28 octobre 1978 : L’Express publie une interview de Louis Darquier de Pellepoix, commissaire général aux Questions juives sous Vichy, alors réfugié en Espagne. Une précision de Darquier est restée dans les mémoires : « Je vais vous dire, moi, ce qui s’est exactement passé à Auschwitz. On a gazé. Oui, c’est vrai. Mais on a gazé les poux. » A la même époque, Robert Faurrisson, à Lyon, commence à sévir.
En juin 2026, sur France Culture, le professeur-au-Collège-de-France Patrick Boucheron, un des trois médiévistes « conseil » pour la panthéonisation de Marc Bloch, précise, lui, dans un entretien avec le matinalier Guillaume Erner : il faut « éviter toute récupération confessionnelle » de Marc Bloch.
« Récupération », ou « appropriation », je ne sais plus – j’ai vomi à ce moment-là. Mais j’ai bien entendu Guillaume Erner, interloqué : « C’est-à-dire ? »
C’est-à-dire que « Marc Bloch était athée », répond Boucheron. Pas juif, donc : « Il ne se revendiquait pas comme tel », dit Boucheron – un peu flippant (comme si la Gestapo avait assassiné un… athée).

On reconnaît le professeur-au-Collège-de-France : les sources, toujours les sources.
Et Bloch était athée, c’est sourcé. On voit hélas bien ce qu’il veut dire. C’est à l’œuvre, en sourdine, depuis quelque temps : la neutralisation du « juif » Bloch. On gomme « le juif ». N’a-t-il pas lui-même – Bloch – dit qu’il ne sentait (« revendiquait ») juif que face à un antisémite ?
Clé heuristique passionnante de l’intuitif Boucheron – qui avait échappé aux historiens de la période jusqu’alors. Je me suis laissé dire – mais c’est une rumeur pour l’heure – qu’après avoir travaillé à la panthéonisation d’un tel Bloch, enfin rectifié dans sa dimension d’athée, Boucheron s’était attelé à une édition critique de La Destruction des Juifs d’Europe de Raul Hilberg – qui manquait de sérieux, c’est bien connu. Déjà le titre ! Comme s’il n’y avait pas d’athées dans ces « Juifs » ! Tout est à refaire – mais Boucheron est un grand travailleur. Hâte de lire – donc – son édition critique de Hilberg.
Il y a un autre petit problème qui semble n’en avoir soulevé aucun.
En septembre 2025, le médiéviste Julien Théry (Université Lyon II) publie sur Facebook une liste de « génocidaires à boycotter en toutes circonstances » – génocidaires bien connus pour leurs forfaits puisqu’il s’agit de Charlotte Gainsbourg, Philippe Torreton, Arthur, Drucker, etc. Tous des salauds, on le sait – on connaît leur abjection (Drucker, ce génocidaire) – ou des Juifs ? (Torreton est « assimilé », marié avec une femme juive qu’il a le « malheur » d’aimer).
Peu importe.
En décembre 2025, la présidence de l’université Lyon II saisit la section disciplinaire de l’établissement. Théry est suspendu à titre conservatoire.
Le mercredi 24 juin, le lendemain de la panthéonisation de Marc Bloch (la date choisie est bizarre, mais passons), Théry est condamné à 18 mois d’interdiction d’enseigner avec privation de traitement – pour propos « stigmatisants » qui participent à « entretenir un climat de défiance, sinon de haine, à l’encontre d’une communauté de personnes » (les fameux « génocidaires » et leurs affidés, vous les aurez reconnus).
Le petit problème ? Théry est un des… trois – trois seulement, oui – médiévistes « conseil » pour la panthéonisation de Bloch (Le Monde daté mardi 23 juin – qui ne précise pas que Théry est le professeur suspendu de Lyon II – évidemment. J’écris « évidemment », parce que Le Monde est coutumier du fait. Le Monde écrit « le médiéviste Julien Théry » – c’est tout. Passionnant, non ?).
Les deux autres historiens « conseil » ? Le « grand » Boucheron et le géant Carlo Ginzburg, hélas mort 15 jours avant la panthéonisation.
La question que l’on se pose : qui a permis à Théry – malgré sa suspension à Lyon II en décembre pour ses posts abjects et réitérés (il y en eut plusieurs sur Facebook) – de figurer comme conseil pour la panthéonisation de Bloch ? Suzette, la petite-fille de Bloch et « compagnon de route » de LFI, qui a apporté son soutien à Théry (Oui, « les chiens font parfois des chats » – disons cela comme ça) ? Boucheron – en connaissance de cause ? Ce serait très intéressant à savoir – je trouve.
Comment a-t-on permis que l’on passe des listes de la Gestapo qui ont eu raison de la vie de Bloch à la liste des « génocidaires à boycotter » de l’historien conseil Théry ?
Comment ne voit-on pas le court-circuit tragique, et obscène ? Bloch aurait-il accepté, revendiqué Théry (et sa « liste des génocidaires »), comme médiéviste conseil pour sa cérémonie d’entrée au Panthéon ? (Je passe sous silence les deux éditions critiques d’œuvres – de Bloch et à propos de Bloch – commises par Théry cette même année 2025-2026 de la panthéonisation. Impossible de les lire à cause de l’abjection des posts dudit Théry, qui salissent ces livres.)
Avant-dernière question – et je n’ai pas la réponse (quoique) : est-ce que Bloch se serait revendiqué « juif » en face de Boucheron – lui qui ne se revendiquait tel que dans un cas, comme je l’ai dit à l’orée de ce texte : « Face à un antisémite » ? En tout cas, moi, aveu, je me sens très juif, quand j’entends Patrick Boucheron sur France Culture – ou quand je le lis. « Guerrier juif », même – comme Paul Celan.
Ultime question : d’où parle Boucheron, comme on disait en 68 ? Il a parfois évoqué ses grands-parents, certains de ses grands-parents, et certaines choses qu’il préférait ne pas savoir à leur propos, et leur (Seconde) guerre. Je crois quand même qu’un jour, Boucheron devrait y aller voir : il aurait peut-être une clé pour cette « gêne persistante » à nommer la judéité de Bloch. Cela fonctionne parfois. Pas toujours. Mais parfois.
NB : Il y a des avantages – et des inconvénients à être juif. Avantages : en vertu d’une longue histoire, les Juifs ont des antennes assez développées – et discernent assez vite le danger.
Inconvénients : parfois, comme dans cette drôle d’époque flippante, ces antennes sont très sollicitées. Dans les mots de Boucheron, dans son désormais fameux « On vous laisse parler tout seul » (à Erner, à propos de l’antisémitisme et de l’antisionisme contemporains), nos antennes ont été sollicitées : il se passait quelque chose. Nous avons tenté de dire « quoi ».
Coda – encore une question facile (décidément, ce quiz est parfait pour le début des vacances) – Bloch aurait-il toléré la présence de l’homme – Mélenchon – qui joue sur les noms à consonance juive dans ses discours : « Epstine », « Glucksman » ? Peut-être aurait-il ajouté « Bloche », s’il y avait pensé. Qui sait ? L’homme a tellement de talent… En tout cas, il était présent ce jour au Panthéon. Comme une tache – ou un crachat. A la mémoire de Marc Bloch.
François Kasbi – CAUSEUR
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Marc Bloch était indiscutablement Juif. Son arrière grand-père écrivait son courrier en hébreu-yiddish, comme le montra en octobre 1941, Mr Tsatskin, expert traducteur devant le Tribunal de la Seine. Marc Bloch fut exclu de la fonction publique dès les décrets antisémites vichystes d’octobre 1940. Il a ensuite été ‘ relevé de déchéance » pour » services scientifiques exceptionnels rendus à la France ». Il fut ensuite affecté à l’Université de Montpellier, malgré l’hostilité du doyen de la faculté de lettres qui ne faisait aucun mystère de ses sentiments antisémites. Après le débarquement US en Algérie et l’invasion allemande de la zone libre, il fut obligé de se réfugier dans la Creuse. Les allemands, et peut-être même des français travaillant pour la gestapo, lui ont cassé le poignet, défoncé les cotes, soumis au supplice du bain glacé, et finalement fusillé. Athée ou pas, il a clairement été considéré comme youpin, tant par l’administration française que par les allemands. Comme mon père, il a combattu contre la France alliée de l’Allemagne, même s’il croyait en la république.. Curieusement, j’ai cité cet » athée » dans mémoires remis au tribunal administratif de Paris. Je dois donc être un abruti.