Le camp des Milles, aux alentours d’Aix-en-Provence, était destiné aux étrangers, juifs ou non, en attente d’un visa pour les États-Unis que pouvait leur délivrer le consulat américain de Marseille. Quelques-uns ont pu s’embarquer pour la liberté, grâce notamment à l’action du jeune Varian Fry (aujourd’hui Juste des nations).

Pour beaucoup d’autres, juifs étrangers, la nasse s’est refermée : les déportations organisées dans les camps de la zone non occupée dès le début du mois d’août 1942 les ont frappés de plein fouet.

C’est ici qu’est intervenu le pasteur Henri Manen, un Juste (avec son épouse Alice), que la débâcle de 1940 avait contraint à quitter son Église de Mulhouse pour devenir pasteur de celle d’Aix-en-Provence, mais également aumônier du camp des Milles.

Le dimanche, les internés protestants du camp, y compris des juifs convertis, sont autorisés à se rendre au culte au temple d’Aix. Cela permet à Manen, le dimanche 23 août 1942, d’en diriger quelques-uns sur le presbytère du pasteur Marc Donadille (un Juste) à Saint-Privat de Vallongue, dans les Cévennes lozériennes.

Pour la masse des autres, la seule action possible consiste à décider les parents à se séparer de leurs enfants (pour sauver ces derniers) et à tenter d’empêcher les départs des adultes, parfois jusqu’aux portes des trains de déportation, en faisant valoir diverses clauses d’exemption.

Ce sont les opérations de « criblage » ou de « triage » : elles voient se démener une poignée de ces militants juifs (français), catholiques, protestants (les équipières de la Cimade, spécialement dans les camps de Gurs et Rivesaltes), dont le régime de Vichy a autorisé l’activité caritative bénévole et la présence dans les camps (réservés, pour l’heure, aux seuls juifs étrangers).

Manen prend toute sa part de ce « criblage » aux Milles, parvenant à sauver un certain nombre de personnes. Il se bat aux côtés du rabbin Salzer, de Raymond-Raoul Lambert (de l’UGIF), des Américains Donald Lowrie (un quaker) et Noël Field (qui dirige à Marseille l’antenne de l’Unitarian Service Committee).

A chaud, du 9 au 13 août, il rédige un témoignage sur ces journées tragiques et l’envoie aux pasteurs Boegner, à Nîmes, et Freudenberg, à Genève ; des extraits, traduits en allemand, sont publiés à New York puis à Zurich. Manen écrit notamment ces phrases : « Le témoignage de son Église sous la Croix au camp des Milles : Dieu l’a fait fidèle et digne d’être conservé. Le témoignage d’Israël : Dieu l’a fait grand et émouvant. Tout ce peuple a souffert avec dignité, avec humilité et grandeur ».

Manen, lui, a continué à donner dans le temple d’Aix une prédication que l’on peut qualifier de résistance spirituelle, et qui n’hésitait pas à se réclamer de l’exemple des camisards (le pasteur avait grandi à Saint-Martin de Lansuscle, en Lozère).

« Lorsque l’on descend des Cévennes, une fierté reconnaissante et contraignante habite en vous, c’est d’être les fils de ceux qui, là-haut, sur les montagnes, en face des idolâtries et des tyrannies, n’ont voulu se courber que sous le glaive de Jésus-Christ » (sermon Le glaive, juin 1941).

Patrick Cabanel

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