Exclusif : Les écrits cachés d’Elie Wiesel enfin révélés
Le Dr Yoel Rappel, fondateur et directeur des Archives Elie Wiesel à l’Université de Boston, dévoile trois œuvres de l’un des plus grands écrivains juifs, dix ans après la mort de Wiesel.
par Yoel Rappel
« Je n’ai pas perdu la foi en Dieu. J’ai des moments de colère et de protestation. » Elie Wiesel est revenu à cette phrase, sous diverses formes, à maintes reprises après la Shoah. Presque chaque fois qu’on lui demandait comment il avait continué à croire en Dieu pendant et après la Shoah, il répondait : « Je suis un Juif croyant, mais ma foi est une foi blessée. » Dans son autobiographie, « Tous les fleuves se jettent dans la mer », il a consacré un chapitre entier, bref mais distinct, à sa foi personnelle pendant la Shoah et les années qui ont suivi.
Voici ce qu’il a écrit : « Rien ne peut justifier Auschwitz. Même si Dieu lui-même m’offrait une justification, je crois que je la rejetterais. Treblinka efface toute justification et toute réponse. »
« Quand Dieu a permis que tout cela arrive, il a dit quelque chose à l’humanité, et nous ne savons pas quoi. Qu’il souffre ? Il aurait pu, il aurait dû, mettre fin à ses propres souffrances en empêchant la mort des innocents qui sont morts en sanctifiant son nom. Je ne sais pas pourquoi il ne l’a pas fait, et je pense que je ne le saurai jamais. »
Pendant les soixante-dix années qui suivirent l’Holocauste, Wiesel se confronta à ces questions difficiles. Dans aucun de ses cinquante-sept ouvrages, il n’apporte de réponse aux interrogations de foi qui l’assaillaient. On y trouve des tâtonnements, des recherches, des doutes, mais aucune réponse. Ce faisant, il confirmait l’enseignement de sa mère, qui, chaque jour à son retour de l’école, lui demandait : « Quelle bonne question as-tu posée à la maîtresse aujourd’hui ? » Ce n’est pas la réponse qui importe, mais la question. Ce combat avec l’éternelle question l’accompagna à chaque étape de sa vie, le conduisant à une œuvre abondante et variée, toujours en quête d’une réponse qui ne viendra jamais.
J’ai posé sur mon bureau trois ouvrages très originaux et uniques que Wiesel a écrits dans les années 1970. Pour le lecteur israélien, c’est une première rencontre avec chacun d’eux. Dans chacun d’eux, Wiesel aborde la question éternelle qui l’a préoccupé pendant soixante-dix ans.
Pour le public israélien, il s’agit d’une première et d’une découverte marquante de l’œuvre de Wiesel, dix ans après sa disparition ce mois-ci. Les trois ouvrages, présentés dans l’ordre de leur rédaction, sont « Ani Maamin » (« Je crois », 1973), « La Folie de Dieu » (1974) et « Le Conte d’un Niggun » (1978). Un lien direct unit ces trois œuvres, qui témoignent de la confrontation intellectuelle de Wiesel avec la foi juive après la Shoah. « Certains parmi nous ont vu en la Shoah un nouveau mont Sinaï, un mont Sinaï des ténèbres, qui sait quel message caché il recèle… Ce courant de pensée, auquel j’appartiens, attribue à la Shoah une dimension mystique qui dépasse le pouvoir des mots et de l’imagination. »
Toute la pratique religieuse qu’il avait connue dans la maison de ses parents à Sighet, en Roumanie, fut bouleversée dans les camps de la mort. Après sa libération de Buchenwald en avril 1945 et son arrivée dans un orphelinat en France, il entama un nouveau chapitre de sa vie. Lors d’une de nos nombreuses conversations, il me confia : « Quiconque est entré dans un camp de la mort, même pour cinq minutes seulement, et a vu ce qu’il a vu, en est ressorti transformé, différent, contraint de recommencer sa vie à zéro, sans savoir encore ce qu’elle deviendrait. » Philosophe dans l’âme, il se refusait à décrire uniquement le passé. Il contemplait la nouvelle réalité et s’interrogeait sur ce que deviendrait le judaïsme après la révélation du nouveau mont Sinaï. « Je me rebelle contre les voies de Dieu », a déclaré Wiesel, « mais je ne peux tout simplement pas me détacher de lui. J’ai traversé une crise de foi, une crise très grave, bien sûr. Pour moi, les questions restaient sans réponse. Si je disais que je crois en la justice et la sainteté de Dieu, alors les problèmes seraient résolus et tout irait bien. Mais je dis que tout ne va pas bien. »
Elie Wiesel me parlait souvent de ses liens avec le Rabbi de Loubavitch. J’ai retrouvé certaines de leurs lettres, je les ai lues et j’ai voulu en savoir plus sur ce que le Rabbi lui avait confié concernant les questions qui le préoccupaient. « Tu sais déjà, m’a-t-il dit, que j’étais ami avec le Rabbi de Loubavitch, et après tout, tu as trouvé et lu certaines de ses lettres. Je lui ai demandé, racontait Wiesel, comment on pouvait encore croire après ce qui s’était passé. Il m’a répondu : « Comment ne pas croire ? » Je lui ai dit : « Si tu m’as donné une réponse, je ne l’accepte pas. Mais si tu m’as posé une autre question, je l’accepte. Il n’y a pas d’explication. Si Dieu lui-même m’apparaissait en songe ou en vision et me donnait une réponse, je dirais que je ne l’accepte pas. Tu me demandes maintenant où était Dieu pendant la Shoah ? Je n’ai pas de réponse à cela. Je n’ai pas de réponse. »

« Ani Maamin »
Pendant huit ans, j’ai eu le privilège de travailler avec Elie Wiesel : huit années de conversation téléphonique quotidienne entre New York et Boston au début de chaque journée de travail, huit années de respect strict d’une longue réunion mensuelle, sept heures dans son bureau new-yorkais, huit années durant lesquelles j’ai posé à Wiesel des centaines de questions tirées de centaines de milliers de documents d’archives.
Le manuscrit hébreu de la cantate « Je crois » a été découvert par pur hasard. Un jour, je suis tombé dans les archives sur une lettre en hébreu envoyée de Kol Israel à Tel Aviv, où j’avais travaillé pendant des décennies. Signée par Ephraim Stan, elle concernait la traduction de « Je crois » en hébreu. Grâce à ces documents, j’ai appris que la cantate avait été mise en musique par le célèbre compositeur juif français Darius Milhaud et que le chef d’orchestre du concert de New York était Lukas Foss, lui aussi juif. Ces trois créateurs juifs avaient été témoins de l’Holocauste des Juifs d’Europe. Mais où était donc la version hébraïque, sans doute adaptée au public israélien ? Avec l’aide de Tamar Harel, la légendaire secrétaire-productrice du département d’art dramatique de Tel Aviv, nous avons réussi à retrouver un exemplaire froissé de la cantate, traduit par la formidable traductrice Ada Brodsky. Comme beaucoup d’œuvres de Wiesel, cette cantate a été écrite dans le contexte de l’Holocauste, suite à un récit qu’on lui avait rapporté selon lequel des Juifs de Treblinka étaient allés à la mort en chantant « Ani Maamin ». Wiesel eut du mal à croire cette histoire bouleversante et il fit intervenir Abraham, Isaac et Jacob, les patriarches de la nation, pour demander au Dieu d’Israël comment il avait pu permettre cette terrible annihilation, lui qui était présent dans les heures les plus sombres de son peuple, et pourquoi il n’était pas intervenu pour sauver l’avenir de son peuple, pour sauver les enfants dont le sang avait été versé en abondance.
Trois acteurs, incarnant les trois patriarches, accompagnés d’un narrateur, d’un chœur et d’un orchestre, ont participé à la représentation de la cantate, diffusée en hébreu sur Kol Israel à l’occasion de la Journée de commémoration de la Shoah, dans le cadre de l’émission « Le rideau se lève ». Cela ne m’a pas surpris. Le directeur de la radio et responsable du département d’art dramatique, Ephraim Stan, était lui-même un survivant de la Shoah, originaire de Zolochiv, en Galicie orientale.
J’ai choisi, à partir du texte de la cantate, de présenter le passage d’ouverture et la section où les patriarches débattent du sort des 1,5 million d’enfants assassinés par les nazis. L’extermination de ces jeunes enfants, qui représentaient l’avenir du peuple d’Israël, a hanté Wiesel jusqu’à son dernier souffle.
La folie de Dieu
Elie Wiesel était un érudit du patrimoine littéraire juif. Ses ouvrages sur des figures bibliques, talmudiques et le hassidisme témoignent de l’étendue et de la profondeur de son savoir. Le fait qu’il ait été, pendant dix-sept ans, le seul « hevruta », ou partenaire d’étude, du professeur Saul Lieberman, de mémoire bénie, grand spécialiste du Talmud, atteste de la valeur de ses livres, dont les premiers lecteurs furent le Rabbi de Loubavitch, de mémoire bénie, et le professeur Lieberman, de mémoire bénie. Dans son autobiographie, il écrit : « Abraham et Moïse, Jérémie et Rabbi Levi Yitzhak de Berditchev nous ont enseigné qu’il est permis d’invoquer Dieu devant un tribunal rabbinique, pourvu que cela soit fait au nom de la foi en Dieu. » Il a fait bon usage de cette permission et a relaté l’histoire vraie de trois rabbins qui ont invoqué le Dieu d’Israël devant un tribunal rabbinique. Dans son livre « Les Portes de la Forêt » (traduit en hébreu par Yaakov Hasson), il décrit l’événement dont il a été témoin dans le camp de Buna-Monowitz, Auschwitz III :
Je vais vous raconter une histoire. Elle est courte et simple. Dans un camp de concentration, un soir après le travail, un rabbin réunit trois de ses amis, d’éminents érudits de la Torah, et les installe en un tribunal spécial. Debout, le front levé, il dit ces mots aux juges : « Je souhaite traduire en justice le Saint, béni soit-Il, pour meurtre, car il assassine son peuple et sa Torah, qu’il leur a donnée au mont Sinaï. J’ai des preuves irréfutables. Jugez selon votre propre jugement, sans crainte, sans favoritisme, sans tristesse. Tout ce que vous auriez pu perdre vous a été repris depuis longtemps. »
« Le procès s’est déroulé conformément à la loi : des témoins ont témoigné pour l’accusation et des témoins pour la défense, le procureur et l’avocat de la défense ont présenté leurs arguments, et les juges ont délibéré. Le verdict, de l’avis de tous les rabbins, fut : coupable. »
« Mais ce n’était pas la fin. Attendez le dénouement. Sachez qu’à la fin, il a eu le dessus. Sachez que le lendemain, l’accusé s’est vengé et a retourné le verdict contre les juges et les procureurs : ils ont été abattus dès le premier appel. Je vous le dis donc : si leur mort n’a aucun sens, c’est une insulte ; si elle a un sens, l’insulte est plus grande encore. »
Dans ce cas précis, il ne s’agit pas nécessairement d’un procès au sens conventionnel du terme, mais plutôt d’une confrontation existentielle et théologique avec Dieu. Dans l’introduction de sa pièce « Le Procès de Dieu », Wiesel écrit que celle-ci est née du souvenir d’un événement survenu à Auschwitz. Là, selon son témoignage, il a vu trois rabbins décider de traduire Dieu en justice pour avoir permis le massacre et l’horrible assassinat de son peuple. Détail particulièrement frappant : après le verdict déclarant le Dieu d’Israël coupable, les participants se sont levés et ont récité la prière du soir.
Nous poursuivons nos réflexions et débats sur Dieu et ses actions. La pièce « La Folie de Dieu », traduite en hébreu par Rina Shani, reposait précieusement parmi des dizaines d’autres pièces dans les archives du département d’art dramatique de Kol Israel. Personne n’y avait touché depuis sa diffusion dans l’émission « Le Rideau se lève » jusqu’au moment où je m’y suis intéressé, l’ai découverte et récupérée. Sans mon intervention, elle aurait fini à la poubelle, comme des dizaines d’autres pièces, avec les nombreux dossiers jetés près de l’entrée des studios de Kol Israel, dans le quartier de Kirya à Tel Aviv.
La pièce renvoie le lecteur au livre de Wiesel, « Les Juifs du silence », publié en 1966, qui soulevait publiquement pour la première fois la question du sort des trois millions de Juifs vivant en ex-Union soviétique. Wiesel, témoin du massacre de six millions de Juifs par les nazis et leurs collaborateurs, comprenait que si le régime communiste poursuivait ses efforts d’éradication de la religion et d’assimilation des Juifs, le peuple juif perdrait en quelques années seulement trois millions d’autres êtres humains.
Wiesel, venu à Moscou en tant qu’émissaire du Bureau de liaison du gouvernement israélien durant le mois de Noël 1965 auprès des communautés juives de Moscou, Leningrad (Saint-Pétersbourg), Kiev et Tbilissi, commença sa visite par la prière de Kol Nidre à la synagogue centrale de Moscou. L’objectif soviétique était d’effacer progressivement la mémoire juive, la langue hébraïque, les traditions et le lien avec le passé.
Zalman, le personnage principal, est un poète juif à l’âme hassidique, qui croit au pouvoir des mots et de l’esprit. Il incarne la mémoire historique juive, tandis que face à lui se dresse la machine du régime communiste, qui cherche à réduire les citoyens à de simples numéros et à effacer leur singularité. Le titre original de l’ouvrage, jamais publié en hébreu, est « Zalman, ou la folie de Dieu », et représente la figure du Juif qui préserve la mémoire et croit en sa valeur morale et religieuse. La confrontation entre Zalman et le rabbin (le rabbin Levin, dont le nom n’est pas mentionné) porte sur la question de la renaissance et du renouveau de la vie juive. Aux États-Unis, la pièce a été jouée à Washington, au Kennedy Center for the Performing Arts, et a connu un grand succès.
avec jns
Elie Wiesel: une image forte de son parcours
À la veille de la commémoration de la disparition d’Elie Wiesel (2 juillet 2016), je repense à une image forte de son parcours.
Le 3 juillet 1986, lors des célébrations du centenaire de la Statue de la Liberté restaurée, le président Ronald Reagan lui remit la Medal of Liberty, aux côtés d’autres Américains naturalisés ayant marqué leur pays.
Rescapé de la Shoah, Français de langue, devenu citoyen américain après avoir trouvé refuge aux États-Unis, Elie Wiesel incarnait le sens profond de la Statue de la Liberté : offrir un avenir à ceux que l’Histoire a voulu condamner.
Sa vie nous rappelle que l’exil peut devenir une force, que la mémoire est un devoir, et que la dignité humaine ne connaît pas de frontières.


par S. SW.
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