Pierre-Henry Salfati, La fabuleuse histoire du Juif errant (Albin Michel / Arte.)

C’est une bonne idée d’avoir revisité ce mythe du Juif errant en langue française, alors qu’il est largement étudié et connu, notamment en allemand où sa présence presque envahissante dans la littérature défie l’entendement.

C’est un mythe qui constitue l’épine dorsale de l’antisémitisme et de la dénonciation du Juif en général, tant celui de l’Antiquité que son lointain descendant de la modernité. Curieusement, ce renvoi à la notion des châtiments éternels, si chère à une certaine théologie chrétienne qui va de saint Augustin à Luther, mais qui poursuit sereinement sa route jusqu’à nos jours, n’a pas attiré l’attention de ses promoteurs et diffuseurs sur la contradiction avec ce qui est réputé avoir été l’essence véritable du Christ : l’amour intégral, l’aspiration à l’harmonie, ne pas se venger, ne pas garder rancune à qui que ce soit, tendre l’autre joue, etc…

Il a vraiment fallu que l’imaginaire occidental s’en donne à cœur joie pour avoir prolongé la vivacité d’un mythe qui ne tient pas devant la Raison. Mais voila, l’antisémitisme dont généralement je n’aime guère parler, n’en est pas à une contradiction près. Le désir de stigmatiser le Juif à travers les siècles a été le plus fort, tant l’immensité de son prétendu crime, le déicide, était impardonnable. Péché inexpiable puisqu’il est censé ne jamais être prescrit… ET c’est l’éternel retour de la malédiction.

Ces réflexions me remettent en mémoire l’affirmation d’un éminent historien allemand du milieu du XIXe siècle, le spécialiste de la Rome antique, Théodore Mommsen (l’un des rares professeurs de l’université allemande, à avoir pris le parti de Heinrich Grätz lors de sa controverse avec l’historien nationaliste Heinrich von Treitschke): lorsqu’Israël fit son apparition sur la scène de l’histoire mondiale, il n’était pas seul mais flanqué d’un frère jumeau… l’antisémitisme.

La haine, la stigmatisation du Juif surviennent avant même que ce peuple ait fait ses premiers pas sur la scène de l’Histoire. Ses détracteurs ont, en plus de ces mythes invraisemblables comme celui de la condamnation à errer tant que le monde est monde, toujours voulu en faire un paria, une ethnie qui ne mérite pas de continuer à exister. L’exemple le plus odieux du genre humain. Cela fait aussi penser à la déclaration de saint Augustin et de quelques autres qui ne trouvaient pas logique sa survivance parmi les vivants. Il a fallu que les théologiens se creusent un peu la tête pour excogiter une brillante trouvaille, en apparence : l’état de déchéance, de misère et de profond mépris dont souffrent les Juifs atteste l’énormité de leur prétendu crime. En vivant dans cet état de dénuement extrême et d’oppression générale, ils paient pour leur faute et prouvent par là même la véracité du… christianisme. Avouez que c’est assez extraordinaire. Et le mythe du Juif errant rappelle par certains aspects cet Ahaswer dont quelques grands auteurs allemands et autrichiens ont fait leurs choux gras ; il se voit affubler de certains détails physiques assez frappants. Un auteur autrichien du XIXe siècle aussi connu qu’Adalbert Stifter, auteur du roman Die Mappe meines Urgrossvaters (1841) parle d’un jeune Juif dont les yeux dévoilent qu’il n’est jeune qu’en apparence tant ses yeux éteints impressionnent par leur immobilité séculaire. Un regard éteint, dirons nous aujourd’hui ? Et pourquoi ? Parce que la malédiction frappe tous les juifs et pour toujours.

Ernest Renan, grand philosophe-historien du XIXe siècle, nous a appris à ne pas rejeter la légende car, le plus souvent, elle gît au fondement de ce qui va être considéré par la suite comme de l’histoire, au sens le plus noble du terme. Le présent ouvrage, écrit dans un style élégant et sobre, n’apporte rien de radicalement nouveau mais se voit promis à une large diffusion grâce au support télévisuel qu’est la chaîne franco-allemande Arte… Je nourris aussi quelques réserves sur l’opportunité de quelques uns des derniers chapitres…

La naissance de ce mythe ou de cette légende est brièvement relatée ainsi que sa progressive diffusion à grande échelle. Ce qui frappe l’observateur attentif, c’est la lente maturation de thèmes tirés de l’arrière-plan biblique dont les affabulateurs ont tissé leur mythe ou leur légende. Il y a dans la littérature biblique toute une philosophie de la malédiction dont la plus ancienne et la plus terrible est celle qui frappe Caïn, premier meurtrier de l’Histoire ; il sera condamné à errer de par le monde (en hébreu : na’ wa-nad) mais cet exil prendra fin , un jour… Ce qui n’est pas le cas du Juif errant dont la peine fait partie des châtiments éternels. On peut aussi penser au dernier terme du livre du prophète Isaïe : déra’on olam : opprobre éternel… Ces emprunts probablement inconscients, car faisant parti de l’héritage judéo-chrétien, ont été retournés contre le peuple qui avait été le premier à en parler. Il faut aussi penser à la malédiction du Deutéronome et d’Isaïe (30 ;20), le pain de la tribulation et l’eau de l’angoisse…

Dans ses développements suivants, l’auteur a raison d’insister sur les productions en langue allemande ; c’est bien dans l’aire culturelle germanique que la légende a prospéré, rendant ce portrait du Juif errant presque familier à tous ses lecteurs. Les Allemands parlaient aussi de der ewige Jude, le Juif éternel ou plutôt celui dont les peines, les châtiments sont éternels. Ce début de renversement de perspectives n’était pas prévu par les auteurs de cette mise en circulation ; du coup, le petit peuple se disait, dans sa crédulité, que cet homme est hautement estimable puisqu’il fut témoin de la Passion du Christ ; paradoxalement, il dit vrai et se voit promu au rang de témoin fiable et authentique. Ce qui, fatalement, estompe sa nature foncièrement nocive et condamnable du début de toute cette mise en scène…

Il se produit donc une inversion de tendance que nul ne pouvait prévoir : le Juif errant allait avoir un avenir littéraire avec des romanciers tels que Eugène Su Edgar Quinet, Alexandre Dumas, par exemple. L’aspect négatif, antisémite du début paraissait très lointain. Une ère nouvelle pointait à l’horizon…

D’un point de vue général, ce livre cite beaucoup de noms sans vraiment entrer en profondeur dans la problématique. Mais ce reproche est compensé par de bons chapitres, tels ceux parlant d’ Albert Londres et d’Edmond Fleg. Ce dernier n’a pas craint de prendre la parole au nom du Juif errant pour évoquer Jésus et dire la vérité de sa communauté d’origine sur lui. Cela revient à remettre les choses à leur juste place : certains ont résumé cette tendance en une formule qui se discute : Jésus avant le Christ ! En somme, il faut exhumer les racines juives de Jésus et refuser que la tradition ecclésiastique le coupe de ses racines qu’il n’a jamais reniées.

Migrations, variations du récit sur le peuple juif… C’est ainsi que l’on pourrait résumer cette longue enquête sur les avatars d’une telle légende ou d’un tel mythe. Mais cela m’a rappelé quelque chose : il y au peu plus de deux ans, j’ai prononcé un discours en allemand sur le thème suivant, les Juifs ont-ils une histoire ou simplement un destin; à Zurich devant la loge Augustin Keller. Le texte a été publié dans mon blog abrité par la Tribune de Genève. Je me rends compte que j’avais oublié ce thème du Juif errant, parfaite illustration de ce sujet où le devenir du peuple juif en tant que groupe fermé, est dicté par d’autres, soit par Dieu, par l’État ou par les antisémites de tout bord. Et ce destin juif, à défaut d’une Histoire juive, se trouve imposé à ce peuple.

Je me souviens d’une phrase ironique de Heinrich Heine, l’auteur de la Loreley… A la question, quelle est votre religion, l’auteur répond ; je suis juif, mais le judaïsme n’est pas une religion, c’est une maladie ! Dans un autre texte, un poème écrit pour l’inauguration d’un nouvel hôpital juif de Hambourg, financé par son oncle en hommage à la mémoire de sa défense épouse, Heine parle de cette malédiction (juive) née dans la vallée du Nil… Manière de dire que depuis toujours, dans le berceau du peuple d’Israël, les conditions étaient défavorables Pourtant, le phénix a fini par renaître de ses cendres. Voila bien un nouvel exemple de l’altérité absolue de ce peuple qui aurait pu disparaître si la logique de l’Histoire s’était appliquée à son cas aussi. L’historiographie juive ne suit pas le cours logique, matériel des événements, autre chose semble être à l’œuvre. Mais de ne fut pas le cas car le Juif errant ne peut pas mourir mais son errance de par le monde peut prendre fin.

Il y aurait tant de choses à dire encore, mais j’ai conscience de faire long. Grâce à sa projection sur une chaîne de télévision, un grand public s’y intéressera. Le livre le mérite.

Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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