Jacob Glatstein, Voyage à rebours. Traduit du yiddish par Rachel Ertel. L’antilope, 2022.

Comme toutes les œuvres écrites dans cette belle langue d’Europe de l’est, on résiste difficilement à un flux de sympathie pour une medium qui se meurt, en dépit de quelques mouvements de revigoration, de ci, de là… En tout état de cause, le récit est prenant, chaleureux, entrecoupé de déclarations d’ordre moral et de références à la spiritualité juive. Laquelle faisait partie du quotidien des juifs de cette époque.

Le roman commence par la description d’une traversée en direction de la vieille Europe. D’où le titre du livre ; Le bateau est une sorte de microcosme que nous décrit l’auteur et il finit par en arriver à la présentation de quelques voyageurs au type manifestement juif. Mais comme il manie aussi bien l’humour que le ton grave, il finit par tomber sur un juif hollandais dont l’aspect physique se situe aux antipodes du juif polonais qu’il incarne lui-même. Ce type de remarque lui offre l’opportunité de mentionner même Spinoza dont il n’est manifestement pas un adepte…

A partir de la pages 50, l’atmosphère change, les développements sont plus sérieux, voire tragiques lorsqu’il évoque le nom d’Hitler. Ménageant les transitions, l’auteur passe d’un sujet à l’autre, mais dès que le nom du génocidaire est évoqué, on sent une âme juive battre dans l’être profond du narrateur. Notez cette phrase énoncée après avoir mentionné cette galerie de persécuteurs des juifs à travers l’histoire : Bref, Hitler est une épée brandie que s’abat avec violence sur l’histoire juive, c’est pourquoi il ébranle chaque muscle de mon corps et le sang qui l’intrigue. Dans la paradis international du navire, la nouvelle concernant Hitler fut la première gifle reçue à ma judéité…

Le nom d’Hitler à lui seul évoque tout le martyre du peuple juif et permet au narrateur de décrire au moins deux types de juif, celui qui se meut discrètement en pantoufles et récite ses prières silencieusement, fidèle à la tradition ancestrale et conscient des dangers pesant sur lui, et l’’autre type, ostensiblement conscient de sa réussite sociale et de sa démarche presque aristocratique. Ce qui m’a frappé dans cette étude d’un constate, c’est la tendresse avec laquelle la spiritualité et l’irénisme du juif sont évoqués. L’allusion à l’inépuisable sagesse du juif discret est mise en valeur, comme s’il s’agissait d’un concours d’authenticité On sent une condamnation en filigrane de la condamnation de ceux qui ont troqué leur identité juive millénaire contre le plat de lentilles de la culture européenne…

Un dialogue ou plutôt une confrontation courtoise s’instaure entre le narrateur et le Hollandais qui se dit d’abord citoyen batave et ensuite juif… Le débat est ancien et roule sur le cas de ce jeune juif hollandais, issu d’une bonne famille, très instruit et bien sous tout rapport qui plaque tout pour se rendre en Israël : Vivre dans la belle Hollande et rêver d’Israël, c’est incompréhensible.  Les parents en conçoivent une amertume bien compréhensible.

Dans un autre contexte, cela m’a fait penser au cas de Gershom Scholem dont le père, Arthur Scholem, ne comprenait pas le choix de son fils rebelle de se rendre en Terre sainte, renonçant à la proie pour l’ombre. On peut en prendre connaissance dans son autobiographie, De Berlin à Jérusalem. C’est le sempiternel débat qui garde aujourd’hui encore toute son acuité.

Dans le chapitre suivant, le narrateur va beaucoup plus loin puisqu’il dépeint, sous un jour particulièrement sombre, la vie de juifs expatriés dans les contrées les plus lointaines, en Amérique du sud, par exemple, où ils espèrent faire fortune. Le narrateur utilise une référence midrachique d’un fleuve mythique de feu qui roule ses flots incandescents tous les jours de la semaine, et se repose le jour du chabbat… Il s’appelle nehar Sambatyon…

Le plaidoyer est assez triste : les jeunes hommes juifs, en âge de se marier, ne trouvent pt pas de jeunes filles juives et sont contraints de se rabattre sur des jeunes filles colombiennes dont l’apparence n’est pas très flatteuse… Mais, nous dit le narrateur, il faut bien vivre et on se met en ménage avec qui on trouve. Et cet aspect des choses est décrit sur bien des pages et des pages. La démonstration semble entendue : pour rester juif il faut une oasis de vie juive. La morale de l’histoire : si vous voulez mener une vie juive, il ne faut pas vous rendre dans des lieux inaccessibles à d’autres juifs. Le tempe finira par venir à bout de toute volonté de rester fidèle à ses origines. Notamment à Bogota en Colombie. Décidément, on discute ferme dans ce vieux bateau en partance pour une destination qu’st e voyage à rebours…

Selon que ses interlocuteurs changent, le narrateur adapte son discours. A présent, donc après le juif hollandais, il se trouve en compagnie d’un Russe qui loue avec force dithyrambes les mérités de la nouvelle URSS qui a tant donné aux juifs : des écoles, des théâtres, des avantages, plein de choses qui leur étaient refusées du temps des Tsars avec la réglementation des villes de résidence, le numerus clausus pour l’accès aux lycées et aux universités, etc… Bref, enfin les juifs étaient considérés comme des citoyens à part entière ou presque.

Le chapitre suivant nous offre une description des pogroms dont étaient victimes les juifs sous le régime tsariste. La crainte effroyable suscitée par les hordes de cosaques se livrant à des opérations de terreur contre les communautés juives locales. Narrateur intarissable, celui qui est toujours le passager d’un bateau en route vers l’Europe, fait vivre sous nos yeux le long calvaire des juifs sous tous ces régimes dont l’antisémitisme était devenu proverbial. La facilité avec la- quelle on mettait le feu aux maisons et aux synagogues est stupéfiante. Sans même parler des habitants atteints dans la rue ou chez eux, par les balles… Après ces longs passages, l’auteur mentionne quelques passagers du bateau afin de bien montrer que ces échanges se font toujours à bord.

Il est toujours difficile pour un philosophe de conclure un passage portant sur le contenu d’un roman. Mais un roman juif a toujours une épaisseur, une densité intellectuelle que d’autres langues n’ont pas. Et ceci dit sans la moindre apologétique. Je veux dire que même lorsqu’une discussion démarre sur un sujet banal, le débat finit toujours par aboutir à de la métaphysique ou, comme ici, au sens de l’Histoire. Alors je prends le parti de citer un passage qui illustre bien ce que je veux dire :

Où vont tous ces juifs ? En Pologne, en Roumanie, en Union Soviétique, en Lituanie. Où sont passés les autres qui voyageaient juste pour leur plaisir ? A Paris, en Italie, en Angleterre, en Irlande, en Suisse, en Espagne. Où vont ces juifs ? Une foule de juifs. Dans le navire, on ne les voyait pas si nombreux ! Ici nous sommes tous rassemblés comme une quatrième classe. Les visages sont sombres.

UN beau roman qui incite à réfléchir, à se poser des questions. N’oublions pas de féliciter la traductrice Madame Rachel Ertel pour la fluidité de sa traduction.

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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