Massé: 42 étapes pour habiter le monde différemment
Olivier Cohen
Cette dernière paracha du livre de Bamidbar commence par l’énumération des étapes par lesquelles sont passés les enfants d’Israël dans le désert. Mais très vite, on s’aperçoit que cette séquence obéit à des règles particulières: plusieurs étapes qui figurent dans la paracha n’ont jamais été évoquées auparavant, alors que certaines, pourtant importantes dans le livre de Chemot, ne sont plus mentionnées ici.
L’étude de cette série d’étapes présente donc un intérêt particulier, car elle est susceptible de nous apporter des éléments d’information complémentaires sur ces quarante années dans le désert.
Rachi écrit sur « Celles-là sont les étapes… » : « Pourquoi ces étapes sont-elles énumérées ? Pour faire connaître les bontés de Hachem… On ne peut pas dire qu’ils ont erré et vagabondé d’étape en étape pendant quarante ans sans jamais trouver de repos. »
L’énumération qui débute ici porte sur quarante-deux étapes : quatorze pendant la première année, de Raamsès jusqu’à Ritma, lieu d’où furent envoyés les explorateurs; huit après la mort d’Aharon à Hor la Montagne. Il reste donc vingt étapes parcourues pendant trente-huit années.
Rabbi Tan’houma propose une interprétation midrashique : cela ressemble à un roi dont le fils a été malade et qu’il a conduit dans un lieu éloigné afin de le faire soigner. Au retour, le père énumère toutes les étapes du voyage : « Ici nous avons dormi, ici nous nous sommes rafraîchis… »
D’autres commentateurs invitent à considérer ce voyage sous trois aspects complémentaires :
1. Le voyage est comparable à celui d’un roi accompagnant son fils malade vers un lieu où il pourra guérir. Les enfants d’Israël se purifient progressivement de l’impureté dans laquelle l’Égypte les avait plongés.
2. Il était nécessaire de leur donner une formation capable de les préparer à vivre selon la Torah. Dans le désert, la récompense et la sanction étaient beaucoup plus immédiates que dans l’histoire ordinaire.
Le peuple était protégé : la manne tombait par le mérite de Moïse, les Nuées de Gloire accompagnaient Israël par le mérite d’Aharon et le puits de Myriam permettait au peuple de boire à tout moment.
Cette protection permettait de se consacrer entièrement à l’étude et à l’apprentissage de la Torah.
3. Enfin, en théorie, le peuple pouvait encore renoncer et retourner en Égypte. À plusieurs reprises, une partie du peuple demande d’ailleurs pourquoi Moïse et Aharon les ont fait sortir d’Égypte.Lorsqu’on lit cette paracha, on se remémore certains des lieux où les Hébreux se sont arrêtés dans leur parcours.
Les quatorze premières étapes sont particulièrement riches: Raamsès, point de départ de la délivrance après que les enfants d’Israël ont touché le fond ; Soukkot, qui oppose deux manières d’habiter le monde ; Étham, seuil du désert ; Pi-Ha’hirot, autre nom de la traversée de la mer ; Mara, Élim, Rephidim… jusqu’à Ritma, où intervient la faute des explorateurs.Puis, brusquement, le silence.
À partir du 9 Av, après la faute des explorateurs, jusqu’à Kadech, les étapes ne nous parlent presque plus. Pour la plupart d’entre elles, la Torah demeure silencieuse.
Nous entrons dans la longue errance de trente-huit années. Chaque 9 Av disparaît une partie de la génération sortie d’Égypte.
Cette période laisse une impression de rudesse, de dépouillement et de silence.Puis le rythme revient. Kadech, la mort de Myriam ; la disparition du puits ; les eaux de Meriva ; Hor la Montagne, la mort d’Aharon le 1er Av ; la disparition des Nuées de Gloire. Les étapes recommencent à évoquer des événements connus.Pourtant, chose étonnante, dans la liste de Massé, tous les lieux sont présentés sur un même plan. Plus aucune hiérarchie. Plus aucun développement. Seulement une succession de noms et de lieux.Massé efface la hiérarchie des lieux.
Seules cinq étapes échappent à cette règle.Naturellement, une question vient à l’esprit : pourquoi ce silence ? Mais la véritable question est peut-être ailleurs. Nous sommes précisément dans une paracha qui ne veut parler que des étapes.
La question devient alors : pourquoi ces cinq exceptions ? Pourquoi ces cinq lieux ? Pourquoi ces quelques précisions, et aucune autre ?
En dehors de la formule répétée « Ils partirent de… ils campèrent à… », on relève les cinq exceptions suivantes :Pi-Ha’hirot / Mara (33,8) : la traversée de la mer et les trois jours dans le désert.Élim (33,9) : les douze sources et les soixante-dix palmiers.Rephidim (33,14) : « Il n’y avait pas d’eau pour le peuple. »Hor la Montagne (33,37-38) : la mort d’Aharon, sa date et l’année.Les monts des ‘Avarim, devant Névo (33,47).
Pourquoi extraire précisément ces étapes du silence ? Pourquoi celles-là, et pourquoi avec ces mots ?
La mort d’Aharon est rappelée. Mais alors pourquoi pas celle de Myriam ? Pourquoi ne pas évoquer l’ouverture de la mer, la disparition des Égyptiens ou encore le don de la Torah ? Au lieu de cela, les versets attirent notre attention sur trois jours de marche, les douze sources et les soixante-dix palmiers d’Élim, ou encore l’absence d’eau à Rephidim, sans même évoquer Amalek.
Si l’on interroge les sources classiques, le constat est surprenant. À ma connaissance, ni Rachi, ni le Ramban, ni les principaux commentateurs ne s’arrêtent véritablement sur cette singularité de la composition de Massé. Les maîtres du Talmud commentent les épisodes eux-mêmes, mais non la raison de leur réapparition dans cette liste.La question demeure donc entière.
À ce stade de l’étude, il ne s’agit plus de démontrer mais d’essayer de comprendre. Ce qui suit n’est donc pas une interprétation traditionnelle, mais une hypothèse de lecture née des anomalies que nous venons de relever.
Si cette lecture est juste, les cinq ruptures du silence ne sont peut-être pas de simples rappels historiques. Elles pourraient constituer une autre manière de raconter le désert.Le premier verset évoque trois jours de marche.
Le chiffre trois est omniprésent dans les sources rabbiniques. Il renvoie souvent aux trois patriarches, mais ce rapprochement n’est ici qu’une hypothèse de lecture. Peut être s’agit il aussi des 3 prophètes du désert, les trois guides qui ont mené le peuple au cours de leur voyage dans le désert : Myriam, Aharon et Moise ?
Le second verset, à Élim, évoque les douze sources et les soixante-dix palmiers, rappelant les douze tribus et les soixante-dix personnes descendues en Égypte, lesquelles se reflètent ensuite dans les soixante-dix nations.
Le troisième verset, à Rephidim, précise qu’il n’y avait plus d’eau. L’eau est comparée à la Torah dans les sources rabbiniques ; elle renvoie aussi au puits de Myriam. Cette absence d’eau pourrait ainsi constituer une allusion discrète à Myriam, et à sa mort.Le quatrième verset mentionne explicitement la mort d’Aharon.
Enfin, le dernier verset, devant le mont Névo, semble déjà orienter l’étude vers la disparition prochaine de Moïse.Si cette hypothèse est juste, les cinq ruptures du silence ne rappelleraient pas les épisodes les plus spectaculaires du désert. Elles rappelleraient plutôt ce qui a rendu possible l’existence d’Israël : sa sortie d’Égypte, sa constitution en peuple, puis les trois grands guides qui l’ont accompagné jusqu’aux portes de la terre, et ce sont retirés à l’approche de l’entrée sur la terre.Peut-être l’entrée en terre d’Israël supposait-elle la disparition des trois grands guides du désert ?
Dans le désert, Israël vivait dans un monde exceptionnel. Les besoins essentiels du peuple étaient assurés : la manne, les Nuées de Gloire et le puits de Myriam le mettaient à l’abri des contraintes ordinaires de l’existence. Le peuple pouvait se consacrer entièrement à son apprentissage de la Torah.
L’entrée en terre d’Israël marque au contraire l’entrée dans l’histoire. Désormais, il faudra cultiver la terre, construire une économie, rendre la justice, exercer le pouvoir, assumer des responsabilités individuelles et collectives.La liste des Massaot ne serait alors plus seulement un itinéraire.
Elle deviendrait le récit extrêmement condensé de ce qui a permis à Israël d’habiter le monde autrement avant d’entrer sur sa terre.
Par Olivier Cohen
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