HOMMAGE AU RAV LÉON ASHKÉNAZI dit Manitou par Dora Marrache

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“Aujourd’hui, ce sont les troupeaux qui sont valorisés et non l’amour de la vérité”. Léon Ashkénazi
En octobre 1996 s’éteignait à Jérusalem le Rav Léon Ashkénazi, connu sous son nom de totem scout : Manitou.

C’est donc le quinzième anniversaire de sa disparition et nous voudrions lui rendre hommage en rappelant quelques grandes lignes de sa biographie et en soulignant sa contribution au judaïsme contemporain.

Licencié en philosophie, diplômé de l’École d’Ethnologie et d’Anthropologie du Musée de l’Homme, il fut directeur de l’École des cadres d’Orsay, Président de l’Union des étudiants juifs de France, Commissaire général des EIF (Eclaireurs israélites de France).

Avec André Neher et Emmanuel Levinas, on peut le considérer comme l’une des grandes figures du judaïsme contemporain, l’artisan de la renaissance de la pensée juive. Son enseignement est diffusé non seulement en France, mais aussi et surtout en Israël où on peut le considérer – et à juste titre – comme vital.

Manitou était un homme populaire, éclairé et admiré de tous les intellectuels, qu’ils soient Juifs ou non-Juifs, un des précurseurs du dialogue judéo-chrétien.

Si son œuvre écrite est peu importante, en revanche, on lui doit pas moins de 2800 heures de cours, ce qui fait de lui un grand orateur, pour ne pas dire le plus grand orateur de son époque. Un peu comme les maîtres du Talmud, il préférait la parole à l’écrit, car elle permet de créer des liens avec les interlocuteurs. Il avait compris que sans la voix, sans l’expression des sentiments à travers l’intonation, l’écrit ne peut avoir qu’un impact minime.
Manitou divise lui-même sa vie en 3 parties : L’Algérie, la France et Israël.

Première partie : L’Algérie

Né en Algérie en 1922, il est issu par sa mère d’une lignée de rabbins sépharades, par son père d’une lignée de rabbins européens installés en Algérie.

Il a grandi à Oran où son père a été le dernier grand rabbin d’Algérie. Ses premiers maîtres furent son grand-père maternel, son père et les disciples de celui-ci.

Enfant, il ne lui venait même pas à l’idée qu’il puisse exister des Juifs de culture différente. Il se définissait comme un Français d’Algérie de religion juive «  sans prêter, disait-il, trop de significations à ces mots », mais où « tout était tourné vers l’espérance du retour à Sion ».

Reconnaissant envers la France de lui avoir donné une nationalité, il découvre avec les lois de Vichy qu’il n’est pas un citoyen français à part entière, et que sa carte d’identité française porte la mention «  Juif indigène algérien ». Mais comme tous ses coreligionnaires, il se persuade que ce n’est qu’un mauvais moment à passer, que tout rentrera dans l’ordre après la guerre.

Comme il fait partie des EIF (Eclaireurs israélites de France) au moment où ces derniers entrent dans la Résistance, il découvre ce qu’il appelle « le caractère historique du peuple juif » à travers une autre dimension de la condition juive, « une condition humaine de résistance ».

La guerre lui donnera l’occasion de se rapprocher de Levinas alors que rien ne prédisposait ces deux hommes à se lier. Épargnés par la guerre, l’un et l’autre vont se consacrer à l’enseignement du judaïsme : à l’École d’Orsay pour Manitou, à l’École Normale israélite pour Levinas.

Deuxième partie : L’Après- guerre et la France

Après la guerre, il découvre la Shoah: «  Je suis personnellement lié à la Shoah, puisque lors de la première promotion de l’École d’Orsay, j’ai rencontré celle qui est devenue ma femme et qui est orpheline d’une famille disparue à Auschwitz ».

Avec le judaïsme ashkénaze, il découvre « l’immense complexité sociologique du peuple juif et de son histoire ».

Troisième partie : Israël

En 1968, il fit son Aliyah. En Israël, il vivra en tant qu’Israélien : « un exemple, dira-t-il, de la mutation d’identité qui transforme de notre temps, le peuple juif en nation hébraïque ou plus exactement qui transforme un juif en israélien ».
Dès son arrivée en Israël, il s’est attelé à la création d’une école francophone à Jérusalem qu’il voulait être en quelque sorte le pendant de celle d’Orsay, l’école Mayanot, un centre d’études juives.

Sa décision a sans doute été dictée par un évènement qui l’a profondément transformé quelques années auparavant : sa rencontre avec le Rav Kook, fils du premier grand rabbin d’Israël. Alors que jusque là l’État d’Israël n’avait rien de particulier à ses yeux, cette rencontre lui fait découvrir le sionisme religieux et modifie totalement sa position. Il voit dans la création de l’État d’Israël la fin de l’exil, l’annonce de la Rédemption, le début du processus messianique.
Notons toutefois que son enseignement n’est pas celui d’un idéaliste à mille lieues des réalités. Bien au contraire. Pour lui, comme pour le Rav Kook. « La vérité, c’est d’accepter les choses telles qu’elles sont, sans idéalisation ».

MANITOU ET LA TORAH

Disons d’emblée que pour Manitou, l’identité juive et la Torah sont indissociables.

Si pour la majorité d’entre nous la croyance est affaire d ‘ordre privé, pour Manitou «  C’est l’incroyance qui est affaire d’ordre privé ».

« J’ai connu en premier lieu mon identité juive comme une identité religieuse. Il n’y a qu’un seul Dieu : Celui qui s’est révélé à Israël. » 

Il convient de saluer en lui non seulement le penseur, le philosophe, mais l’homme communautaire, déterminé à « rendre aux jeunes générations ignorantes de tout ce qui touche à la chose juive l’accès au patrimoine d’Israël ».

Il a l’incroyable mérite d’avoir mis la Torah à la portée de tous, et particulièrement de la jeunesse occidentale, d’avoir fait qu’elle ne soit plus la chasse gardée des yechivot. Son enseignement n’était pas réservé à une élite, il s’adressait aussi bien au croyant qu’au sceptique ou à l’athée, au philosophe qu’à l’étudiant ou à la mère au foyer.

Il a su révéler le sens caché de la Torah et, contrairement à certains rabbins qui nous disent d’agir même si nous ne comprenons pas, qui ne sont pas capables d’apporter des réponses à certaines de nos questions, Manitou avait le mérite de ne jamais éluder une seule question. Qui plus est, il savait y apporter des réponses d’une clarté admirable.

Il considérait que l’étude des sciences juives (le Tanakh, le Talmud, le Midrach, le Zohar, etc.) est du ressort de l’université et non des yechivot auxquelles il reproche d’avoir « mis en congé l’intelligibilité », de se contenter de dire « que la signification de toutes ces choses dont on parle est « cachée », et non « perdue ». 

Il leur reproche d’avoir fait de ce « sens caché » l’objet de la foi au lieu que ce soit la Présence de Dieu, sa Volonté et Sa Promesse qui le soient : « En fait, disait-il, même dans celles des yechivot ou la mentalité universitaire a officiellement droit de cité, en réalité il est clair que cela n’est qu’une tolérance, que le contenu de notre héritage est plus objet de piété que de science. »
Et à Mayanot, une fois passé le choc de cette nouvelle vision de la Thora, ses étudiants se sont mis à la diffuser largement et à répandre le message sioniste religieux. D’ailleurs, ce sont près de 80% de ses étudiants de Mayanot qui ont choisi de rester en Israël.

Talmudiste, kabbaliste, son succès a une explication : l’humour. Il était doté d’un grand sens de l’humour et son rire était communicatif. Il disait que « Lorsque deux rabbins se rencontrent, il faut qu’ils éclatent de rire. Et… s’ils ne rient pas ? C’est que ce ne sont pas des rabbins ! » Ou encore, en parlant du premier Rachi de la Thora : « Pour une fois que le livre débute « au commencement », on se demande pourquoi ? ».

Et aussi incroyable que cela puisse paraître, ce sens de l’humour ne le quittait jamais, pas même lorsqu’il se lançait dans l’explication de principes très profonds. Il réussissait ainsi à rendre vivant son enseignement, à redonner vie aux textes qu’on avait oubliés, à les présenter avec une telle clarté qu’ils devenaient à la portée de tous.

Comment ne pas captiver son auditoire quand on maîtrise l’art des calembours, des mots d’esprit, des jeux de mots … ? Sans doute est-ce là une des raisons pour lesquelles son enseignement subjuguait tous ses élèves.

Le Rav Aschkénazi avait aussi cette faculté d’amener son auditoire vers les profondeurs du texte, sans jamais lui imposer sa pensée, laissant aux jeunes la liberté de la mettre en pratique de la façon qu’ils jugeraient la bonne.
Et il faudrait ajoute, parmi les raisons de son succès, l’intérêt qu’il portait à la notion « d’universel humain ». Son enseignement, qualifié alors de révolutionnaire, reste actuel, parce qu’il embrasse toutes les cultures humaines à la lumière des sources juives.

Il considère qu’en définitive « la religion juive n’impose aux non-Juifs que 2 règles : respecter la morale universelle et renoncer à l’idolâtrie. À cet égard, ni les chrétiens ni les musulmans ne posent aux Juifs de difficultés particulières de cohabitation. C’est l’affaire des nations non-juives que de choisir la forme religieuse de relation à D.ieu qui leur convient »

Oui, mais plus tard il ajoutera : «J’ai vite compris qu’il y avait un cas particulier pour les chrétiens et les musulmans, en ce sens qu’ils avaient accepté le Dieu d’Israël, mais avaient refusé les Juifs ».

Comme il a su montrer la modernité de la Torah et toute la beauté du texte biblique, beauté qui échappait même aux exégètes de la Bible, beaucoup de jeunes juifs découvriront non seulement l’universalisme des sources juives, mais aussi la pratique des mitzvot, et seront sauvés de l’assimilation.

« L’identité juive, disait-il, est indélébile, Il existe même une manière juive d’être athée : voyez Marx, voyez Freud ! Il n’est pas nécessaire d’être conscient de son élection pour être élu : c’est D.ieu qui décide. Et d’ailleurs les nations (entendons les non-juifs) regardent les juifs comme tels. »

Pour Manitou, « L’être anthropologique d’Israël est dans l’alliance religieuse, même si tel ou tel individu ne le perçoit pas psychologiquement », et il affirmait que « tout juif, même athée, fait partie de l’Alliance ».

Convaincus, grâce à son enseignement, que l’identité d’Israël est basée sur l’unité absolue des trois dimensions dont parle le Talmud, à savoir Thorat Israel, Eretz Israel, ‘Am Israel (Le Peuple, la Terre et la Thora), beaucoup de jeunes feront leur Aliyah .

Tous ses élèves avaient compris que le peuple juif ne peut accomplir sa mission que sur sa terre, en Eretz Israel, et ils se sentaient comme appelés à participer à la renaissance d’Israël en s’intégrant dans la réalité israélienne, sur cette terre qui est celle de nos ancêtres.

Et je crois que c’est vers lui que nous devrions nous tourner aujourd’hui pour comprendre les événements que nous vivons et qui nous bouleversent. C’est dans son enseignement que nous pourrions trouver les réponses aux questions que nous nous posons et à nos inquiétudes face à Israël. Non pas des réponses immédiates, mais tout au moins une ligne à suivre pour appréhender les réalités qui nous troublent.

Même si on ne peut prévoir ce qu’aurait pensé Manitou des problèmes actuels s’il avait été là, nous devrions nous souvenir que c’est à la lumière des enseignements du Talmud qu’il avait montré les dangers que présentaient les Accords d’Oslo.

Et je crois qu’on peut affirmer, sans l’ombre d’un doute, qu’il aurait opté pour l’appellation « État juif » en parlant d’Israël et non pour celle d’ « État pour les Juifs », car pour lui Israël a pour mission de transmettre le message de la Torah au reste du monde. Ne dit-on pas que « c’est de Sion que sort la Torah ? »

Dora Marrache

Chroniqueuse, Radio-Shalom (Montréal)

1 COMMENT

  1. Il faut dire aussi que Manitou était un adepte de Jacob Gordin dans la lignée de l’école de Marbourg néo kantienne et du philosophe allemand Hermann Cohen .

    La particularité de ce courant rationaliste , auquel on peut largement inclure Emmanuel Lévinas , c’est d’avoir pris ses distances par rapport au mouvement juif des Lumières dit Haskallah qui n’était , dans la lignée de Spinoza ,qu’une prise en compte excessive du message des Evangiles chrétiens sur le plan de la loi et de la nécessité de réformes

    La Haskallah avait aussi son alter: le mouvement hassidique , mystique ,  » festif  » provenant du piétisme religieux qu’on retrouve , à maintes périodes , dans d’autres religions d’ailleurs , piétisme qui n’est d’ailleurs qu’un rebond de la foi trop installée dans la …répétition et les mélopées de la liturgie

    Le courant d’H. Cohen, Gordin , Lévinas , Manitou s’est défié de ces deux  » illusions  » , piétisme et Haskallah , étrangères au monothéisme de la thora complété par le Talmud

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