Henry Bonnier, André Chouraqui, un prophète parmi nous

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Henry BONNIER, André Chouraqui, un prophète parmi nous, (Erickbonnier, 2019).

La lecture de ce beau livre est un véritable délice.

Il m’a permis de mieux connaître mon grand ami disparu, André Natan Chouraqui, natif d’Ain T’émouchent, devenu par la suite après bien des vicissitudes existentielles l’éphémère maire adjoint de la ville de Jérusalem, avant de se découvrir sa véritable vocation, loin des jeux de la politique et de la comédie sociale: traduire en la langue de Voltaire, apprise à l’école plus que parlée au sein du groupe familial, les trois grands livres révélés du monothéisme abrahamique : la Bible hébraïque, les Evangiles et le Coran.

Comme le signale M. Bonnier dans les premières lignes de cet ouvrage, il ne s’agit pas d’une biographie au sens académique du terme, on ne cherche pas à tout dire historiquement de la vie de cet homme exceptionnel, en avance sur son temps: en fait, il s’agit d’un livre inspiré, spirituel, qui extrait les événements les plus marquants de la vie d’un homme, qui ont pesé sur son évolution et l’ont marqué à tout jamais.

Et sous cet aspect, nous ne serons jamais assez reconnaissants à M. Bonnier de nous avoir fait découvrir un homme que nous pensions bien connaître alors que nous n’en étions restés qu’à la superficie.

Henry Bonnier dut à un heureux hasard (mais ce hasard est il si arbitraire, si hasardeux, n’obéit il pas à un ordre invisible qui nous échappe ?) l’entrée en contact avec André Chouraqui : la participation à une série d’émissions radiophoniques ; le reste suivit presque naturellement, tant ces deux hommes étaient fais pour très bien s’entendre…

J’ai moi-même bien connu André que je voyais régulièrement à Paris et à Jérusalem, mais je suis à une distance astronomique de ce que M. Bonnier a gagné en connaissance profonde de Chouraqui.

Il était le seul apte à écrire cette biographie spirituelle où ne manque aucun Erlebnis (événement vécu), où tous les faits marquants sont examinés de l’intérieur, comme vécus parallèlement par l’auteur qui a rencontré régulièrement son sujet.

Impossible de dire ici tout ce qu’il faudrait pourtant dire. On se contentera donc de quelques aspects cruciaux de l’histoire: tout d’abord, la sauvegarde de l’idée d’un Dieu créateur en dépit de l’enseignement athée de tant de professeurs de l’enseignement public, ensuite la volonté irrémissible de se confronter fraternellement aux deux autres grands héritiers du monothéisme abrahamique (j’ai été impressionné par la fulgurante improvisation d’André à Fès devant des centaines d’étudiants), le christianisme et l’islam, et puis la volonté de rejoindre la terre ancestrale et de s’identifier à la renaissance nationale d’Israël.

Cette tâche dépasse nettement les capacités d’une seule vie humaine ; pourtant, Chouraqui s’y est attelé toute sa vie; au cours d’un inlassable labeur, il a réussi à s’imposer dans un cercle d’universitaires dont l’horizon était nettement moins large que le sien.

Je me suis souvenu avoir moi-même, jadis, rendu compte sur toute une page du Mondes des livres, de sa traduction du Pentateuque, parue aux éditions Jean-Claude Lattès.

Cela remonte à presque trente ans et je me souviens de sa réaction à cet article…

Mais en 2001, après les attentats de New York, nous avons tous deux signé une tribune paru en première page du Figaro le jour de la Toussaint, intitulé De quel islam parlons nous ?

Mais revenons à André et à au moins deux drames qu’il vécut au sein de lui-même comme des drames le touchant personnellement: les sanglantes contestations judéo-chrétiennes qui faillirent en deux millénaires faire disparaître Israël de la surface de la terre, et aussi l’antagonisme avec l’islam dont la culture et la langue étaient partie intégrante de la personnalité des communautés juives, en Afrique du nord et en Orient.

Les passages que M. Bonnier consacrent à ces différentes problématiques sont remarquables : il montre tout d’abord comment le jeune homme a vécu dans plusieurs univers mentaux à la fois, et cette tension polaire si fatigante fût-elle, a été très féconde.

Chouraqui fut un grand Juif, un Juif conscient de la valeur de la culture religieuse dont il était issu, mais il n’a jamais cru que le monde entier était aux Juifs…

Son attitude respectueuse de l’autre et de ses croyances me fait penser à une phrase bien tournée d’Emmanuel Levinas : Il y a nous mais il y a aussi les autres…

Dans sa vie intime, André a connu de près des êtres de religion chrétienne et qui ont partagé parfois sa vie… La-dessus, M. Bonnier a écrit des pages d’une rare beauté. La personnalité de Jésus qu’André nomme toujours d’après son nom hébraïque est une personnalité centrale dans la pensée judéo-chrétienne de l’auteur.

Mais il me faut passer assez vite à la relation avec le monde arabo-musulman: ce conflit a été vécu intimement par le jeune locuteur du judéo-arabe, par le philologue averti du système des langues sémitiques (pour parler comme Renan) : des hommes qui parlent des langues sœurs (hébreu, arabe, araméen) ne sauraient être condamnés à être des ennemis perpétuels ; mais c’est pourtant ce que Chouraqui a dû vivre tous les matins que Dieu fait, dans sa ville chérie Jérusalem : les attentats, voire les guerres et enfin, la libération de Jérusalem que les Juifs espéraient depuis deux millénaires.

Dans sa Lettre à un ami arabe, Chouraqui défend les droits des Juifs mais jamais il ne renie la part arabe inhérente à l’essence de tout Juif d’Orient. Il insiste plus que nous ne saurions le faire sur cet héritage commun que la langue et l’histoire nous ont donné.

Pour finir, un mot de la relation à nos frères chrétiens, si chère au cœur de Chouraqui. On me permettra de relater ici en conclusion un épisode personnel : en février 2000, en ma qualité de vice président de la Fraternité d’Abraham, je fus reçu au Vatican par le pape polonais Jean-Paul II.

Mais tout en dormant à Santa Martha je prenais mes repas de midi dans le palazzo du cardinal Etchegarray ; un jour, alors que nous buvions le café, je lui posai la question suivante : Eminence, j’ai visité tous les dicastères ce jour mais aucun n’est dédié aux Juifs…

De sa voix si rocailleuse, le cardinal me fit l’inimitable réponse suivante : Professeur, il n’ y a pas de dicastère pour la famille…

Nul doute qu’André aurait été en accord avec une telle réponse.

Il faut remercier M. Henry Bonnier pour cet excellent ouvrage dont il nous fait l’aubaine : c’est une biographie intérieure, spirituelle d’André Chouraqui, un homme en avance sur temps. Et c’est là la définition de la prophétie.

Henry Bonnier, André Chouraqui. Un prophète parmi nous. Erickbonnier éditions, 2019.

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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