Finkielkraut : “Les politiques nous prennent pour des enfants”

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Le philosophe rappelle que la littérature aide à décrypter l’actualité. Il porte un œil critique sur Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Vincent Peillon. Quel est votre rapport à l’actualité?

Comme Pierre Manent, au début de son Cours familier de philosophie politique, je citerai Claudel :

“Ce n’est point le futur que j’envisage, c’est le présent même qu’un dieu nous presse de déchiffrer.

Où suis-je et quelle heure est-il?

Telle est de nous au monde la question inépuisable.”

Je lis les journaux, je regarde et j’écoute les informations, pour tenter de répondre à cette question.

Pourquoi ne pas s’engager pour la Syrie?

Comme intellectuel, je m’engage, j’interviens, je prends publiquement parti quand je crois pouvoir éclairer mes contemporains sur des réalités que le discours majoritaire ne veut pas prendre en compte ou simplifie outrageusement.

C’était le cas en 1991, au moment du siège de Vukovar par l’armée yougoslave.

Aujourd’hui, tout le monde est horrifié par les agissements de l’armée syrienne.

Le gouvernement français n’a pas besoin de moi pour regarder cette monstruosité en face et prendre les mesures économiques et politiques qui s’imposent.

Doit-il aller plus loin?

Le peut-il?

Je n’ai pas de réponse catégorique à cette question.

Avant de donner un conseil ou, a fortiori, de lancer une injonction, il faut se mettre humblement à la place des responsables et tenir compte de la réalité.

Malgré le veto russe et chinois, malgré l’implication iranienne, une intervention militaire serait envisageable si, en Syrie, un État était en train d’écraser un peuple.

Malheureusement, le peuple syrien lui-même est divisé, la guerre civile a déjà éclaté, elle gagne même le Liban.

Nous savons, qui plus est, que le régime qui succédera à celui du tyran sanguinaire n’aura rien de démocratique et qu’il mènera la vie très dure aux minorités.

Ce n’est pas une raison pour ne rien faire.

La complexité ne doit pas servir d’excuse à l’inaction.

Mais il ne revient pas non plus à l’intellectuel d’être l’inintelligent qui transforme la réalité en scénario de western.

L’écrivain Renaud Camus, votre ami, appelle à voter pour l’extrême droite.

Est-ce qu’on peut être ami avec quelqu’un et condamner ses propos?

Renaud Camus s’est prononcé pour Marine Le Pen lors de la dernière élection présidentielle.

Ce choix m’a désolé.

Il ne l’a pas fait cependant parce que Marine Le Pen est fasciste mais parce qu’à ses yeux, elle a rompu avec la nostalgie pétainiste et les références fascisantes de son père.

Il se trompe, sans doute, mais du moins ne se déshonore-t-il pas.

Tout en me tenant à distance du parti politique qu’il a fondé, je lui garde donc mon amitié et, n’en déplaise aux gouverneurs de nos lettres, mon admiration. Renaud Camus est un très grand écrivain.


Renaud camus

Il mène, avec les Demeures de l’esprit, une entreprise prodigieuse de recollection de la grande culture européenne. J’aimerais que les cosmopolites autoproclamés, qui se réjouissent aujourd’hui de le voir sans éditeur, aient sa connaissance et sa curiosité du monde.

Est-ce que vous êtes de droite?

Un jour, on a demandé à Hannah Arendt où elle se situait dans le champ politique, elle a répondu:

“Je ne sais vraiment pas et je ne l’ai jamais su.

Les gens de droite me disent de gauche et les gens de gauche m’accusent d’être de droite.

Je ne crois pas que les véritables questions de ce siècle soient ainsi éclairées d’une manière quelconque.”

Hannah Arendt refusait de séparer en deux parties ennemies l’aspiration à modifier les choses, à créer du neuf, et le besoin d’un monde composé d’oeuvres et d’objets dont la permanence résiste à l’usure ou à l’oubli.

Je pense comme elle et, à l’instar de Kolakowski, le philosophe polonais, je me définis comme conservateur, libéral, socialiste.

Mais pour être plus précis, je suis en délicatesse avec la gauche depuis que je dénonce le racisme, la francophobie, la judéophobie qui sévissent dans les lieux protégés par l’antiracisme officiel.

Cette gauche nous interdit de voir ce que nous voyons pour ne pas “stigmatiser”, comme on dit aujourd’hui, les “quartiers populaires”, comme on dit également.

Cela me vaudra encore quelques ennuis, mais je continuerai à lui désobéir et à ouvrir les yeux.

L’opposition président bling-bling (Nicolas Sarkozy) et président normal (François Hollande) vous semble-t-elle pertinente?

Il y avait beaucoup d’esbroufe dans les premiers temps du mandat de Nicolas Sarkozy.

À vouloir afficher sa différence avec son prédécesseur, François Hollande pèche aussi par excès de communication.

Prendre le train, réduire son salaire et celui de ses ministres alors même qu’on constitue un gouvernement pléthorique et donc cher, c’est accumuler les symboles et accumuler les symboles, c’est nous prendre pour des enfants.

Nous méritons mieux que cette modestie ostentatoire.

Le tweet de Valérie Trierweiler, soutenant Olivier Falorni contre Ségolène Royal, change-t-il la donne?

La première dame de France nous avait avertis qu’elle ne serait pas une potiche.

Promesse tenue : sa démonstration de jalousie féroce, pour celle qui demeure sa rivale bien qu’elle l’ait supplantée, pulvérise l’image antisarkozyste de normalité et de sobriété que s’appliquait à donner son compagnon.

Valérie, c’est du furieux : malheur pour la politique, régal pour les amuseurs.

Vincent Peillon, le nouveau ministre de l’Éducation, se présente comme le ministre des élèves.

Un ministre de l’Éducation ne peut pas envoyer plus mauvais signal aux élèves que de dire qu’il est leur ministre et que d’envisager, dans la foulée, de supprimer les notes dans l’enseignement primaire.

Alors que le niveau s’effondre et que les incivilités augmentent, alors que la violence se déchaîne dans toujours plus d’établissements, on attendrait d’un ministre un discours de rigueur et d’exigence.

Si la gauche était encore celle de Jaurès et de Monsieur Germain, l’instituteur de Camus, ce discours, elle le tiendrait.

Le courage en politique ne serait-il pas de rester modéré?

Je tiens la modération pour une grande vertu politique, mais elle ne consiste pas, selon moi, à rechercher le compromis à tout prix.

Le modéré, c’est celui qui se refuse à penser, comme Robespierre, que la politique est la guerre de l’humanité contre ses ennemis, c’est celui qui examine les raisons de ses adversaires.

Camus a élaboré toute une philosophie de la modération et Jean Daniel est aujourd’hui son digne héritier.

L’affaire Merah a donné lieu à une recrudescence de l’antisémitisme.

Après les crimes antifrançais et antisémites de Mohamed Merah, la violence contre les juifs s’est accrue et a culminé à Villeurbanne.

Merah, pour certains, est un héros, un martyr, voire un exemple à suivre. Et cela, c’est le Crif qui nous l’apprend.

Pourquoi la presse n’a-t-elle pas enquêté?

Pourquoi n’a-t-elle pas voulu savoir si la minute de silence, observée dans les écoles en mémoire des victimes de Merah, a été bien respectée?

Parce qu’elle est politiquement correcte, et que le politiquement correct consiste non seulement à surveiller les pensées mais à censurer le réel.

L’affaire Strauss-Kahn n’en finit pas de ne pas finir.

Dans la presse anglo-saxonne, quand on déballe la vie des gens célèbres, c’est pour flatter le voyeurisme du public.

En France, quand on fait pareil, quand les journaux violent le secret de l’instruction, c’est, nous dit-on, pour éclairer les citoyens et pour lutter contre le sexisme.

Cet alibi me dégoûte.

L’intimité de la vie privée ne doit pas couvrir les crimes, mais l’échangisme n’est pas un crime.

Mon droit de ne pas connaître cette partie de l’existence de Dominique Strauss-Kahn a donc été bafoué.

C’est infiniment regrettable.

La littérature aide-t-elle à décrypter le monde?

Pour saisir le monde, on a besoin de mots, de phrases, de pensées, d’histoires, on a donc besoin de la littérature.

J’étais récemment en Israël pour un colloque sur la laïcité.

Je lisais, là-bas, Une histoire d’amour et de ténèbres, d’Amos Oz.

C’est un livre magnifique et éclairant. Il y a l’actualité, mais il y a aussi la profondeur de temps, les morts, la généalogie.

C’est à la littérature qu’il revient de faire vivre tous ces fantômes.

C’est le miracle de la littérature que de donner corps à cette invisibilité.

Marie-Laure Delorme – Le Journal du Dimanche Article original

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