Ce que l’islamologie moderne doit aux savants et aux penseurs juifs du Moyen Age à nos jours…*

I La langue arabe dans la culture juive

Depuis les premiers siècles de l’islam, les juifs se sont retrouvés impliqués dans la langue et la culture islamiques. On peut signaler le cas des penseurs et exégètes karaïtes, une secte dissidente du judaïsme qui rejetait la tradition rabbinique orale pour ne retenir que la tradition écrite, les vingt-quatre livres de la Bible hébraïque. Ces savants possédaient à fond la langue arabe et les deux autres langues du groupe sémitique nord, l’hébreu évidemment mais aussi l’araméen. Ils en imposaient même aux grands lettres parmi leurs frères ennemis, les rabbanites.

Cela a commencé vers le milieu du VIII-IXe siècles et cela s’est poursuivi jusqu’au XVII-XVIIIe siècles pour les plus célèbres d’entre eux. La langue arabe a permis aux lexicographes et grammairiens juifs de mieux cerner le texte biblique au plan philologique. Souvent, la philologie était appelée au secours d’exégètes karaïtes, désireux de miner le bien fondé des articles de foi des juifs orthodoxes ; e.g. les règles et interdits du sabbat, l’abattage rituel, le mélange du lait et de la viande, le calcul des fêtes par le calendrier, etc… Dans les lieux de culte karaïte, on retrouve le même dépouillement et le style sobre, propres aux mosquées. Et même le déchaussement et les prosternements durant les prières proviennent d’un héritage arabo-musulman.

Mais les juifs qui ont, comme Moïse Maimonide, adopté la langue arabe comme médium linguistique, sont en majorité restés dans le giron du judaïsme rabbinique. L’auteur du Guide des égarés n’aurait jamais pu assembler cette œuvre essentielle dans l’histoire intellectuelle du judaïsme, sans l’apport des falasifa, les penseurs arabes nourris par les œuvres de l’hellénisme tardif.

Cette influence arabo-musulmane avait déjà commencé à se faire sentir dès le milieu du VIIIe siècle avaec Sadya Gaon (882-942) et son livre Sefer emounot we dé ot Kitab al amanat xal i’tiqadat. (Ilm al kalam ; Saadya se considérait comme un moutakallem juif) Jusqu’à Maimonide (1138-1204) inclus, les penseurs juifs d’Europe et d’Orient écrivaient et correspondaient entre eux en arabe mais avec un alphabet hébraïque..

Une bonne partie des commentateurs juifs de Maimonide, tout en dominant la langue arabe, amorcèrent un retour vers l’hébreu. Cette ré-hébraïsassion de la philosophie a fait que la pensée juive ne soit plus considérée comme un sous produit de la philosophie islamique. Car les textes grecs dont la tradition de la falsafa s’est copieusement nourrie avaient été assimilés par les juifs dans leurs version arabe…

Un fait peu connu : j’ai édité dans la revue israélienne Daat la traduction hébraïque d’un commentaire en arabe du Guide des égarés (Dalalat al hayyirin), fait par un penseur iranien de la seconde moitié du XIIIe siècle, Mohammed ibn Zakharira al-Tabrizi. Ce natif de Tabriz a jugé bon de commenter en langue arabe le texte arabe de Maimonide concernant les 25 propositions philosophiques de la seconde partie du Guide des égarés. Il savait bien à qui il avait affaire puisqu’il nomme Maïmonide en ces termes : Moussa ben Maimoun al israili al gourdobi. L’origine juive de Maimonide n’est pas passée sous silence.

II. Les savants juifs et l’islamologie.

Ernest Renan a écrit quelque part que la version hébraïque de la Bible a été sauvée de la disparition grâce à l’obligeance des milieux juifs ; les chrétiens, eux, n’y accordaient pas la même importance. Au fil des siècles, les commentateurs juifs ont examiné le texte massorétique sous toutes ses formes, notamment dans l’Europe chrétienne qui allait connaître le siècle des Lumières, qui verra se renforcer le fondement philologique de l’exégèse.

On ne cherchait plus à imposer à la Bible des idées théologiques ou des pratiques de même nature, mais on voulait aller à la découverte du texte biblique stricto sensu… Back to the Bible.. Les savants allemands, de leur côté, ont repris en l’adaptant l’expression hébraïque : e ka-katouv ou shénéémar : es steht geschrieben (il est écrit).

Du coté juif, il faut surtout signaler l’apparition de la Science du judaïsme (Wissenschaft des Judentums), dans le sillage de la philosophie hégélienne, qui va revisiter tout ce Moyen Âge judéo-arabe au point que tous les savants juifs allemands qui s’occupaient de philosophie juive étaient automatiquement des arabisants et des islamologues. La quasi totalité des islamologues européens du XIXe siècle étaient des juifs.

Il m’est apparu dans mes années d’études qu’un nombre impressionnant de jeunes rabbins joignaient à leurs études proprement rabbiniques l’obtention du titre de docteur (Herr Rabbiner Doktor), en ayant fait une thèse sur des textes juifs rédigés en arabe. L’homme juif le plus savant de tous les temps n’était autre que Moritz Steinschneider qui rédigea une somme au titre évocateur suivant : Les traductions hébraïques du Moyen Âge et les juifs en tant que traducteurs. Or, il s’agit exclusivement de traductions de textes écrits en langue arabe. Steinschneider était un excellent arabisant, comme l’ont été tous ses collègues à Berlin, à Budapest et ailleurs.

Je renvoie à mon QS ? La science du judaïsme où je fournis une liste détaillée de la quasi-totalité de ces savants dont certains comme Salomon Munk, l’auteur des Mélanges de philosophie juive et arabe, (Paris, 1l857) fut l’incubateur de toutes les études à venir dans ce domaine. Munk était d’origine allemande et dut quitter sa terre natale pour avoir accès à l’enseignement supérieur en France.

Les séminaires rabbiniques, qu’ils fussent orthodoxes ou libéraux ou même réformés, donnaient à leurs élèves une excellente formation en langues sémitiques. Ces hommes étaient avant tout des philologues avant d’être des spécialistes des religions comparées.

Combien de noms pourrions nous citer depuis le XIXe siècle allemand à nos jours ? On a déjà vu Steinschneider dont le livre Die arabische Literatur der Juden donne une vue d’ensemble de la contribution des savants juifs, et on arrive à des savants qui viennent de nous quitter : Georges Vajda, Shlomo Pinès, Haïm Zafrani, sans omettre au début du XXe siècle, l’éminent savant Ignaz Goldziher de Budapest, avec ses Orientations exégétiques du Coran, Muhamedaniasch Studien qui alla jusqu’à prier avec les fidèles musulmans d’Al-Azhar.

Son journal intime et sa correspondance ont été publiées en allemand par son successeur Alexander Scheiber… Et je ne parle pas de David Kaufmann qui a édité des sources philosophiques arabes ; mais c’est bien Goldziher qui s’est révélé être le plus productif. Cette ville de Budapest a fourni de gros contingents d’islamologues juifs qui considéraient leur action comme une contribution indispensable à la compréhension de leurs études. Juives menées en parallèle. Wilhelm Bacher en fit partie.

J’ai évoqué plus haut le choix de thèmes judéo-arabes pour les jeunes doctorants allemands. C’était une manière de lutter contre les discriminations chrétiennes contemporaines ; en montrant que déjà au Moyen Âge une autre civilisation en plein essor avait donné leur chance aux juifs, ce que l’Europe se refusait à faire en soumettant les juifs à un numerus clausus insupportable. En gros, on invitait les pays chrétiens à s’inspirer d’un si haut exemple et de répudier une fois pour toutes les injustices du passé.

Certes, cette collaboration gracieuse ne s’est pas déroulée dans le meilleur des mondes. Mais les juifs d’Europe qui avaient accès aux hautes études ne vivaient pas dans tous ces pays arabo-musulmans. Ceux qui y vivaient n’avaient pas les moyens de s’occuper de philologie arabe, mais seulement de leurs propres études juives. Néanmoins, ils utilisaient l’arabe dans leurs enseignements oraux ou écrits.

Il faut à présent, après avoir apporté la preuve de cette imbrication des deux cultures, de leur proximité linguistique, dire un mot de leur futur commun. Le judéo-arabe en tant que langue et médium culturel a-t-il un avenir ? Comment faire pour rattraper le temps perdu ?

Serons nous perpétuellement victimes d’un destin implacable, ignorant notre héritage pluriséculaire, au lieu de suivre la voie de la raison et de le faire prospérer ? Les récents développements politiques qui s’appuient sur la figure tutélaire du patriarche Abraham permettent d’espérer que se lève l’aube d’une ère nouvelle.

Je propose à présent de prendre connaissance de mon analyse d’une thèse de doctorat d’une étudiante musulmane de Belgique sur la première traduction intégrale du Coran. Celui qui l’a réalisée était un Juif pratiquant, grand sémitisant de son temps et professeur de langues sémitiques à l’Université de Heidelberg. (A suivre)

Texte de la conférence qui sera donnée (Dieu voulant) par le professeur Maurice-Ruben HAYOUN dans le cadre de l’exposition Juifs d’Orient, à l’invitation de l’Institut du monde arabe le 17 février 2022.

Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

La synagogue de Doura Europos (IIIe siècle ap.JC), dans l’actuelle Syrie, est l’un des monuments les plus importants de l’art juif dans l’Antiquité. Les murs de la salle des prières, découvertes en 1932, étaient entièrement recouverts de fresques bibliques figuratives. Crédits: AFP

2 Commentaires

  1. Aucune Tradition religieuse ou spirituelle n’est supérieure à une autre. Elles sont toutes Une dans l’unité principielle. Se chamailler en elles, comploter, agresser, pour se rassurer sur le présupposé que la sienne serait la meilleure (pour tous) est tout simplement se tromper de cible, ignorance, et enseigne simplement que sa propre floraison spirituelle est encore embryonnaire.

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