Déchiffrer la guerre civile en Syrie en dix points

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En mars 2011, dans le sillage des “printemps arabes”, des incidents survenus dans de grande villes syriennes ont dégénéré en affrontements violents et prolongés entre l’armée et des “rebelles”, impliquant bientôt les armes lourdes et l’aviation.

Une guerre civile est désormais à l’œuvre qui touche quasiment tout le territoire et toutes les catégories sociales et ethniques du pays, dont 10% vivent désormais à l’étranger, dans les camps de réfugiés des pays limitrophes.

Les feux de la guerre civile ont été allumés dans un pays profondément troublé par des désastres climatiques et économiques. Des années de sécheresse ont suivi l’édification de barrages en Turquie, alors que les autorités entamaient dans le cadre d’un accord d’association avec l’Union européenne une réforme catastrophique de l’agriculture. Une population rurale en détresse quitte alors la terre pour le pourtour des villes où elle va mener une existence misérable.

Cette Syrie troublée était vulnérable à la subversion, ce qui ne pouvait échapper aux pays voisins très défavorables aux engagements du régime au cœur de l’axe iranien.

Une fois déclenchée, une guerre en général, mais aussi une guerre civile, suit un cours qui n’est pas vraiment prévisible. En tout état de cause la Syrie est devenue l’épicentre d’un affrontement majeur dans une région particulièrement sensible, impliquant presque toutes les puissances de la planète, en particulier les États-Unis et la Russie.

1 – Une société profondément déstabilisée

La sociologie : la Syrie est un pays multiethnique et pluri-religieux, surgi à grands coup de ciseaux de l’accord franco-anglais Sykes-Picot de 1916. Les musulmans sunnites y sont majoritaires avec 74% des 22 millions d’habitants; les chiites sont 16% dont 11% d’Alawites et 5% de Druzes, de Duodécimains, et Ismaéliens. Parmi les sunnites il faut aussi mentionner les 2 millions de Kurdes qui vivent au nord. Les Chrétiens de multiples obédiences représentent à peu près 10% de l’ensemble. (Syriaques, Grecs, Melkites, Coptes, Maronites, Chaldéens, Assyriens, Arméniens, Protestants, etc.). La population est “jeune”: le groupe 15-25 ans est passé de 2,5 à 4,6 millions de 1990 à 2010. Il y a là un réservoir de “combattants” potentiels facilement manipulables.

Le régime : depuis 1970, à la suite d’un coup d’état, la famille Assad, de la minorité Alawite, détient le pouvoir. Bachar Assad a succédé à son père Hafez à sa mort en juin 2000. Le régime est “laïc”, “autoritaire”, et non démocratique (bien que fort loin de l’obscurantisme de l’Arabie et du Golfe). Il a su rassembler autour de lui la classe marchande sunnite des villes et l’armée dominée par les Alawites.

Il faut souligner que ce régime conduit par des membres d’une minorité, assure une certaine protection aux autres minorités, les Chrétiens en particulier, et tolère l’exercice libre des cultes. Il diffère en cela, aussi bien de l’Égypte qui maltraite gravement ses Coptes, que des voisins obscurantistes du Golfe où les régimes sont presque toujours assis sur la majorité sunnite.

Une conjoncture économique désastreuse : Le pays a connu quatre années successives de sécheresse (2006-2010) qui ont conduit à une restriction de la production de céréales. Soit un déficit de 500.000 tonnes en 2010 sur une production de 3,3 millions de tonnes.

A cette situation s’ajoutent les réformes agraires libérales découlant de l’accord d’association avec l’Union européenne qui recommandait l’application d’un régime restrictif de subventions. Sous l’effet de la sécheresse et du recul des subventions, de nombreux paysans entrent dans “l’extrême pauvreté” et ils vont peupler les bidonvilles de Damas et d’autres concentrations urbaines. C’est là que se recruteront les premiers bataillons d’insurgés autochtones.

Et enfin l’inflation (17 % en 2008) va sévir sous l’effet de la libération des prix des carburants et de la hausse internationale des prix des produits primaires, précipitant encore l’appauvrissement général.

La conjoncture politique (les printemps arabe): a partir de décembre 2010, les “printemps arabes” prennent leur essor à partir de la Tunisie. Les régimes arabes, en échec économique, où les perspectives d’avenir d’une jeunesse nombreuse sont inexistantes, connaissent une vague de contestation politique. En Syrie, cette contestation prend rapidement la forme d’affrontements militarisés, ce qui en fait une exception quand on songe à la Tunisie, à l’Égypte, ou à la Jordanie. Cette militarisation a-t-elle été spontanée ou dérive-t-elle du grand conflit contemporain du Moyen-Orient?

2 – La Syrie, champ d’affrontement du grand conflit contemporain du Moyen-Orient

Depuis plusieurs décennies, le Moyen-Orient assiste à la montée en puissance et en influence de l’Iran. Il existe aujourd’hui un axe iranien (dit axe chiite) qui s’appuie:

• sur une alliance bien formalisée avec la Syrie,
• sur une influence croissante en Irak, où les chiites sont arabes mais majoritaires, un pays laissé à lui-même par Barak Obama,
• et sur un groupe politico-militaire redoutable appuyé sur la minorité chiite du Liban, le Hezbollah.

Cet axe représente un potentiel démographique considérable de plus de 120 millions d’habitants, un potentiel pétrolier gigantesque (Iran plus Irak), et une force militaire en passe de se doter d’un système d’armes balistiques nucléarisées.

L’expansion iranienne menace directement les pays et Émirats du pourtour du Golfe persique, dont les ressources en pétrole et en fonds financiers sont énormes. Sur cette donne purement stratégique se surajoute la donne religieuse qui oppose dans un conflit multi séculaire les sunnites ultra majoritaires et les chiites. Il ne faut cependant pas surestimer l’impact du seul clivage religieux dans les conflits en cours. Ce sont des pouvoirs et non des religions qui s’opposent.

Cette montée irrépressible de l’Iran et de ses alliés est la première préoccupation de l’Arabie saoudite, devenue le champion local de la résistance à l’hégémonie nouvelle qui s’annonce.
De ce fait, l’Arabie saoudite, le Qatar, et les Émirats soutiennent financièrement, diplomatiquement, politiquement et militairement les rebelles syriens, avec des préférences selon les pays. Une chute du régime Assad priverait l’axe iranien d’un maillon décisif, compromettant son accès à la Méditerranée et la continuité logistique avec son “proxy” libanais dirigé par Hassan Nasrallah.

L’Arabie saoudite a-t-elle assisté la rébellion syrienne ou l’a-t-elle suscitée? Les éléments factuels manquent pour apporter une réponse, mais la militarisation immédiate de la rébellion fait pencher pour la seconde hypothèse.

En tout état de cause, s’affrontent aujourd’hui en Syrie:
• une coalition défensive au plan tactique, mais offensive au plan stratégique, composée de l’Iran, de l’Irak, du Hezbollah, et de la Russie;
• et une coalition défensive au plan stratégique mais offensive au plan tactique, avec l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats, la Jordanie, la Turquie, la France et les États-Unis.

Bien entendu, au sein de chaque coalition les protagonistes ne partagent pas des vues identiques et ils n’entretiennent pas des rapports hiérarchiques. Ce sont des associations assez souples, où se dégagent dans certaines circonstances des objectifs communs. Le régime Assad trouve en l’Iran une alliance indispensable pour asseoir son pouvoir, sans adhérer à son idéologie religieuse. Les Alaouites boivent de l’alcool par exemple. Les Saoudiens multiplient les sollicitations du Satan américain et du Satan israélien pour qu’ils se lancent à l’assaut de leurs frères chiites exécrés. Simplement la Syrie a le malheur d’être aujourd’hui le terrain d’une puissante contre offensive saoudienne à l’expansionnisme iranien.

A cette internationalisation des enjeux répond une internalisation des combattants de terrain. Gardes de la révolution iraniens et troupes du Hezbollah libanais étoffent les forces du régime tandis que les recrues du jihad mondialisé, en particulier venant d’Irak, grossissent les rangs de la rébellion
.
3 – Le positionnement américain

Dès son arrivée à la Maison Blanche, Barak Obama a poursuivi une politique de désengagement, presque à tout prix, des théâtres militaires d’Irak et d’Afghanistan. Il a voulu instaurer avec le monde arabo-musulman de nouvelles relations fondées sur le dialogue et la résolution négociée des différends, “l’engagement”.

Dès le début de son premier mandat, il a été poussé par des pays comme l’Arabie ou la Jordanie à s’opposer par les armes à la puissante poussée iranienne, matérialisée par le spectre de la nucléarisation de Téhéran. Il avait résisté jusqu’à ce jour à leurs prières et à leurs injonctions. Pourquoi?

• Parce qu’il refusait l’idée d’une nouvelle guerre américaine en terre d’Islam, première raison de la réticence de son administration à intervenir en Syrie malgré le spectacle épouvantable de la guerre civile en cours.
• La seconde raison tenait aux conséquences prévisibles d’une intervention.

S’ils appuyaient le régime Assad, les USA conforteraient l’axe iranien qui est en train de se doter d’armes nucléaires, qui menace Israël, et qui viole les traités internationaux et les décisions de l’ONU. Le simple remplacement d’Assad par une personnalité plus “présentable” au sein du même régime, n’a pas pu aboutir.

S’ils appuyaient les rebelles syrient et abattaient ainsi le régime en place, la situation ne serait pas meilleure:
le pouvoir pourrait tomber entre les mains de jihadistes proches d’al Qaeda,
les minorités Alawite et chrétienne seraient en grand danger d’être massacrées,
les Kurdes pourraient tenter une sécession comme en Irak, déstabilisant un peu plus la Turquie,
le chaos pourrait s’installer avec à la clé une partition du territoire ,
des affrontements interminables entre milices, et une dislocation de l’État sur le modèle somalien ou libyen pourrait advenir.
Toutes ces raisons ont conduit Obama à différer autant qu’il l’a pu l’implication des États-Unis en Syrie. Mais l’attentisme est une ligne désormais plus difficile à tenir :

• l’aggravation du chaos de la guerre civile, le spectacle des morts et des destructions troublent les opinions intérieures occidentales;
• on estime à 2 millions le nombre de réfugiés syriens en Jordanie, en Turquie et au Liban. Les risques encourus par les pays d’accueil, le Liban et la Jordanie entre autres, sont majeurs. Il faut en outre compter aussi environ 7 millions de réfugiés intérieurs. Cela donne une idée du traumatisme monstrueux subi par la population syrienne, les enfants en particulier;
• la ligne rouge de l’emploi des armes chimiques imprudemment fixée en septembre 2012 force le président américain à revoir en partie sa politique non-interventionniste.

C’est dans ce contexte qu’Obama a décidé dans la seconde quinzaine du mois d’août d’intervenir militairement, sous le prétexte aisément médiatisable de l’usage de gaz chimique par le régime syrien contre son peuple.

4 – Le positionnement israélien

Israël s’est déclaré étranger à la guerre civile syrienne. De ce fait il a considéré que les menaces formulées par le régime Assad et par le Hezbollah contre lui en cas d’intervention étrangère en Syrie, auraient dû déclencher un mouvement d’indignation en Occident. Il n’en n’a rien été, bien entendu.

Par ailleurs, Israël s’est déclaré prêt à intervenir (et il l’a fait effectivement à plusieurs reprises dans une grande discrétion) si des armes conventionnelles avancées ou des armes chimiques se retrouvaient au mains du Hezbollah ou de tout autre groupe terroriste. Israël utilise par ailleurs le principe du retour de feu: en cas de débordement de la guerre sur son territoire, il riposte de façon proportionnée en ciblant les positions sources des tirs.

A titre humanitaire il a aussi soigné plusieurs centaines de civils et combattants syriens blessés dans ses hôpitaux. Malheureusement leur sort est incertain quand ils rentrent chez eux.
Il n’y a pas de préférence officielle israélienne sur l’après Assad puisqu’Israël a pour doctrine de ne pas s’ingérer dans les choix politiques de ses voisins arabes. D’autant que son soutien vaut dans tous les cas condamnation immédiate par la rue arabe.

Il y a cependant en Israël des débats d’experts sur les solutions imaginables à l’impasse actuelle. Le maintien des Assad équivaut à une emprise renforcée de l’ennemi iranien aux portes du pays. Une division de la Syrie selon les lignes de partage ethnique serait très complexe à réaliser vu l’imbrication des populations. La dislocation de l’État syrien, à l’exemple du Sinaï ou de la Libye, installerait au nord d’Israël une guerre permanente entre les jihadistes salafistes et les “fous de Dieu” iraniens.

Israël n’a pas d’autre choix dans cet imbroglio, que d’être fort et vigilant.

5 – L’engagement franco-britannique

Dès que l’éventualité d’une action militaire américaine s’est précisée, le Royaume Uni et la France se sont déclarés favorable à une action directe. Ils disent en avoir été partisans depuis longtemps sans être écoutés. Ces deux pays avaient été déjà en pointe dans la guerre de Libye de 2011, les États-Unis se contentant alors de “diriger depuis l’arrière” selon une formule du président Obama qui passera à la postérité. Pourquoi ces positions en pointe?

La France et le Royaume Uni sont deux puissances d’importance secondaire qui bénéficient pour des raisons historiques d’un droit de veto au Conseil de Sécurité de l’ONU. Pour justifier leur statut de grand acteur de la communauté internationale, ces deux pays considèrent qu’ils ne peuvent être absents des grands évènements qui scandent l’histoire contemporaine. Et pour tirer parti de leur statut, ces deux pays mettent leur influence “disproportionnée” au service d’un grand acteur international et grand voisin, privé du même avantage, le monde arabe. C’est pour cela que les positions prises par les deux pays au Conseil de Sécurité donnent régulièrement satisfaction au point de vue arabe (quand il s’en dégage un, ce qui est le cas sur Israël généralement).

Pour bénéficier des avantages de “l’amitié arabe” (pétrole, marchés, finances), avant tout celle de l’Arabie saoudite, des Émirats et autres États du Golfe, et se rapprocher de la Turquie, la France et le Royaume Uni appuient dès 2011 la politique saoudienne en Syrie, et tentent de forcer la main à l’oncle Sam “fatigué” de faire la guerre. Bien naturellement, les deux États se sont déclarés immédiatement volontaires pour une intervention en Syrie aux cotés des Américains, avant que le Parlement britannique n’appose son veto. La France a continué à communiquer seule sur un ton martial, sans faiblir, jusqu’à sombrer dans le ridicule quand Obama a décidé sans crier gare de faire un virage à 180° et d’enterrer les frappes annoncées.

6 – Le positionnement des opinions publiques

Dans le monde arabe : l’opposition à toute intrusion militaire occidentale, de toute nature, est irréductible. La haine de l’Occident est sans limites (base religieuse, conflit de civilisation, décennies de propagande). Au point que la Ligue arabe doit déguiser sa demande d’intervention par des déclarations de neutralité feintes.

En Occident : le refus d’une intervention est très majoritaire, et croissant malgré les efforts d’Obama, de Kerry et de Hollande. Pourquoi ?

• Les buts de guerre ne semblent pas clairs, et la région fait l’effet d’un marécage insondable et sanglant. Les deux camps en présence sont perçus comme égaux en violence et en sauvagerie. Pas question donc pour l’opinion de s’enliser dans un tel bourbier après les échecs en Irak et en Afghanistan;
• Les priorités écrasantes aux yeux de tous sont le chômage, le niveau de vie, la fiscalité et la menace de crash économique : dans ce contexte l’intervention en Syrie est perçue comme une diversion de plus des politiciens;
• Les gouvernants impliqués au premier chef, Obama et Hollande, ont une image particulièrement altérée. La majorité n’est absolument pas prête à faire confiance à ces dirigeants insaisissables, tenant un discours moral qui sonne faux.
Cette incapacité des dirigeants européens et américains à convaincre l’opinion est le signe d’un clivage inédit et hautement préoccupant entre les peuples et leur leadership actuel en Occident.

7 – Qui sont les rebelles syriens?

Pour simplifier on distingue généralement deux grandes catégories de rebelles syriens:

• les “modérés”: ils rassemblent des sunnites issus des défections du régime de Assad, des “laïcs” syriens, mais aussi des islamistes opposés à Al Qaeda comme les Frères musulmans. Ils œuvrent sein du Front islamique de Libération de la Syrie. 20 unités militaires de ce Front seraient loyales au Conseil Militaire Suprême du général Salim Idriss soutenu par l’Occident. Ce dernier contrôlerait de puissantes brigades autour de Damas et d’Alep (Liwa al-IslamBrigades, Tawid Brigades, Farouq Brigades)

• les “islamistes” salafistes dont les figures de proue sont le mouvement Jabhat al-Nusra et l’ISIS (Islamic State in Iraq and Syria), des expressions locales d’al Qaeda, loyales à Ayman al-Zawahiri, le successeur de Ben Laden.

On se demande ensuite qui des deux catégories, modérés ou islamistes, pourrait l’emporter. L’enjeu de cette question est décisif. Si les modérés dominent la rébellion, l’Occident peut éventuellement miser sur elle, même avec des réticences. Si ce sont les jihadistes, l’Occident devrait s’abstenir. Les Européens affichent leur conviction que les “modérés” sont hégémoniques. Ils approuvent donc majoritairement les livraisons d’armes aux rebelles dès juin 2013 à Doha. Les partisans américains d’une intervention, comme John McCain, vont dans le même sens en gommant énergiquement l’évidence de leur radicalisme.

La ligne de partage entre les modérés et les islamistes est extrêmement floue en réalité, et les passerelles entre eux nombreuses. Le Front Islamique de Libération semble être le déguisement des Frères musulmans syriens, dont l’idéologie est un décalque de celle de l’égyptien Morsi ou du Hamas. Ils sont prêts à accepter un système électoral à condition que seul un sunnite puisse se présenter, en aucun cas un chrétien. Leur affiliation au général Idriss est utilitariste. C’est le seul canal pour accéder au gros de l’aide financière et militaire des Occidentaux et des pays du Golfe. Il n’y a aucune structuration entre les milices, ni aucun commandement opérationnel syrien unifié autour de Idriss. La puissante milice Ahrar al-Sham qui a pris la capitale provinciale de Raqqa travaille avec le Front, et elle est purement et simplement islamiste. Des unités relevant d’al Qaeda ont aussi rejoint le Front par opportunisme.

La destination effective de l’aide et des armes occidentales est donc totalement aléatoire, et globalement les rebelles modérés sont au mieux des Frères musulmans. Une récente étude de Jane’s atteste du rôle hégémonique des islamistes “durs” en Syrie.

8 – Les revirements d’Obama et leur signification

Suite au massacre du 21 août dans le quartier de Ghouta, dans la banlieue Est de Damas, dont l’ampleur et la responsabilité sont en fait très mal élucidés, les Américains ont fini par annoncer avec beaucoup de circonspection leur intention d’intervenir militairement dans le conflit (intervention brève, ponctuelle, mais la violence et la durée des frappes annoncées variera en fonction des impératifs de communication d’Obama).

Si comme l’affirme le rapport des inspecteurs de l’ONU, le gaz sarin a bien été présent, il y a deux thèses radicalement opposées sur la nature, l’ampleur et la responsabilité du massacre de Ghouta :

Le régime Assad est responsable : c’est la thèse franco-américaine, plus généralement occidentale. Le massacre au gaz sarin aurait été massif (plus de 1.400 morts pour les Américains) et imputable au régime syrien : dans ce cas l’intervention US est justifiée par la « ligne rouge » énoncé par Obama un an plus tôt. Les franco-américains prétendent ne pas vouloir renverser le régime Assad, mais le punir pour des raisons morales, et l’empêcher de recommencer à employer l’arme chimique. Dans une version édulcorée, la décision d’utiliser le gaz sarin aurait été prise non par Assad mais par des échelons subalternes. Le régime devait quand même assumer la responsabilité du massacre selon les franco-américains.

Les rebelles sont responsables : l’autre thèse impute les évènements du 21 août à une mise en scène américano-saoudienne destinée à justifier des frappes contre le régime Assad au bénéfice des rebelles, donc du projet saoudien. Ceux-ci veulent briser l’étau iranien à leurs portes (l’axe « chiite » avec l’Iran, la Syrie, le Hezbollah) qui menace leur pays, l’Arabie saoudite, et les États du Golfe en priorité.

Chacune des deux thèses, y compris celle qui implique plutôt les rebelles, bénéficie d’argumentaires et de “preuves” en images plus ou moins recevables.

Mais le 31 août, il se produit un coup de théâtre dans les jardins de la Maison Blanche. Juste après avoir annoncé des frappes imminentes par le truchement de John Kerry, Obama annonce qu’il a décidé de subordonner toute frappe à une autorisation du Congrès dont il peut légalement se passer. Pourquoi ?

• L’opinion publique occidentale, et surtout américaine, s’avère très opposée à cette action, et Obama ne parvient pas à la retourner (sa propre image présidentielle est très affectée par les révélations sur l’utilisation politique de l’administration fiscale NRS);
• L’allié britannique traditionnel est obligé de se retirer de la coalition après le vote négatif de son Parlement;
• A l’exception de la France, peu d’États occidentaux acceptent clairement de participer militairement à une coalition. C’est un indice écrasant de l’isolement franco-américain;
• Les adversaires politiques de l’intervention invoquent l’illégalité de cette initiative en l’absence d’un vote du Conseil de sécurité de l’ONU;
• L’éparpillement des rebelles en groupes nombreux et parfois opposés entre eux, l’absence d’un leadership, montrent qu’il n’y a pas à ce jour une alternative crédible au régime Assad pour assumer un pouvoir solide et unifié en Syrie

Dans ce contexte politique d’incertitude, d’impopularité et d’isolement, Obama ressent le besoin urgent d’associer la représentation américaine à la décision d’intervention, à la fois pour légitimer cette intervention et pour mettre en difficulté les Républicains de l’opposition. Si ces derniers refusent leur vote, ils auront paralysé la politique du Président qui voulait agir; s’ils acceptent, ils devront endosser la responsabilité d’un éventuel fiasco.

La proposition Poutine du 9 septembre (adhésion de la Syrie à la Convention internationale d’interdiction des armes chimiques et mise sous contrôle de son stock chimique) amène le président américain à différer le vote du Congrès et toute intervention pour un temps certain. Est-ce pour lui une contrainte désagréable ou une opportunité providentielle ?

9 – La furia de François Hollande

Après la défection britannique, la France s’est singularisée par des positions radicales sur l’impératif moral d’intervenir en Syrie. Sous Sarkozy déjà la France appelait au soutien à la rébellion, et dès septembre 2012 Hollande reconnaissait en premier la fumeuse “Coalition nationale syrienne”. Le 27 août, François Hollande risquait une diatribe martiale devant les ambassadeurs: “La France est prête à punir ceux qui ont pris la décision effroyable de gazer des innocents.”

Il n’et pas question d’examiner ici pourquoi et comment le président français a dû manger à plusieurs reprises son chapeau, la “punition” élyséenne se réduisant à un accord de désengagement passé en tête à tête entre les Russes et Américains pour couvrir le refus d’Obama de faire parler les armes. En tout état de cause, le projet d’intervention était planifié à Washington et les grands choix militaires (frapper les palais d’Assad et le renverser, frapper uniquement les aérodrome pour paralyser son armée, frapper les vecteurs des armes chimiques et conserver Assad, frapper les rebelles islamistes) échappaient intégralement à la France, déclaration martiale ou pas. Le calendrier lui échappait tout aussi intégralement puisque les frappes sont sorties de l’actualité sans avoir vu le jour.

L’affaire, telle qu’elle a été conduite par François Hollande, a tourné à la pantalonnade. Cependant son attitude en pointe, sur les brisées de Nicolas Sarkozy, loin d’être celle d’un “caniche” de l’Amérique, exprimait ce qu’il estime être un intérêt national, un invariant bien classique de la politique étrangère.

La France est titulaire, comme le Royaume Uni, d’un droit de vote au Conseil de Sécurité de l’ONU, on l’a vu. Pour justifier ce statut inespéré, on l’a vu aussi, ces deux pays s’efforcent d’être présents sur les grands sujets qui préoccupent la communauté internationale, même si cette présence et virtuelle et se réduit à de la communication. En même temps, les deux pays “rentabilisent” leur avantage hérité de l’histoire et confortent leur influence en appuyant les intérêts d’un partenaire “naturel”, le monde arabe dont ils recherchent les faveurs.

C’est ainsi que François Hollande a fait beaucoup de communication, trop peut-être. Trop de communication tue la communication. Ce faisant, il a représenté de la façon le plus démonstrative les intérêts de la résistance arabe à la poussée iranienne, avant tout ceux de l’Arabie saoudite et des pays du Golfe. En témoigne sa photo emblématique du 13 septembre sur le perron de l’Élysée en compagnie des ministres des affaires étrangères des Émirats de l’Arabie saoudite et de la Jordanie. Le camp opposé à Téhéran au grand complet. Mais Hollande reçoit, comme second couteau, les ministres des affaires étrangères arabes, de simples collaborateurs des maîtres de la décision. Le sort du monde se joue sur un autre échiquier.

L’énergie déployée par le président français était dont une expression de la permanence de la “politique arabe” rendue possible par le statut “surdimensionné” de grand acteur international qui est échu à la France. Cet invariant doit rester toujours à l’esprit quand on observe les positions françaises dans le conflit israélo-arabe, incroyablement biaisées en faveur des Arabes et stigmatisatrices d’Israël.

10 – L’Iran d’abord

La durée et la sauvagerie de la guerre civile syrienne trouvent leur origine dans l’alliance de ce pays avec l’Iran, une puissance émergente au seuil de l’arme nucléaire, assoiffée de pouvoir, qui a d’ores et déjà changé les données stratégiques de toute la région du Golfe persique.
Dès son arrivée à la Maison Blanche, Barak Obama s’est employé à appliquer sa doctrine de “l’engagement” et à rechercher le dialogue avec les ayatollahs.

Y voyant une preuve de faiblesse et un cadeau du ciel, ces derniers ont poussé les feux de leur programme nucléaire et balistique. Ils ont forcé leur production d’uranium militarisé en multipliant les centrifugeuses, y compris depuis l’élection du “modéré” Rouhani. Ils sont en train désormais d’explorer la filière du plutonium en développant le réacteur à eau lourde d’Arak. Ils ont accru la portée et la fiabilité de leur missiles.

La réaction d’Obama a consisté en un arsenal de sanctions qui a démontré ses limites, lui aussi, puisque les programmes militaires iraniens se poursuivent sans donner le moindre signe d’essoufflement. Ces derniers jours, Iraniens et Américains ont convenu d’un calendrier de rencontres directes. On ne peut en attendre que ces atermoiements et autres ruses politiques dont les Iraniens sont coutumiers.

Il est évident que si l’Iran parvient à se doter d’armes nucléaires et balistiques opérationnelles, -à l’échéance d’une année selon les experts-, la résistance saoudienne ne fera pas le poids malgré ses milliards de dollars. On verrait toute la région du Golfe, avec ses ressources financières et pétrolières incalculables, basculer irrésistiblement dans un nouvel imperium perse, immensément puissant et farouchement hostile à l’Occident et à Israël.

En renonçant à des frappes contre le régime de Assad, Obama a reculé devant l’aventure risquant d’aboutir à la substitution d’un chaos islamiste à un régime à bout de souffle. Un choix cornélien. Mais il ne faut pas s’ abuser soi-même. La guerre appelle la guerre. A l’instar de la guerre d’Espagne, le Hezbollah et les Gardiens de la Révolution gagnent en maîtrise de l’art de la guerre dans les sables mouvants syriens plus qu’ils n’usent de ressources. Ils en sortiront plus aguerris et redoutables.

Le seul moyen de conjurer cette menace historique sur tous les équilibres de la planète, en particulier ceux qui permettent à l’Europe d’exister, c’est de profiter de l’avantage militaire occidental actuel pour annihiler toutes les infrastructures de l’armement nucléaire iranien. Le temps presse, et il joue en faveur du régime des ayatollahs. Il est minuit moins une, et dans l’horloge de l’Histoire, les aiguilles ne tournent que dans un seul sens.

Jean-Pierre Bensimon

mercredi 18 septembre 2013

Pour un autre regard sur le Proche Orient n°12, le 17 septembre 2013

http://fim13.blogspot.fr/2013/09/dechiffrer-la-guerre-civile-en-syrie-en.html

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