Le contrebandier en chef du Hezbollah sort de l’ombre

3
1509

Le président syrien Bashar Assad, le haut responsable du Hezbollah Mohammad Jafar Qasir (Hajj Fadi) et le président iranien Hassan Rouhani se rencontrent à Téhéran, en Iran, le 25 février 2019 | Photo: PRÉSIDENCE IRANIENNE / HANDOUT / Agence Anadolu

Le contrebandier en chef du Hezbollah sort de l’ombre

Une photo récente de Hajj Fadi, membre du Hezbollah, montre à quel point la relation entre le Hezbollah et l’Iran est devenue symbiotique. Le Hezbollah a besoin du soutien de l’Iran pour survivre. L’Iran a besoin du Hezbollah pour mener ses batailles mondiales et l’aider à se soustraire aux sanctions américaines.

Fin février, le président syrien Bashar Assad est arrivé à Téhéran pour une visite officielle. Il s’agissait de la première excursion d’Assad en Iran depuis la fin de la guerre de Syrie. Il souhaitait remercier ses hôtes pour leur aide militaire et financière et pour envisager une éventuelle coopération bilatérale.

Pendant son séjour, Assad a rencontré les échelons supérieurs de l’Iran. Sa rencontre la plus importante a eu lieu avec le président iranien Hassan Rouhani. Dans la photo officielle de la réunion, les deux hommes discutent dans la résidence de Rouhani à Téhéran. Leur langage corporel dit tout : il est évident qu’ils sont à l’aise. Sur la photo, une seule personne apparaît. Ni son visage ni son nom ne sont familiers à quiconque ne faisant pas partie du cercle restreint, au centre des relations de l’Iran avec la Syrie et le Hezbollah. Néanmoins, le fait même que l’homme soit là, lors d’une réunion de deux dirigeants nationaux, est révélateur.

L’homme en question est Mohammad Jafar Qasir, un haut responsable du Hezbollah et quelqu’un qui a l’oreille de Damas et de Téhéran. Il est responsable de la contrebande d’armes et d’argent pour l’axe radical, utilisant un couloir qui va de Téhéran au Liban, en passant par la Syrie. Qasir, qui vit dans l’ombre, est plus connu sous le nom de Hajj Fadi et c’est un acteur-central de la machine du Hezbollah. Bien qu’il ne soit pas un combattant, sa position a fait de lui un personnage dominant au sein de l’organisation et – comme l’indique sa présence à Téhéran – à l’extérieur du Hezbollah également.

L’homme de l’ombre du régime

Hajj Fadi, 50 ans, est né et vit dans le village de Deir Qanoun, dans le sud du Liban. Mais il passe le plus clair de son temps sur la route entre Beyrouth et Damas. Il a des appartements dans les deux capitales et dans les deux, il garde des maîtresses qui ne sont pas musulmanes chiites. Il est constamment entouré de gardes du corps et de sécurité et veille à rester discret. Peu de gens savent qui il est ; encore moins de gens savent ce qu’il fait.

Il vient d’une famille très respectée. Son frère Hassan (également connu sous le nom de Moussa) est marié à la fille du leader du Hezbollah, Cheikh Hassan Nasrallah. Un autre frère, Ahmed, est considéré comme le premier martyr du Hezbollah, après avoir été tué au volant de la voiture chargée d’explosifs qui avait foncé sur le siège de Tsahal à Tyr, au Liban, en novembre 1982. L’attentat à la bombe avait tué 91 personnes, dont 76 membres des forces de sécurité israéliennes et 15 prisonniers libanais.

Hajj Fadi gère la contrebande du Hezbollah depuis 20 ans, plus ou moins depuis que Tsahal s’est retirée du sud du Liban. Il opère librement en Syrie et bénéficie à la fois du soutien du régime et d’un niveau élevé d’accès aux responsables sur le terrain. Sa proximité avec Assad, qui est révélée par la photo de Téhéran, démontre que quiconque pensait que Damas était mécontent de l’activité du Hezbollah à l’intérieur de ses frontières se trompait – le Hezbollah et ses dirigeants sont les bienvenus en Syrie et libres de faire ce qu’ils souhaitent.

Hajj Fadi a également libre accès aux officiers de l’armée syrienne. La plupart des convois de contrebande passent la frontière syro-libanaise. Ils comprennent des armes de Téhéran, ainsi que des armes fabriquées en Syrie. Son organisation achemine les armes vers des points de passage illicites près d’Al-Zabadani au Liban et d’Al-Qusayr en Syrie, en utilisant parfois des infrastructures civiles libanaises telles que le poste-frontière de Masnaa, par lequel elle a tenté à plusieurs reprises de faire passer en contrebande des pièces de précision appartenant au projet de missile du Hezbollah.

Un article récent sur le site en langue arabe de The Independent a affirmé que Hajj Fadi coopérait avec de hauts responsables de l’armée syrienne, en particulier Massoud Abbasi Samandar, qui supervise la région d’Al-Qusayr, ce qui facilite le travail de contrebande. Une source a déclaré sur le site que Hajj Fadi fait également la contrebande de drogues et de marchandises pour son bénéfice personnel, et a récemment intensifié cet aspect de son activité en raison de la détresse financière du Hezbollah et du désir de ses dirigeants de s’enrichir. Il semble que même les responsables de l’armée syrienne qui travaillent avec lui profitent de l’industrie de la contrebande, dont la valeur est estimée comme considérable.

Les experts du renseignement ne sont pas d’accord sur le point de savoir si le Hezbollah est un protégé de l’Iran totalement obéissant à Téhéran ou s’il s’agit d’une organisation libanaise patriotique bénéficiant du soutien de l’Iran. La réponse pourrait être une combinaison des deux, mais une chose est claire : l’organisation est totalement dépendante de Téhéran et de son soutien financier continu, sans lequel elle cesserait d’exister.

Au fil des ans, le Hezbollah est devenu un élément clé de l’activité mondiale de la Force Qods iranienne. Là aussi, les experts sont en désaccord : l’Iran opère-t-il hors de ses frontières parce qu’il craint une attaque et veut maintenir les combats à distance ou pour des motifs idéologiques et pour exporter la révolution chiite vers le reste du monde?

De toute façon, l’Iran est très actif. La Force Qods finance près de 100 000 combattants à travers le monde, de l’Afghanistan et du Pakistan à l’Irak, au Yémen et à la Syrie, en passant par le Liban et la bande de Gaza. Il finance également de nombreuses cellules terroristes sur les cinq continents, dont certaines soupçonnées d’être à l’origine des récents événements, tels que le sabotage de navires dans le port de Fujairah aux Émirats arabes unis et l’attaque contre les infrastructures pétrolières saoudiennes. L’Iran investit dans l’approvisionnement de ses combattants en armes, en passant par les salaires et le papier hygiénique, et le Hezbollah joue un rôle majeur dans ces circuits. Ses hommes de main sont impliqués, à un degré ou à un autre, dans les activités iraniennes au-delà de la Syrie et du Liban. Les mentors et instructeurs du Hezbollah étaient actifs au Yémen et en Irak, par exemple. Mais sur son propre terrain, le Hezbollah est particulièrement occupé. Dès que l’Iran a vu la Syrie pour la première fois comme une occasion de défendre ses propres intérêts, le Hezbollah a répondu à un appel à hisser les couleurs (le drapeau).

Selon des analyses d’experts, l’Iran aurait investi quelque 30 milliards de dollars en Syrie ces dernières années. Il est temps à présent, qu’il reçoive des faveurs en échange de son soutien à Assad, ce qui contribuera à apaiser la détresse causée par les nouvelles sanctions américaines à l’encontre de l’économie iranienne. L’Iran tente de s’emparer de ce qu’il peut en Syrie : ports, sources de phosphate et de pétrole, voire agriculture et éducation. Assad est trop endetté envers l’Iran pour se rebeller. Mis à part l’inquiétude que tout cela pose à Israël, cela déplaît à la Russie, qui veut être la seule à sortir gagnante de la réhabilitation de la Syrie.

Des armes à l’eau minérale

Les actions intensives menées par Israël ces dernières années (l’ancien chef d’état-major de l’armée israélienne, Gadi Eizenkot, citant plus de 1 000 frappes et opérations en 2017-2018) ont mis en échec les projets de l’Iran de construire des bases navales, terrestres et aériennes en Syrie, qu’il prévoyait de gérer par l’envoi de dizaines de milliers de combattants et des armes de pointe comme moyen de créer un double front contre Israël. Le couloir aérien menant à l’aéroport international de Damas – une base majeure pour la contrebande iranienne – a été une cible majeure des frappes d’Heyl Ha’avir. Tout, des armes aux eaux minérales, passait par l’aéroport pour être acheminé au Hezbollah au Liban ou aux forces iraniennes en Syrie.

Hajj Fadi est le principal intermédiaire pour tout cela. Les Iraniens sont responsables du transport des marchandises à Damas, et à partir de là, il prend le relais. Les frappes attribuées à Israël ont jeté des bâtons dans les roues bien huilées de cette machinerie ; les Iraniens se rendent moins fréquemment à Damas et sont obligés d’utiliser d’autres aéroports moins pratiques. En conséquence, ils sont obligés d’opter par défaut pour les trajets via la route terrestre, où il faut trois à quatre jours de route pour acheminer des articles militaires d’Iran vers la Syrie. Dans au moins un cas, l’un de ces convois a été attaqué. L’incident a également été attribué à Israël.

La Russie, quant à elle, n’apprécie guère les frappes qui entravent ses travaux de réhabilitation de la Syrie. Quand un avion de combat russe a été abattu en septembre dernier, provoquant une série de tensions entre Jérusalem et Moscou, tout a commencé lorsque l’armée de l’air israélienne a visé une machine de fabrication de missiles de précision afin d’empêcher qu’elle soit envoyée au Liban, un projet qu’Hajj Fadi surveillait de près. L’article du site The Independent citait une source à l’ambassade de Russie en Israël, affirmant que la Russie avait “clairement expliqué” à ses alliés en Syrie que l’objectif était de lutter contre le terrorisme, et que toute autre action de la part de ses alliés retarderait la réalisation de ce projet et le processus de restauration du calme en Syrie.

La critique russe ne visait personne, mais toute personne au courant ne doutait que la source se référait à Hajj Fadi. Moscou connaît son nom et son activité financière, en particulier dans les fonds terroristes, ce qui a incité le Département du commerce américain à l’inclure dans sa liste des ressortissants spécialement désignés, avec lesquels les entreprises américaines et les citoyens américains ont l’interdiction d’effectuer des transactions. Cela est dû à l’implication croissante de Hajj Fadi non seulement dans la contrebande d’armes et d’autres équipements destinés au Hezbollah, mais également dans tous les mouvements monétaires de la région. Les sanctions contre l’Iran l’empêchent presque entièrement d’utiliser les banques pour envoyer et recevoir de l’argent. Il a donc besoin d’un mécanisme lui permettant de payer et d’accepter les paiements en espèces. Hajj Fadi est l’homme qui a tout fait, en sorte que ce soit possible.

Qu’il s’agisse de passer des marchés ou de vendre du pétrole en dépit de l’embargo ou de payer les salaires des employés du gouvernement syrien, Hajj Fadi a les doigts dans presque toutes les parts du gâteau. L’Iran n’ayant pas le droit d’utiliser des banques pour envoyer des fonds au Hezbollah (un montant total d’environ 800 millions de dollars par an), cet argent est transféré sous forme de liquidités à Beyrouth, et décaissé à des fins diverses. Dans le passé, l’Iran avait essayé d’utiliser des monnaies virtuelles comme le bitcoin, mais sans succès. Aujourd’hui, tout est payé en espèces.

C’est un projet compliqué sur lequel plusieurs entités gardent un œil attentif. Contrairement à la bataille semi-ouverte visant à lutter contre la contrebande d’armes, il n’y a pas eu d’attaques connues visant le transfert de fonds, mais la possibilité que cela se soit passé ne devrait pas être exclue. Une attaque contre un convoi transportant des dizaines de millions de dollars en espèces causerait de graves dommages à la fois au payeur et au bénéficiaire.

Incidemment, il semble que Hajj Fadi ne limite pas ses initiatives financières à l’axe Iran-Syrie-Liban. Il semblerait qu’il joue un rôle dans le financement par l’Iran de l’infrastructure des rebelles houthis au Yémen et de l’aide financière fournie par Téhéran aux organisations terroristes à Gaza.

Un nouveau centre de pouvoir

Jusqu’à récemment, Hajj Fadi était une figure enveloppée de mystère. Il n’était connu que de très peu de gens et se déplacerait entre ses appartements et ses maîtresses et entre ses clients et ses patrons. Son apparition publique à Téhéran aux côtés de Rouhani et Assad a surpris tous ceux qui suivent son activité. La séance de photos était révélatrice de trois choses : qu’il fonctionne plus ouvertement que par le passé ; qu’il a la pleine confiance, non seulement du Hezbollah et de la Force Qods, mais aussi des dirigeants de l’axe radical eux-mêmes ; et qu’il est maintenant un formidable centre de pouvoir, ce qui est important, étant donné qu’il est responsable de la logistique plutôt que d’être un exécutant, combattant ou officier supérieur.

Peu de temps après la prise de la photo,on a revu Hajj Fadi. Cette fois-ci, il était sur le territoire des fermes de Shebaa, non loin de la frontière israélienne sur le mont Dov. Il est arrivé sur le site – où le Hezbollah entretient son différend territorial avec Israël – avec d’autres membres du Hezbollah et le commandant en chef du Hezbollah, Mahmoud Qassim al-Basal, qui travaille sous ses ordres et l’aide à transférer de l’argent.

La raison pour laquelle Hajj Fadi s’est rendu dans les fermes de Shebaa n’est pas claire, mais il ne fait aucun doute qu’il est devenu un acteur majeur dans la région. Il est probable qu’Israël le suit de près, compte tenu des frappes attribuées à Israël qui ont ciblé les opérations supervisées par Hajj Fadi. Pour autant que quiconque le sache, l’homme lui-même ne s’est pas encore retrouvé dans la ligne de mire d’Israël, mais Israël a déjà prouvé qu’il agissait contre d’autres maillons de la chaîne. Au cours de la dernière escalade avec Gaza, Israël a commis sa  première élimination ciblée depuis des années contre Hamad Hudri, un changeur de fonds responsable de la distribution de fonds iraniens à des groupes terroristes basés à Gaza. Hajj Fadi est beaucoup plus important que Hudri, surtout depuis que ses liens étroits avec les palais présidentiels de Damas et de Téhéran ont été clairement définis.

Le plus important de tout est le mécanisme de contrebande construit et géré par Hajj Fadi, qui envoie au Hezbollah des armes de pointe et qui est censé aider l’organisation à mettre en œuvre ses plans stratégiques, pour se doter de missiles de précision et d’armes susceptibles de poser un réel défi à Tsahal, ainsi que donner au groupe qui aide le plus l’Iran, de l’argent pour l’aider à se soustraire à certaines sanctions.

Adaptation : Marc Brzustowski

3 COMMENTS

  1. Dommage, excellent site pourtant,de nouveau un grand merci pour ton travail de traduction sur des évènements importants délaissés par les journalistes qui souvent disent un tas de stupidités,et ne comprennent pas grand chose au domaine militaire et géopolitique.
    Et je ne suis pas le seul à apprécier tes commentaires aussi.

  2. Très bon article, merci Marc pour ta traduction.
    Tu es l’un des rares qui donne des infos stratégiques, avec comme principal source debkafile.
    Cependant je t’indique une autre source pas utilisée, francophone et remarquable, menapress. L’attaque venant de se produire durant l’Eurovision concernait la destruction de roquettes que les Iraniens voulaient tirer de qunaitra, personne d’autre n’en a parlé,un exemple de leur intérêt qui devrait te plaire.

    • Merci Didier, mais pour avoir fréquenté les textes de la Mena, il y a bientôt 20 ans, tous ceux qui s’y sont frottés se sont vus assignés à des tribunaux ou ce genre de procès en sorcellerie, au motif que la Mena était une “agence de presse” et non un site critique comme les autres. La plupart ont renoncé à tout commerce avec l’endroit.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.