“La Shoah constitue une rupture dans l’histoire humaine”

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Georges Bensoussan: “La Shoah constitue une rupture dans l’histoire humaine”

La diabolisation du Juif a abouti à cette ontologie du mal qui décrète qu’un peuple est «en trop sur la terre», explique l’historien.

Voilà trois quarts de siècle presque jour pour jour, le 27 janvier 1945, l’Armée rouge libérait Auschwitz. L’historien Georges Bensoussan explique en quoi le génocide des Juifs diffère de tous les précédents et analyse sa place désormais centrale dans la mémoire collective de l’Occident.

LE FIGARO. – Nous commémorons le 75e anniversaire de la «libération» des camps de concentration et d’extermination. Quelle place cet événement occupe-t-il dans l’histoire de l’Occident?

Georges BENSOUSSAN. – On peut contester le mot «libération» dans la mesure où aucune action n’a été entreprise par les Alliés pour mettre fin aux tueries systématiques à Auschwitz dont ils étaient pourtant informés au moment de la tragédie des Juifs hongrois entre mai et juillet 1944.

Pas un seul avion allié n’a été dévolu à cette opération réclamée par plusieurs institutions juives de l’époque. Auschwitz n’a donc pas été «libéré». Il a été évacué par les Allemands quelques heures avant l’arrivée de l’Armée rouge.

La question essentielle, aujourd’hui, est ailleurs. Si le génocide des Juifs ne fut qu’un épisode supplémentaire dans la «triste et violente histoire des hommes» dont parlait Michelet, il n’y aurait pas lieu de faire du 27 janvier une date emblématique. Mais ce génocide a ouvert une nouvelle page dans l’histoire humaine.

Ce n’est plus le génocide comme moyen, vieille habitude, c’est le génocide comme fin en soi. Il ne s’agit pas de faire disparaître le peuple juif pour des raisons économiques, religieuses, politiques ou territoriales, mais parce qu’il représente le principe du mal sur la terre. Dans l’économie psychique de l’Occident, la diabolisation du Juif a abouti à cette ontologie du mal qui décrète qu’un peuple est «en trop sur la terre». Les modalités techniques du massacre en sont la signature. En quoi?

Ici, la victime a été amenée à l’assassin…

Quand généralement l’assassin va à la victime, ici, depuis les quatre coins de l’Europe, la victime a été amenée à l’assassin jusque dans des lieux de mise à mort conçus spécialement à cet effet. Ce ne sont pas des ennemis qui ont été assassinés, mais de la prétendue vermine qu’on a éliminée. L’ennemi garde figure humaine jusque dans la mort qu’on lui inflige.

Pas ici. La mise à mort des Juifs à Treblinka ou à Belzec, réduits à l’état de nuisibles, a détruit la notion de mort, et, par les cendres mêlées des victimes, elle a fait disparaître le principe d’humanité. De Birkenau à Sobibor, au-delà du peuple juif, ce qui a figure humaine a été «néantisé».

C’est pourquoi ce qui s’est passé là ne fut pas un massacre de plus dans l’histoire des hommes, mais une rupture anthropologique. Nous ne sommes pas dans des sociétés qui ont «vaincu le nazisme», mais dans des sociétés post-nazies (Pierre Legendre), comme le montre toute notre évolution contemporaine. Ne pas l’entendre, et continuer à ânonner qu’«il n’y en a que pour les Juifs», est faire preuve d’une singulière myopie, doublée d’une couche épaisse de bêtise.

Que nous dit cet événement sur l’Europe?

Que nous dit cet événement sur l’Europe? L’histoire du Vieux Continent s’en trouve-t-elle à jamais bouleversée?

Le génocide des Juifs n’a pas eu lieu à l’ère des persécutions mais après cent cinquante ans d’une émancipation initiée par la France révolutionnaire (1791) et après que tous les pays d’Europe eurent émancipé leurs minorités juives.

Il dit d’abord l’échec de l’émancipation rêvée par les hommes du XVIIIe siècle. Il dit aussi la force des schémas culturels qui, sans s’exposer à cette accusation d’essentialisme qui prétend voir dans la culture le nouveau synonyme de la race destiné à mieux exclure, font que certaines structures anthropologiques comme certaines représentations culturelles peuvent contribuer au terreau d’un désastre.

Le génocide des Juifs marque aussi la défaite des Lumières

Le génocide des Juifs marque aussi la défaite des Lumières, à la condition de comprendre que les douze années du IIIe Reich ne furent ni un «accident», ni une «parenthèse», mais le triomphe des anti-Lumières qui avaient réduit l’humanité au biologique et aux rapports de force. Sur fond de paramètres politiques propres au monde germanique de cette époque, ce qu’avait mis en lumière l’historienne et germaniste Rita Thalmann. Et, avant elle, Edmond Vermeil.

Le génocide fut aussi l’assassinat d’une culture

Enfin, le génocide fut aussi l’assassinat d’une culture qui fit qu’au sortir de la guerre une génération tout entière était devenue orpheline de sa langue maternelle, le yiddish.

La perception de cet événement a-t-elle évolué dans le temps?
Comme tout sujet d’histoire ou presque, sa perception a évolué, non par l’effet magique du temps, mais par le travail des historiens et les témoignages accumulés au fil des années. On est passé d’un relatif silence à une focalisation qui a parfois fini par absorber l’histoire de la Seconde Guerre mondiale tout entière. Et, par un déplacement du centre géographique du désastre, des camps de concentration de l’Ouest (qui n’étaient pas des centres de mise à mort) vers Auschwitz-Birkenau, et d’Auschwitz aujourd’hui vers les centres de mise à mort de l’Aktion Reinhard, véritable épicentre du génocide à l’Est, mais demeuré, lui, sans trace mémorielle.

Ce passage d’une mémoire aveugle à une mémoire aveuglante

Il n’y eut jamais de silence absolu. François Azouvi, il y a quelques années, avait fait litière de cette vision par trop restrictive. Reste que la mutation essentielle demeure ce passage d’une mémoire aveugle à une mémoire aveuglante, laquelle n’est d’ailleurs pas forcément synonyme d’une meilleure compréhension de l’événement, a fortiori quand, à force d’être plaquée sur le présent, comme c’est souvent le cas aujourd’hui, elle empêche de le comprendre. Lire la suite dans 

Ancien responsable éditorial du Mémorial de la Shoah à Paris, Georges Bensoussan est notamment l’auteur de L’Histoire confisquée de la destruction des Juifs d’Europe (PUF, 2016).

Il vient de publier L’Alliance israélite universelle (1860- 2020), Juifs d’Orient, Lumières d’Occident (Albin Michel, 384 p., 12,90 €)

Source: FIGAROVOX/ENTRETIEN – Alexandre Devecchio. 23 janvier 2020.

5 COMMENTS

  1. Npn ! La Shoa est dans la continuité des horreurs commises par l’humanité, et non pas une rupture.
    Une simple illustration parmi d’autres possibles : 85 millions d’hindouistes massacrés par les conquérants musulmans de l’Inde entre le XVéme et le XVIIé-ème siècle.

  2. Vous pouvez raconter ce que vous voulez, ça ne mène a rien, après des millier d’années de guerre et les massacres qui s’en suivirent, les nations les plus évolués ont commis le plus grand crime depuis la nuit des temps, ce qui revient a dire, qu’ils aurait était préférable que l’humanité n’évolue pas et reste primitive, seulement, on ne choisis pas, l’évolution de l’humanité est un fait naturel, l’évolution technologique a franchie des étapes qui défis l’entendement, par contre l’évolution psychique na pas évoluée depuis 20 000 ans, les juifs ont été exterminés et génocidès, pas pour des raisons de sous hommes et de toute les autres tares qu’on lui octroi, mais, il a joué le rôle de bouc émissaire pendant deux millénaires au peuples qui l’hébergé lorsque une crise économique , culturelle ou religieuse se manifester, la raison et très simple, la faiblesse des juifs et le manque de réaction, ou, comme hitler, voulait conquérir le monde on faisant croire que c’était uniquement pour débarrasser les nations des juifs, cause de tous les maux de la terre et qui elles mêmes étaient en crise, ce qui revient a dire, qu’il ni y’a que la force pour ne pas être écrasés comme des cafards, si la réaction et violente, l’ennemi peut-être battu et écrasé, c’est le cas de nos jours ou il faut montré ses crocs et menacer ceux espère vous battre ou encore pire vous éliminer de la surface de la terre, c’es le cas (et vous l’avez bien compris des juifs dans le monde) d’Israël, Israël utilise la puissance mais aussi l’intelligence pour écraser ses ennemis sans les exterminer et les maintenir en état d’impuissance, les antisémites voient bien ce qui ce passe et le danger dans lequel ils se mettent s’ils venaient a dépasser le point rouge, ha ba léorgéha hashkem léorguo, celui qui vient pour te tuer, lève toi tôt pour l’éliminer. S’il ni y’a plus de guerre en Europe depuis 74 ans, c’est grâce a la menace nucléaire que possèdent certains pays et sans doute pas a cause d’un certain humanisme qu’ils se sont octroyés subitement.

  3. “La Shoah est le plus grand crime de l’humanité de tous les temps.” Et aussi le plus grand suicide politico-militaro-économique du III Reich.
    Je ne tiens pas a faire un X ième commentaire sur la Shoah, et la conduite inhumaine des nazis. Mais faire comprendre que le drame de la Shoah, a très probablement permis la victoire des alliés.
    1- le III Reich aurait pus utiliser les compétences des juifs dans leur effort de guerre comme en 1914/1918.
    2- les efforts pour l’élimination des juifs, a nécessité d’énorme ressource (trains de la mort, troupes SS, services de renseignements, etc…)
    3- Toutes ses ressources manquantes on ralenti les nazis dans leur effort d’expansion.

    Ce qu’il faut reconnaitre c’est que pendant ce conflit, la civilisation Allemande qui ce voulait la plus élaboré et cosmopolite qui soit, et devenu la plus barbare.
    A ce jour, je suis admiratif par la résilience de l’Allemagne. Qui a sut tourné le dos a ses démons, est devenu un des soutiens inconditionnel d’ Israël, et un partenaire incontournable dans la création de l’Europe.

  4. Lire la suite demande abonnement, ce dont je me refuse, probablement par anticonformisme…
    En revanche, j’apporterais une nuance sur la “nouveauté” du génocide physique. Il n’est que le résultat de l’échec du génocide spirituel, le “plan B”, celui qui s’est essayé, depuis des millénaires, par toute sorte de dogmes et religions, à dissoudre les enfants d’Ysraël dans la soupe des nations…
    Quelqu’ esprit et survivance de la rébellion de Babel, inscrits dans la psyché humaine, libre arbitre oblige, et dont le seul moyen que le Seigneur ait dressé en face, est ce peuple, royauté de prêtres, nécessairement et inéluctablement menacé.
    Avec son kit de Survie, sa Torah.
    Nous y arriverons.

  5. Très bonne analyse de G Ben Soussan brillant historien et véritable érudit.
    La Shoah est un événement universel qui n’a pas son pareil par l’objectif d’assassiner le peuple juif parce que juif et tout en découlera de l’assassinat, viol, vols, pillages, expérimentations ….sur les juifs civils (25%des prix Nobel- peuple qui par ses 10 commandements et le monothéisme ont civilisé la planète..) sont réduits par les chrétiens d’Europe au stade d’animal sans identité .
    Aucun genocide, esclavagisme, colonialisme aucune guerre ne pet put être comparé à la bestialité causé par l’ensemble du peuple allemand sur des populations juives civiles sans défense dans toute l’Europe soit disant civilisée mais restée idolâtre, païenne , cruelle, barbare et antijuive en invoquant des poncifs religieux et capitalistes ou communistes!!
    Celui qui fera la moindre comparaison devrait être mis au pilori et le déchoir de son statut d’humain et certain personnage récemment s’est permis de faire une détestable allusion nauséabonde mue par des gains politiques.C’est criminel.
    La Shoah est le plus grand crime de l’humanité de tous les temps.

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