cet homme grand et fort qui me tenait par la main… Voilà une expérience qu’on n’oublie pas facilement. Ou pour parler comme Freud : voici un joli traumatisme de l’enfance…
On comprend que tant d’humiliations aient fini par poser problème à Freud contraint de traîner ce lourd héritage comme un insupportable fardeau. Et aussi qu’il se soit posé la question suivante : comment les juifs sont-ils devenus ce qu’ils sont ? Mais le problème dans toute cette affaire, c’est que la question est mal posée. Freud n’a jamais eu une attitude accueillante, encourageante, optimiste de la condition juive. Il lui arrivait parfois de ressentir presque de la fierté en raison de son appartenance. Il a même très souvent parlé de rester entre nous, entre juifs, mais plus souvent encore il a insisté sur sa volonté de ne pas faire de la psychanalyse une affaire juive … Il craignait que son enfant ne soit victime du même rejet que son appartenance ethnique et religieuse. Ce qui lui importait bien plus que sa propre bien-être était la survie de la psychanalyse, l’œuvre de sa vie.

La partie la plus féconde, la plus riche, et la plus pénétrante de ce livre de Yerushalmi se trouve dans ce brillant monologue (imaginaire) qu’il conduit avec Freud. En réalité, il redresse ses opinions sur l’histoire biblique, corrige ses travers les plus criants et lui montre, à l’aide de solides arguments, que la Bible n’a pu occulter autant de faits graves qu’il le prétend. Il n’oublie pas le passage des Nombres (14 ;10- où le peuple menaçait de lapider Moïse et son frère Aaron… La Bible n’a pas jeté le manteau de Noé sur des faits particulièrement troublants, pas plus qu’elle n’a omis de nous dire le commentaire peu flatteur de Moïse sur le caractère de ce peuple qui fut chargé de conduire : depuis le jour où je vous ai rencontrés, leur dit-il, vous vous êtes toujours rebellés contre l’Eternel votre Dieu…

Est-ce vraiment là le langage d’un document qui chercherait à occulter la vérité ?
Il faut donc remonter au grand père et à l’arrière grand père de Freud, deux érudits rabbiniques vivant en Galicie à une époque où la tradition talmudique et hassidique se limitait aux quatre coudées de l’érudition traditionnelle. Le père de Freud, Jacob, né en 1815, baignait exclusivement dans ce milieu et en fut largement imprégné. Il est inconcevable qu’un tel homme, même s’il a évolué religieusement par la suite, n’ait rien transmis de cet héritage à un fils qu’il chérissait tant. Nourri de culture hassidique et de résumés des grandes œuvres des philosophes juifs médiévaux ainsi que de kabbale zoharique et lourianique, Jacob Freud a dû en instruire son fils, comme le prouve l’émouvante dédicace écrite sur la page de garde de la Bible qu’il lui offrit le jour de sa bar-mitsva.

Pour donner un peu plus de consistance à ce rapprochement entre Maïmonide, le hassidisme et Freud, nos collègues américains rappellent des pratiques hassidiques destinées à chasser de son esprit des pensées impures lors de la prière. Or, quoi de plus impur que des images érotiques au moment où l’orant est censé se recueillir et ne penser qu’à Dieu ? Il faut, nous disent les hassidim, se livrer à la méditation, se réfugier dans les domaines les plus intimes de son âme pour échapper ainsi aux appels du démon. Or, Maimonide fut celui qui a le plus insisté sur ce point précis, expliquant que l’étude, l’apprentissage et la science nous aidaient à nous libérer des fantasmes –y compris sexuels- de l’imagination. On sait aussi qu’à l’instar des kabbalistes médiévaux, le Baalshemtov a lui aussi «repensé» les thèmes maimonidiens dans un esprit purement piétiste. Cela signifie qu’une quantité non négligeable de thèmes du Guide des égarés était présente, sous une forme ou sous une autre, dans le vécu et le penser quotidiens des juifs de ces milieux.

Même si Freud ne savait pas assez d’hébreu , notamment celui en cours chez les philosophes médiévaux, de nombreuses traduction du Guide des égarés en langues européennes étaient disponibles de son temps : en allemand, en anglais et en français… On signale aussi, vers la même époque, un regain d’intérêt pour la scolastique latine, notamment la philosophie thomiste : autant d’éléments qui accréditent assez solidement la possibilité pour Freud d’avoir eu connaissance du contenu du Guide de Maïmonide. En outre, à l’école juive qu’il fréquentait avant de rejoindre le lycée (Gymansium) au moins deux cours d’histoire portaient sur un programme incluant les œuvres de Maïmonide : l’auteur n’était certainement pas un inconnu pour le jeune Sigmund. En outre, Freud est resté très attaché au professeur en charge de ces deux cours, un certain Dr Samuel Hammerschlag. Lors des obsèques de ce dernier en 1904, Freud prendra la parole pour confesser publiquement sa dette et sa reconnaissance envers le disparu.

A partir de 1873, ce même homme occupa les fonctions de bibliothécaire de la communauté libérale de Vienne et il n’est pas exclu qu’il ait, un jour, attiré l’attention de son élève sur les œuvres de Maïmonide d’autant que l’aile réformatrice de la communauté voulait voir en ce penseur un précurseur avant-gardiste de ses idées. Enfin, il y eut les liens d’amitié et les relations de travail avec Joseph Breuer dont le père Léopold était très engagés au sein des organisations juives de Vienne, notamment les sections chargéss de préparer les enterrements. Sans oublier la loge Bné Brith dont Freud était membre et devant laquelle il a exposé en tout premier lieu sa théorie des rêves et de leur interprétation.

Et pourtant, Freud s’est toujours défendu de toute influence juive sur son œuvre de psychanalyste. Une telle attitude s’explique parfaitement par l’antisémitisme virulent des milieux viennois de l’époque. Mais comme le soulignent les spécialistes modernes de Freud, de telles dénégations ne sont guère une preuve irréfragable, et ce pour plusieurs raisons : Freud prétendit même ne pas parler le yiddish alors que sa propre mère ne s’exprimait pas en haut allemand mais dans un yiddish de Galicie. Dans quelle langue parlait-elle à son cher enfant ?

Quant aux pratiques traditionnelles juives, on sait qu’en 1909, lors d’une tournée de conférences aux Etats Unis, Freud avait envoyé à sa famille en Europe un télégramme de bons vœux pour Rosh ha-shana… Autant de faits qui montrent que Freud n’entendait pas livrer les détails de sa vie personnelle, notamment sa relation à la religion de ses pères.. On perçoit nettement ici les résistances d’un être qui veut s’assimiler culturellement et socialement à un milieu occidental qui n’était pas originellement le sien… Il convenait donc de gommer, à défaut d’effacer, tout lien avec des origines juives devenues encombrantes et pouvant nuire à la diffusion de ses idées ou porter atteinte à la réputation de Freud dans certains milieux influents…

Sigmund Freud a écrit que l’interprétation des rêves était la voie royale pour l’exploration de l’inconscient. Or, le Guide des égarés peut justement être considéré comme un modèle ancien ou un guide médiéval dans le domaine de l’interprétations des songes et des visions. Et son auteur faire figure de précurseur, même si, déjà dans le traité Berachot du talmud de Babylone, on trouve un substantiel traité des songes. On pourrait même remonter à l’interprétation des rêves de et par Joseph dans le livre de la Genèse.

Si Freud a vraiment lu le Guide des égarés ou, plus vraisemblablement s’il a simplement pris connaissance de son chapitre introductif, il a pu constater que l’un des objectifs de l’ouvrage était précisément d’interpréter les songes et les visions des prophètes. Partant, sa mission principale ne différait guère de cette de Freud dont le premier travail de quelque ampleur portait justement sur les rêves et leur interprétation. Le Guide (II, ch. 36) est absolument clair sur ce point : la prophétie, y lit-on, est une perfection qui affecte le prophète au cours d’un rêve. Même la définition maïmonidienne de la prophétie comme une double émanation de l’intelligence cosmique supérieure sur l’intellective et l’imaginative dont le contenu est ensuite retravaillé, voire subi une élaboration secondaire, ne laisse pas d’évoquer le processus freudien. Enfin, Maïmonide souligne, dès son introduction au Guide, que les songes et les visions prophétiques ne sauraient être pris au pied de la lettre nécessitaient une interprétation plus profonde. On retrouve la même dichotomie chez Freud dans les rêves et leur interprétation : il y a un sens qui apparaît et un sens caché qu’il convient d’élucider : c’est le contenu latent du rêve.

Dès l’introduction au Guide des égarés, Freud n’a pu manqué de lire l’interprétation d’un songe biblique célèbre, celui de l’échelle de Jacob que Maïmonide a choisi de diviser en sept parties, ayant chacune une signification particulière. Freud dit ne pas agir autrement dans l’interprétation des songes puisqu’il affirme traiter d’un rêve avec un patient non point globalement mais en détail afin de lui permettre d’évoquer l’association d’idées provoquée par chaque terme …
Mais l’accent mis sur les rêves et leur interprétation ne suffit pas à rapprocher considérablement Freud de son hypothétique source médiévale, Maïmonide. Il faut aussi parler du rôle de la sexualité dans la pensée de Maïmonide en général. Dans ce contexte, il convient d’évoquer d’une phrase le statut de l’activité sexuelle dans la civilisation arabo-musulmane de l’époque. Dans son introduction au «Guide des égarés», Maïmonide rappelle à son éventuel lecteur qu’il doit procéder à une lecture quasi talmudique de son traité s’il veut en tirer quelque bénéfice.

Et s’adressant à un type de lecteur plus tenté par les jouissances sensuelles que par les nourritures spirituelles, il l’interpelle ainsi :O toi qui entend te plonger dans l’étude de mon traité sur les moments dérobés à la boisson et à la cohabitation… Ce sont des métaphores et des images censées frapper

l’imagination et qui occupent une place non négligeable dans l’esprit de l’auteur. Mais dans ce domaine précis, la kabbale joue un rôle considérable en dotant les différentes sefirot d’un exubérant symbolisme sexuel, en procédant à des hiérogamies successives dans le monde séfirotique. Le côté droit de l’arbre séfirotique est masculin et symbolise à la fois la couleur blanche et la grâce dispensatrice de bienfaits tandis que le côté gauche représente l’aspect féminin, la couleur rouge et la rigueur implacable du jugement. En somme, c’est probablement plus le symbolisme sexuel dont la kabbale se grise que le Guide des égarés de Maïmonide, qui a dû laisser une marque profonde dans l’âme de Freud.


Le Rambam

Maïmonide reprend à son compte la profonde méfiance des sages talmudiques envers les désirs et les tentations de la moelle épinière. On retrouve chez lui cette opposition entre le règne de la nature, équivalent à celui d’une vie fondée sur les instincts, et l’intervention de l’intellect qui tente d’imposer silence à la nature charnelle de l’homme. C’est précisément ce que visent les commandements de la Thora : retenir les envies, limiter les désirs, sans toutefois les étouffer entièrement. Il y a cet adage rabbinique qui semblerait presque tresser des couronnes au mauvais instinct qui existe mais qu’il convient de mettre au service d’une cause noble et éthique. Les sages affirment que le mauvais penchant enferme lui aussi une certaine positivité (un peu comme Hegel parlait de la formidable positivité du négatif) : sans le mauvais penchant, l’homme ne procréerait pas, ne transformerait pas la nature, ne planterait pas d’arbres, ne fonderait pas de ville ni ne bâtirait pas de maisons…

En revanche, si ce mauvais penchant nous incitait à pratiquer l’inceste, il convient de le combattre par tous les moyens disponibles. Et c’est notre intellect qui nous éclaire et nous dirige vers la bonne voie et le droit chemin. Freud et Maïmonide avaient une profonde connaissance de l’âme puisque chacun reprenait, à sa façon, cette idée talmudique qui implore Dieu de nous garder de toute tentation en ces termes : ne disons pas je ne veux pas cela, je n’éprouve pas tel ou tel désir. Il faut dire, au contraire : oui, j’aimerai bien, mais je ne dois pas… Ce passage est contenu dans les Huit chapitres de Maimonide.

L’un et l’autre fondent leur espoir de guérison des malades sur l’intellect, la connaissance, l’interprétation juste des pulsions. C’est un peu cette idée de teshuva, de repentance, de retour sur soi, lorsque l’individu retrouve la lumière de son intellect, son lumen naturae. Job, s’écria dans son malheur : lorsque sa lampe brûlait au dessus de ma tête, Ce qui signifie quand Dieu me guidait, que mon intellect, étincelle divine, me conduisait et me protégeait…

Tant Maïmonide que Freud se donnent pour objectif de séparer le réel de l’imaginaire, de distinguer ce qui relève de l’intellect de ce qui est produit par des fantasmes. Or, même les visions d’Ezéchiel, par exemple, demeurent un produit de l’imaginaire humain et comportent donc, nécessairement, des pulsions sexuelles à l’état résiduel Ce qui met sur la voie de l’inconscient. Le rôle du psychanalyste est de rendre le patient conscient de lui-même, en d’autres termes de rendre l’inconscient conscient. Ainsi, l’homme qui souffre est libéré des névroses qui l’assaillent car il a fini par en comprendre l’origine. Mais pour arriver à ce résultat, en somme à la guérison, il faut une interprétation appropriée des signes névrotiques.
Les historiens (notamment Abraham Heschel) ont souvent relevé que Maïmonide se comportait comme s’il était lui-même devenu un prophète… Il faut dire qu’il s’appelait lui aussi Moïse. Mais Freud a aussi pensé la même chose après avoir commis son ouvrage sur Moïse et le monothéisme.

Et il n’est pas impossible qu’il se soit vraiment intéressé à la personnalité de Maïmonide, dautant que son professeur de philosophie à l’université de Vienne, Franz Brentano, était un spécialiste de la psychologie d’Aristote dont il citait fréquemment les commentateurs arabes. L’universitaire ne pouvait pas ne pas avoir inclus Maimonide dans le cadre de ses recherches. Cela aurait alors conduit Freud à établir un lien entre le Maïmonide théologien dont lui parlait son ancien professeur de lycée Hammerschlag et le Maïmonide psychologue et théologien, objet des cours de Bretano à l’université.

Les relations entre les deux hommes Maïmonide et Freud sont plus que vraisemblables, même si l’on ne peut pas mesurer avec exactitude ce fait de conscience que sont les relations de source à emprunteur. Freud, comme on l’a vu supra, a toujours souligné son éloignement des pratiques juives traditionnelles, tout en reconnaissant que sa judéité ou judaïcité lui avait avait offert une grande indépendance intellectuelle. Il l’expliquait ce fait par la révolution monothéiste hébraïque qui avait engagé et gagné le combat contre l’idolâtrie. Les liens ont peut-être existé, les similitudes dues à des sources communes sont incontestables, les approches voisines s’expliquent aussi par un moule héréditaire juif… Mais je laisse à de plus experts que moi en psychanalyse ( à laquelle je ne comprends rien) le soin de démêler cet écheveau.

Les relations de Freud avec son judaïsme relèvent plus de l’inconscient qu du conscient.

Maurice-Ruben Hayoun

Un autre grand juif, héritier de cette même culture allemande, Gershom Scholem, donnera à son premier grand livre sur la kabbale, Les origines de la kabbale, le même mot, Ursprung und Anfänge der Kabbalah

Dans son Moïse de Freud, Yossef Hayyim Yerushalmi en donne le texte original ainsi qu’une traduction française.

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