Cecil ROTH Vivre dans le ghetto

Traduit de l’anglais par Nadine Picard

Extrait de Cecil Roth, The History of the Jews of Italy, Part VIII : The Age of the Ghetto, Chapter XXIII : Life in the Ghetto, Philadelphia, 1946.

Onomastique juive

L’onomastique des Juifs était le reflet de leur histoire. Les noms juifs italiens remontaient à une période lointaine et s’étaient généralisés dès le XVIème siècle ; il est clair qu’ils avaient été créés artificiellement et imposés par le pouvoir, comme cela avait été le cas dans des régions plus septentrionales au moment de la Révolution française. Il y avait un petit groupe de noms de famille très anciens (De’Rossi, De’Vecchi, etc.) qui, selon la légende, remontait aux premiers Juifs qui s’étaient établis dans le pays du temps de la chute de Jérusalem. D’autres dérivaient de noms de lieux essentiellement situés en Italie centrale et du nord, bien que parfois, en ces endroits, le séjour des Juifs ne fût plus qu’un vieux souvenir : Bassano, Pavia, Orvieto, Camerino, Viterbo, Perugia, Fano, Cividale, Foligno, Rieti, Recanati, Montefiore, Sonnino, etc. La provenance lointaine se manifestait dans des noms comme Grego (le grec), Polacco (le polonais), Tedesco (l’allemand), Gallico (le français).
Au fil du temps, les noms de lieux étrangers étaient parfois italianisés de manière élégante, comme dans les cas bien connus de Luzzatti, ou Luzzatto (de Lausitz), de Morpurgo (de Marbourg), et d’Ottolenghi (d’Ettlingen). Un ensemble de noms espagnols et portugais (Athias, Cardoso, etc.) était issu des émigrants marranes du XVIIème siècle. Certains noms subirent une italianisation par traduction de noms hébraïques (Pacifici pour Salomon, Sacerdote pour Cohen, Buonaventura pour Mazel-Tov), quelques-uns conservèrent leur forme originale (Jare, Rava, Bemporad) ou, en particulier à Livourne, furent empruntés à d’autres langues comme l’arabe. Depuis longtemps, les prénoms étaient bien souvent italianisés pour être mis au goût du jour. On rencontrait non seulement la classique et bien connue substitution de Judah par Leone, de Mordecai par Marco ou parfois Angelo, mais aussi, et c’était plus surprenant, le remplacement du nom par un homophone approximatif qui en rappelait vaguement le son, comme Gugliemo pour Benjamin ou Cesare pour ‘Hezkiah.

Signes distinctifs

Pour un regard étranger, les habitants du ghetto n’étaient pas différents du reste de la population. Contrairement aux Juifs d’autres régions d’Europe, les Juifs italiens, présents dans le pays dès avant l’ère chrétienne, ne paraissaient en rien étrangers. C’est pourquoi, hormis peut-être quelques traits plus orientaux ou plus mobiles, un regard plus perçant et plus expressif et, disait-on, la lèvre plus épaisse et la bouche plus grande, rien ou presque ne les distinguait de leurs homologues italiens. Leurs vêtements non plus n’étaient pas différents et, au grand étonnement des rabbins barbus venus d’ailleurs, la plupart d’entre eux se rasaient la barbe.
Le résultat était qu’on considérait que l’instauration du ghetto ne suffisait pas à préserver les croyants contre la contamination par le ferment de l’incroyance. C’est pourquoi on imposa un costume juif particulier dès l’âge de treize ou quatorze ans. À cette époque, il s’agissait en général d’un chapeau ou, pour les femmes, d’un foulard, de couleur jaune dans les États de l’Église, ou rouge comme à Florence ou à Venise où, en 1680, un voyageur français le décrivait comme un chapeau recouvert d’une étoffe carmin, doublé et bordé de noir, ou d’un tissu ciré pour les plus pauvres.
Dans certaines régions, les marques distinctives étaient un peu moins voyantes : dans le Piémont, c’était une bande d’étoffe jaune cousue sur l’épaule droite et, dans le duché de Modène, une bande rouge de la largeur d’un doigt qui couvrait un huitième du chapeau.
Celui qui osait s’aventurer hors du ghetto sans le simane (signe), ou sciamanno, comme l’appelaient les Juifs, était passible d’une lourde amende. Régulièrement, on procédait à des inspections pour vérifier que le règlement était respecté, et des mesures étaient prises pour qu’il soit appliqué ; quiconque voyait un Juif dont la coiffure n’était pas de la couleur ou du style approprié pouvait la lui arracher de la tête, l’apporter à la police et, si une condamnation s’ensuivait, il recevait une récompense. Dans les États pontificaux, il était obligatoire de porter ce chapeau spécial même à l’intérieur du ghetto. Certains privilégiés étaient dispensés de l’obligation, comme les médecins, les étudiants des universités, les personnes protégées par des États étrangers ou (dans les régions plus instruites de la péninsule italienne) ceux auxquels le gouvernement était redevable ; cependant, lorsqu’ils voyageaient loin de leur ville, et qu’ils étaient exposés aux agressions, les Juifs étaient généralement autorisés à porter la même coiffure que les citoyens ordinaires, sauf dans les régions où la règle était plus strictement appliquée.

Au cœur du ghetto, la scuola

Le cœur de la vie du ghetto était la scuola (littéralement, l’école), c’est-à-dire la synagogue qui, dans certains endroits, faisait partie des curiosités touristiques de la ville et constituait souvent un but de visite pour les voyageurs chrétiens. L’extérieur était sans prétention, car il ne fallait pas enflammer la cupidité des Gentils, alors que l’intérieur présentait souvent une architecture raffinée et aux belles proportions. Parfois même, dans l’endroit le plus reculé, on découvrait de magnifiques détails rococos qu’on ne trouvait nulle part ailleurs.

Synagogue de Casale Monferrato

Le rituel et les chants de la synagogue reflétaient l’origine des ancêtres de ses fidèles. Dans toute l’Italie centrale, on observait le rite « romain » ou « italien » ; dans le nord, c’était le rite « allemand » ou « ashkénaze », mais chaque lieu possédait ses particularités et ses propres traditions musicales. Le rite « espagnol » ou « sépharade » était observé dans les ports maritimes comme Livourne et Pise, et en partie à Venise et à Ancône (ainsi que dans certains lieux situés à l’intérieur des terres et avec lesquels ces deux villes entretenaient des liens). Dans le Piémont, il y avait un petit groupement de communautés – Asti, Fossano et Moncalvo – connu des érudits par ses initiales, l’APaM (P pour la translittération de Fossano en hébreu) où l’ancien rite français, celui pratiqué en France avant les expulsions du XIVème siècle, subsiste jusqu’à présent, du moins à l’occasion de certaines fêtes annuelles.
Dans de nombreuses villes, des lieux de culte obéissant à des traditions différentes se côtoyaient, par exemple Venise et Ferrare avec leurs synagogues allemande, italienne et espagnole, et également levantine dans le cas de Venise. À Rome encore, où, comme une seule synagogue était autorisée, un unique bâtiment abritait des petits oratoires dévolus respectivement aux rites castillan, catalan, sicilien et romains (on comptait deux rites romains), bien connus sous le nom des « Cinq Écoles », Cinque Scuole. Il faut signaler que ce qui ailleurs était considéré comme la plus grande différence entre les traditions ne s’appliquait pas ici, puisque toutes prononçaient l’hébreu de la même manière, à savoir celle de la variante italienne « sépharade ». Parfois, les synagogues étaient entretenues par, ou pour, une seule famille qui, avec le temps, se développait pour devenir une communauté conséquente, comme ce fut le cas, à Mantoue, de la Scuola Cases qui, au milieu du XVIIIème siècle, ne comptait pas moins de trois cents âmes. De la même façon, tandis que les immigrants d’autres pays importaient en Italie leur tradition liturgique, les émigrants de la péninsule emportèrent le rite italien vers d’autres contrées, et on retrouva celui-ci à Constantinople, à Salonique et ailleurs dans l’empire ottoman, à une certaine époque à Amsterdam, et peut-être dans d’autres lieux d’Europe du nord.
Outre les différences importantes dans la liturgie, chaque ville d’Italie développa au fil du temps ses propres traditions synagogales : des jours de jeûne pour commémorer un événement local, des fêtes spéciales pour se souvenir de la libération du joug d’un Haman plus proche dans le temps. On trouve sur les murs de mainte vieille synagogue des inscriptions rappelant comment la Providence avait permis d’échapper à un désastre qui, sans ces inscriptions, aurait été oublié. À Padoue, jusqu’au XXème siècle, il y avait tous les ans un jour de fête, le Purim del Fuoco (le Pourim du feu), remerciement de la communauté pour avoir été épargnée lors d’une explosion en 1795 : à Casale, c’était un Purim degli Spagnoli (Pourim des Espagnols), qui commémorait le sort chanceux des Juifs lors du siège par les Espagnols en 1630 ; à Livourne, on jeûnait le jour anniversaire du tremblement de terre de 1742 ; et, en plusieurs endroits, un Purim della bomba (Pourim de la bombe) commémorait comment, lors d’une guerre, un bombardement dramatique avait laissé indemnes la synagogue ou le quartier juif. (A suivre)

Synagogue de Venise (photo)

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Donatella Calabi, « 1516 : Le premier ghetto : Venise la cosmopolite et le ‘château des Juifs’ » in Pierre Savy, Katell Berthelot, Audrey Kichelewski (Sous la direction de), Histoire des Juifs : Un voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours, Paris, PUF, 2020. Noté DC.
Michael Gasperoni (sous la direction de), « Le siècle des ghettos : la marginalisation sociale et spatiale des juifs en Italie au XVIIe siècle », Dix-septième siècle, numéro 282, PUF, 2019. Noté MG. Compte-rendu très dense et d’une grande précision par Boris Czerny  dans Archives de sciences sociales des religions, Numéro 188,  2019, p. 324-325.
Isabelle Poutrin, « Du ghetto comme instrument de conversion », Conversion/Pouvoir et religion, hypotheses.org, 7 février 2015.
Cecil Roth
– The Last Florentine Republic (1924), New York, Russell & Russell, [copie 1968].
– History of the Jews in Venice (1930), New York, Schocken Books, 1975
– The History of the Jews of ItalyPhiladelphia, The Jewish Publication Society of America, 1946. Recension in: Revue des études juives, tome 8 (108), janvier-juin 1948. p. 116.
– The Jews in the Renaissance, Philadelphia, Jewish Publication Society of America, 1959.
Simon Levis Sullam, « Réinventer la Venise juive : le Ghetto entre monument et métaphore », Laboratoire italien [En ligne], 15, 2014, Traduit de l’italien par X. Tabet, mis en ligne le 28 octobre 2015.

Cet extrait de l’Histoire des Juifs d’Italie (1946) forme le chapitre XXIII de la partie VIII : L’âge du Ghetto.

(Les sous-titres ont été ajoutés pour la publication sur Sifriatenou.com)

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