Quand l’avenir du Moyen-Orient se décide sans Israël
Israël traverse l’un des moments les plus dangereux de son histoire récente. Non pas seulement parce que ses ennemis restent nombreux, armés et déterminés. Mais parce qu’un phénomène plus profond semble désormais s’installer : l’État hébreu, pourtant au cœur de la confrontation avec l’Iran, risque de voir l’avenir régional se négocier sans lui.
L’accord-cadre annoncé entre les États-Unis et l’Iran marque une rupture stratégique. Même s’il reste encore flou dans ses modalités, il aurait été discuté sans participation officielle israélienne, alors même qu’Israël a payé un prix militaire, diplomatique et humain considérable dans l’affrontement avec le régime iranien. C’est là le premier signal d’alarme : Washington peut encore soutenir Israël militairement, mais cela ne signifie plus nécessairement que Washington associera Israël aux décisions politiques décisives.
Cette distinction est capitale. Un allié que l’on arme mais que l’on contourne n’est plus un partenaire central. Il devient un acteur utile, parfois encombrant, que l’on consulte quand cela arrange, puis que l’on écarte lorsque les intérêts américains reprennent le dessus. C’est peut-être la réalité brutale que Jérusalem découvre aujourd’hui.
Le sommet du G7 organisé cette semaine en France renforce cette impression. Plusieurs dirigeants arabes et du Golfe doivent participer aux discussions portant sur l’avenir de la région, la sécurité énergétique, le détroit d’Ormuz et les négociations avec l’Iran. Israël, lui, n’apparaît pas au centre du dispositif diplomatique. Les décisions seront discutées par les grandes puissances occidentales, par des États arabes, par des médiateurs régionaux, mais pas nécessairement avec l’État qui se considère comme la première cible de l’Iran.
C’est une situation paradoxale, presque absurde. Israël a affronté directement ou indirectement l’axe iranien pendant des années. Il a frappé ses relais, combattu ses milices, dénoncé son programme nucléaire, alerté sur ses missiles et son expansion régionale. Mais au moment où se dessine une sortie diplomatique, d’autres s’installent à la table.
La décision américaine apparaît d’autant plus inquiétante qu’elle peut être perçue comme une reculade face à Téhéran. Donald Trump présente l’accord comme une victoire de la stabilité et du pragmatisme. Mais vu d’Israël, le risque est inverse : l’Iran pourrait sortir de cette séquence avec le sentiment d’avoir résisté à la pression militaire, survécu à l’affrontement et obtenu une forme de reconnaissance politique.
Or un régime iranien déjà agressif avant la guerre ne deviendra pas spontanément modéré parce qu’un mémorandum aura été signé. Au contraire, s’il estime avoir tenu tête aux États-Unis et à Israël, il pourrait se sentir renforcé. La diplomatie n’est utile que lorsqu’elle impose des contraintes réelles. Si elle se contente d’acheter du calme en échange de concessions, elle ne prépare pas la paix. Elle reporte la prochaine crise.
C’est dans ce contexte que les informations autour d’un arrangement entre le Qatar et l’Iran prennent une importance particulière. Selon plusieurs sources, Doha aurait obtenu des garanties concernant la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz en échange de mécanismes financiers bénéficiant à Téhéran. L’administration américaine aurait donné son aval à ce dispositif afin d’éviter une flambée des prix de l’énergie et de stabiliser les marchés.
Si ces éléments se confirment, ils posent une question simple : assiste-t-on à une stratégie de containment de l’Iran, ou à une politique d’apaisement financée par les monarchies du Golfe et validée par Washington ? Dans le premier cas, l’objectif serait de neutraliser progressivement la menace iranienne. Dans le second, il s’agirait d’acheter temporairement la sécurité maritime, en laissant intact le cœur du problème.
Pour Israël, le danger est immense. Car la sécurité du détroit d’Ormuz, la stabilité des prix du pétrole et les intérêts économiques des grandes puissances ne recouvrent pas exactement la sécurité existentielle de l’État hébreu. Les priorités ne sont pas les mêmes. Les États-Unis veulent éviter une crise énergétique mondiale. Les pays du Golfe veulent protéger leurs infrastructures. L’Europe veut limiter l’instabilité. Israël, lui, veut empêcher l’Iran de reconstituer sa puissance militaire et de poursuivre son encerclement régional.
À cette fragilité extérieure s’ajoute une fragilité intérieure : Benjamin Netanyahu entre dans une période de vulnérabilité politique et personnelle. Son cancer de la prostate est désormais connu, même si les informations disponibles indiquent qu’il a été traité à un stade précoce. Mais en politique, la perception compte autant que le diagnostic médical. Ses adversaires savent qu’un chef affaibli attire les attaques. Ses ennemis extérieurs le savent aussi.
Le problème pour Israël est plus profond encore : aucune figure politique ne semble aujourd’hui posséder la stature internationale, l’expérience stratégique et la capacité de résistance de Netanyahu face aux pressions combinées de Washington, de l’Europe, des pays arabes et de l’Iran. On peut critiquer Netanyahu, son bilan, ses choix, ses divisions internes. Mais remplacer un chef contesté par un vide stratégique n’a jamais constitué une solution.
Israël entre donc dans une séquence d’incertitude majeure. Le pays n’est pas vaincu militairement, mais il paraît isolé diplomatiquement. Il n’est pas abandonné par ses alliés, mais il découvre que leurs intérêts peuvent diverger brutalement des siens. Il n’est pas sans défense, mais il voit se former autour de lui un ordre régional dans lequel d’autres prétendent décider à sa place.
Pour le peuple juif et pour l’État d’Israël, la période qui s’ouvre sera dangereuse. Elle exigera de la lucidité, de l’unité et une capacité froide à distinguer les amis véritables, les partenaires de circonstance et les faux médiateurs. Car l’isolement d’Israël ne se mesure pas seulement au nombre de condamnations internationales. Il se mesure surtout au moment où les grandes décisions se prennent sans lui.
Jérémie de Jforum.fr
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