Retour sur le deuxième congrès de la Société des études juives à Aubervilliers

Des enseignants et chercheurs du monde entier se sont retrouvés pendant deux jours pour faire part de leurs dernières découvertes en études juives

Du dimanche 12 au mardi 14 décembre 2021, le deuxième congrès de la Société des études juives (SEJ) s’est tenu au Campus Condorcet à Aubervilliers.

C’est un petit monde que celui des chercheurs. D’autant plus restreint quand il concerne un domaine en particulier, les études juives. Ils ont néanmoins leur rendez-vous biannuel pour la deuxième fois en deux ans : le congrès de la SEJ.

À cette occasion, des spécialistes des mondes juifs et du judaïsme, de leur histoire, de leurs textes et des sociétés, présentent leurs dernières recherches, échangent sur leurs travaux et réfléchissent ensemble à de futurs projets d’études.

Le thème fédérateur de ces journées ? « Juifs et judaïsme : histoire, textes et société ». La prestigieuse SEJ a été fondée en 1880 par Isidore Loeb, Zadoc Kahn et Israël Lévi, son objectif était de ranimer l’intérêt pour l’histoire du judaïsme français et répandre la connaissance du judaïsme. Le nom de ses présidents forcent l’admiration : aux fondateurs s’ajoutent Maurice Liber, Julien Weill, Georges Vajda, Charles Touati, Gérard Nahon, Gilbert Dahan, Évelyne Oliel-Grausz et Simon Mimouni. Actuellement, l’institution est présidée par Jean Baumgarten.

L’historienne Sandrine Szwarc évoquant le « génial clochard » Chouchani. (Crédit : Audrey Alcabes/Paroles d’étoiles)

Depuis sa création, la SEJ favorise le développement des études relatives à la religion, à l’histoire, aux littératures et aux sociétés juives, et principalement concernant les Juifs en France. Nombre d’universitaires de marque y ont participé dès l’origine parmi lesquels Anatole Leroy-Baulieu, Gaston Paris ou Ernest Renan.

La SEJ publie la Revue des études juives (REJ) qui est devenue l’une des principales revues d’érudition juive moderne, incluant des rapports sur les activités de la Société.

Les créateurs de la REJ voulaient y mettre en œuvre un équivalent français de la grande entreprise d’étude scientifique du passé juif et de défense du judaïsme face à ses détracteurs qui s’était développée en Allemagne, la Wissenschaft des Judentums, la renommée académie des Sciences du judaïsme allemand. Ses premiers directeurs furent Isidore Loeb puis Zadoc Kahn. Georges Vajda, collaborateur dès les années 1930, en fut le principal auteur et l’animateur de 1945 à 1980.

La SEJ dispose également de la Collection de la Revue des études juives, aujourd’hui dirigée par José Costa, Alessandro Guetta et Max Polonovski. Par ailleurs, des ouvrages fameux ont été édités sous sa responsabilité tels que la Gallia Judaïca de H. Gross (1897), les Œuvres complètes de Flavius Josèphe sous la direction de Théodore Reinach (1900-1932), et les Tables des calendriers juifs depuis l’ère chrétienne jusqu’au XVIIIe siècle, d’Isidore Loeb (1886).

Après la Seconde Guerre mondiale, les activités de la SEJ ont repris sous la direction de Georges Vajda, ainsi que les publications de la REJ. Reconnue d’utilité publique en 1896, elle organise des conférences mensuelles, des journées d’études et dispense chaque année, avec l’aide de fonds privés, un prix de thèse francophone en études juives. La SEJ est membre de la European association for jewish studies (EAJS).

Pendant un laps de temps important, l’institution était en sommeil. Elle a repris ses activités colloquiales depuis peu avec l’organisation en juillet 2019 du premier congrès de la SEJ. Organisé à Strasbourg, son thème portait alors sur les « mondes juifs d’hier à aujourd’hui ». La conférence inaugurale était alors proposée par le Pr. Sanjay Subrahmanyam qui occupe la chaire d’histoire indienne à l’université de Californie à Los Angeles, et la chaire internationale « Histoire globale de la première modernité » au Collège de France. Son titre : Juifs et Nouveaux-Chrétiens dans le premier empire portugais : Pour une histoire connectée. Puis, pendant deux journées, les enseignants, chercheurs et étudiants se sont succédé pour faire connaître leurs travaux. Le succès de la rencontre a motivé sa réitération. Alors que jamais de congrès n’avait été mis en place, la SEJ a pensé à importer en France un modèle issu du monde anglo-saxon pour redynamiser l’institution. Et la réussite fut au rendez-vous.

Il y a quelques jours donc, du 12 au 14 décembre 2021, au Campus des sciences humaines Condorcet à Aubervilliers, les enseignants et chercheurs internationaux issus de disciplines diverses des sciences humaines, étaient invités à recommencer. Le deuxième congrès de la SEJ accueillait également des étudiants à partir du Master 2. Malgré la situation sanitaire inquiétante, les membres du bureau de la SEJ – Jean Baumgarten, Alexandre Cerveux, Mathias Dreyfuss, Judith Kogel, David Lemler, Pierre Savy, Claire Soussen – ont réussi à maintenir l’événement.

Les contributions portaient sur des sujets allant de l’Antiquité au temps présent. Elles traitaient d’histoire, de philosophie, de littérature, d’art, de patrimoine, d’études bibliques et rabbiniques, de sociologie et d’anthropologie, de linguistique et de langues juives et d’histoire du livre.

David Lemler (Crédit : capture d’écran Akadem/Facebook)

 

Comme nous l’a confié David Lemler, le comité auquel il appartient a été « très satisfait de la qualité des propositions ». Et puis, il existe maintenant « un lieu et un temps fédérateur dans un paysage institutionnel très éclaté pour permettre à des personnes, qui ont peu l’occasion, de se rencontrer… »

Parmi les temps forts du congrès, la conférence inaugurale donnée au MAHJ le 12 décembre, tint toutes ses promesses en abordant « Les racines juives de Marcel Proust : son arrière-grand-père, Baruch Weil, mohel parisien ». Le conférencier n’était autre qu’Antoine Compagnon, professeur honoraire au Collège de France.

Le lendemain, les communications se sont succédé, tout aussi passionnantes, articulées autour de plusieurs thématiques : « Archives, histoire », « Histoire, sociétés », « Histoire médiévale », « Histoire contemporaine », « Textes, littérature » ou « Philosophie ». Parmi les intervenants, on notait notamment la présence de Joëlle Allouche Benayoun, Judith Olszowy-Shlanger, Sophie Nordmann, Gilles Hanus, Géraldine Roux, Alessandro Guetta…

À l’issue de la première journée d’interventions, le Prix de thèse en études juives 2021 fut remis à Zoé Grumberg pour son étude portant sur « Militer en minorité ? Le ‘secteur juif’ du Parti communiste français de la Libération à la fin des années cinquante ». Ainsi qu’à Sarah Gimenez pour sa thèse portant sur l’ « Édition critique : du proverbier manuscrit d’I.S. Révah (judéo-espagnol, Salonique, 1936) ».

Comme l’a souligné Sylvie-Anne Goldberg, présidente du jury, les thèses en lice étaient de grandes qualités.

« Les racines juives de Marcel Proust » expliquées par Antoine Compagnon lors de la soirée d’ouverture du congrès de la SEJ. (Crédit : Audrey Alcabes/Paroles d’étoiles)

Mardi 14 décembre 2021, les conférences se sont poursuivies avec des communications de Dan Arbib, Audrey Kichelewski, Miklós Konrad, Claire Zalc, Claude Nataf, … pour ne citer que quelques-uns des spécialistes entendus.

Directrice de recherche au CNRS, Katell Berthelot proposait en fin d’après-midi une conférence bien suivie dont le thème était : « Du peuple juif dans le monde gréco-romain : une appartenance héritée ou choisie ».

Si la SEJ a été créée pour relayer en France l’esprit de l’Académie des sciences du judaïsme allemand, il faudrait saluer son évolution avec l’audace dont le comité a fait montre en proposant des plateaux autour d’études rabbiniques, un domaine discuté, pour ne pas écrire rejeté jusque-là, dans les études savantes.

Des chercheurs internationaux s’intéressaient ainsi à « La spécificité de l’argumentation talmudique », et au thème de : « Ritualiser le corps religieux et juridique dans la pensée rabbinique : gestes, paroles, vêtements ».

Zoé Grumberg, lauréate du Prix de thèse en études juives. (Crédit : Audrey Alcabes/Paroles d’étoiles)

Par ailleurs, des enseignants-chercheurs aux thèmes novateurs ont pu prendre la parole comme le sociologue Sébastien Mosbah-Natanson qui a délivré ses premières conclusions sur son étude comparative des travaux de Shmuel Trigano et Shmuel Einsenstadt concernant les notions de
« peuple » et « civilisation ». Ou encore la communication de l’auteure de ses lignes concernant « Chouchani, initiateur de l’École de pensée juive de Paris », ce savant marginal dont même le nom était incertain, exclu jusqu’alors des milieux universitaires par l’absence de publication, d’enseignement académique et en raison de son style original.

Enfin, deux sessions étaient consacrées aux humanités numériques, un sujet également inédit et à investir.

Le congrès s’est clôturé par l’Assemblée générale de SEJ qui, compte tenu des promesses tenues, a pris acte de l’organisation d’un nouveau rendez-vous qui sera organisé dans deux ans.

Au final, le deuxième congrès de la Société des études juives s’est soldé par le succès « car il a permis de rassembler des chercheurs, essentiellement francophones, en études juives alors qu’il existe peu de lieux capables de fédérer un tel rendez-vous », nous a confié David Lemler.

Audrey Kichelewki et Jean Baumgarten lors de leurs interventions. (Crédit : Audrey Alcabes/Paroles d’étoiles)

Pour aller plus loin : Il est à noter que les adhésions sont possibles via le site Internet car la SEJ en tant que société savante ou association académique pour la promotion des études juives est ouverte aux universitaires qui travaillent sur ces sujets.

Par SANDRINE SZWARC 23 décembre 2021, fr.timesofisrael.com
« Les racines juives de Marcel Proust » expliquées par Antoine Compagnon lors de la soirée d’ouverture. (Crédit : Audrey Alcabes/Poussières d’étoiles)

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