L’Express s’est procuré plusieurs fichiers audio enregistrés par l’un des deux auteurs de l’attentat de Saint-Étienne-du-Rouvray. Pendant les semaines précédant son passage à l’acte, Adel Kermiche s’est régulièrement enregistré, et a diffusé des messages audio sur Internet, constituant une sorte de journal intime social de sa radicalisation. Ces documents ont été diffusés à environ 200 personnes sur sa chaîne privée de l’application chiffrée Telegram.

L’influence de son « cheikh »

Adel Kermiche raconte son apprentissage aux côtés de son « cheikh » rencontré en prison, son projet de créer une cellule terroriste, ses tentatives avortées de passage en Syrie, et décrit précisément son projet d’attentat. Les enregistrements prouvent aussi que l’attaque menée dans l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray le 26 juillet était préméditée.

« Si tu veux aller au Shâm, c’est assez compliqué… »

Dans un enregistrement diffusé le 19 juillet, le jeune homme, tué à l’âge de 19 ans, répond à une question qu’on lui aurait posée : « Plutôt hijra [exil, NDLR] ou attentat ? » « Si tu veux aller au Shâm [rejoindre l’organisation État islamique, NDLR], c’est assez compliqué vu que les frontières sont fermées. Autant attaquer ici », réplique le jeune homme, avant d’esquisser l’ébauche de son funeste projet.

« Tu prends un couteau, tu vas dans une église, tu fais un carnage, bim »

« Tu prends un couteau, tu vas dans une église, tu fais un carnage, bim. Tu tranches deux ou trois têtes et c’est bon, c’est fini », explique-t-il après avoir invité ses auditeurs à l’imiter et à « faire un truc de ouf ». Le futur terroriste explique aussi comment se procurer des armes à feu : « Tu vas dans n’importe quel quartier, t’en trouves. » Pourtant, dans la ville de Seine-Maritime, les deux terroristes n’étaient munis que d’armes blanches.

« Guide spirituel »

Adel Kermiche déclare également que c’est « un guide spirituel » qui l’a inspiré : « En prison [à Fleury-Mérogis, où il a été enfermé du 22 mai 2015 au 22 mars 2016 après avoir tenté de rejoindre Daech pour la deuxième fois, en 2015, NDLR], avec mon cheikh, il m’a donné des idées. »

Un cheikh qui a, semble-t-il, inspiré d’autres terroristes. Adel Kermiche se réjouit que de nombreuses « idées de son cheikh [aient] été utilisées », notamment lors des attentats du 13 novembre à Paris et à Saint-Denis et sur la plage de Sousse, en Tunisie.

« Je vous préviendrai à l’avance »

Le 25 juillet, la veille de son passage à l’acte, il diffuse deux autres messages dans lesquels il promet « de gros trucs » à venir et demande à « tous ses frères et soeurs » qui le suivent sur Telegram de diffuser sa page privée : « Je vous préviendrai à l’avance, trois-quatre minutes avant, et quand le truc arrivera, il faudra le partager direct. » Il évoque ensuite « une image ou une vidéo » et promet que ses auditeurs « seront récompensés » pour leur partage. Il se livre, enfin, à une logorrhée propagandiste, misogyne et homophobe.

Le jour du drame, à 8 h 30, il écrit un nouveau message incitant à « partager ce qui va suivre ». Sa dernière connexion est enregistrée à 9 h 46, quelques minutes après son entrée dans l’église. Mais il ne publie rien. Selon les informations de L’Express, il ne parviendra à diffuser aucune image du drame, probablement stoppé dans son entreprise par les balles de la brigade anticriminelle (BRI) de Rouen.

« Engagement depuis un canapé »

Il semble qu’Adel Kermiche ait agi pour montrer de quoi il était capable. Une semaine avant sa mort, il diffuse un autre message vocal dans lequel il semble bien décidé à prouver à « d’autres frères » qui se seraient moqués de son « engagement depuis un canapé » qu’il est un véritable djihadiste.

Il explique également qu’il a tenté par deux fois de rejoindre l’État islamique, sans succès. Lors de sa deuxième tentative, il est envoyé à la prison de Fleury-Mérogis. Il y aurait croisé le fameux « cheikh », mais aussi « un émir d’Al-Qaïda et d’autres frères ». Ils auraient « réussi à se réunir pour prendre des cours », assure-t-il, se vantant d’avoir profité du fait de partager la même cellule que son « guide ».

« Réunir les frères de Rouen »

Adel Kermiche a également proposé de « réunir les frères de Rouen » et des environs. Il a fixé comme lieu de rendez-vous la mosquée de Saint-Étienne-du-Rouvray, où il a dit donner « des cours ». Le but : « créer un groupe », à l’image de l’organisation terroriste Sharia4Belgium.

Contacté par L’Express, Mohammed Karabila, le président du conseil régional du culte musulman en Haute-Normandie et président de la mosquée en question, a nié en bloc. Les cours qui ont lieu pendant les vacances scolaires sont « tenus par des femmes », indique-t-il. « Seul l’imam peut parler dans la mosquée. Il y a des salles à disposition, mais elles sont fermées à clef et il faut notre autorisation », précise-t-il.

« Il a dit ça pour nous faire du tort, nous discréditer »

Le religieux rappelle également que les horaires des prières sont incompatibles avec les permissions de sortie de son domicile. Il était soumis à un contrôle par bracelet électronique ne l’autorisant à sortir de chez lui que de 8 h 30 à 12 h 30 en semaine. « Nos prières se déroulent à 4 h 20, 14 h 30, 18 h 15, 22 heures et 23 h 30, il ne pouvait donc pas venir prier à la mosquée, explique-t-il. Vous savez, nous sommes visés, nous sommes aussi des mécréants pour eux, il a dit ça pour nous faire du tort, nous discréditer. »

Le Point

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