Marc Bloch, contre les faux-semblants

Que nous dit ‘L’étrange défaite’ aujourd’hui ?

Dans ce premier texte d’une série que K. consacre ce mois-ci à Marc Bloch – à l’approche de l’entrée de l’historien au Panthéon, le 23 juin prochain – Jean- Frédéric Schaub relit ‘L’Étrange défaite’, non comme un monument figé, mais comme un instrument critique pour aujourd’hui.

Il y retrouve une pensée de la débâcle qui refuse les explications commodes, interroge la faillite des élites, oppose l’exigence scientifique aux séductions du brouillage idéologique et, loin de l’hommage patrimonial, rappelle qu’il ne suffit pas d’honorer Marc Bloch. Encore faut-il entendre ce qu’il continue de nous demander.
À l’occasion d’une série de conférences organisée à l’École des hautes études en sciences sociales ce printemps, il m’a été demandé de donner une lecture de L’Étrange défaite, en compagnie de Judith Lyon-Caen et Gisèle Sapiro.

Le livre porte sur la défaite militaire de juin 1940, sur la France d’alors et sur Marc Bloch.

Sur le premier point, deux styles d’interprétation se sont opposés. Charles de Gaulle entame la rédaction des Mémoires de guerre en 1946, l’année de la publication posthume du livre de Bloch. Pour le général, la déroute est d’abord affaire de conjoncture voire de malchance.
C’est bien ce qui lui permet d’incarner la victoire en marche, dès le 18 juin. Sans doute commence-t-il par décrire la pente qui lie dysfonctionnements gouvernementaux et mauvaises théories stratégiques.
Mais, pour l’essentiel, de Gaulle explique que le haut commandement a joué la bataille de France sur un va-tout. Après son entrevue avec le généralissime, il note : « le général Gamelin me fit l’effet d’un savant, combinant en laboratoire les réactions de sa stratégie. (…) C’est avec respect, mais aussi quelque malaise, que je quittai ce grand chef, s’apprêtant à assumer tout à coup une responsabilité immense, en jouant le tout pour le tout sur un tableau que j’estimais mauvais ».

À l’autre extrême, les porte-plumes de Philippe Pétain lui font dire, le 11 octobre : « Notre défaite est venue de nos faiblesses. Le relâchement de nos mœurs, l’oubli de nos devoirs, l’amour du lucre, le mépris de l’effort, l’égoïsme des uns, la lâcheté des autres, ont creusé le fossé où nous sommes tombés ». L’échec est alors celui d’une nation de longue date abîmée. Charles Maurras vitupère que la chute a commencé en 1789.

Court terme d’un haut commandement pris en faute contre long terme d’une décrépitude de la Nation. L’Étrange défaite n’oppose pas ces deux temporalités, bien au contraire il les noue, comme Bloch a toujours fait dans son œuvre d’historien : « Ils étaient prêts, d’avance, à désespérer du pays même qu’ils avaient à défendre et du peuple qui leur fournissait leurs soldats. Ici, nous quittons le domaine militaire. C’est plus loin et plus profond qu’il faut chercher les racines d’un malentendu trop grave pour ne pas devoir compter parmi les principales raisons du désastre ».

Nos mémoires bruissent encore de ce temps trouble de la drôle de guerre à l’entrevue de Montoire. Comme Bloch, nous savons bien qu’en 1939 un colonel de l’Action Française ou un capitaine pour les diocèses ne pensent pas « que la République est le meilleur régime ici-bas », comme l’entonnait Maurice Chevalier dans ses tournées aux armées. Loin de toute facétie, L’Étrange défaite ne se livre pas non plus à la délectation morbide. Rien de plus contraire au sérieux de Bloch que la complaisance, de marivaudage en antisémitisme chic, que présente La Règle du jeu de Jean Renoir, cet autre théâtre d’affaissement collectif.

Ici, le portrait de Bloch, citoyen et savant, respecte la complexité de la vie, dont il disait qu’elle était la chair de l’histoire. Sur ce qu’on appellerait plus tard l’engagement, son regard s’est transformé dans les années 1930 et ne peut être simplifié. « J’appartiens à une génération qui a mauvaise conscience », confesse-t-il. Il déplore la passivité des intellectuels, lui qui fut pourtant, poussé par Lucien Febvre, signataire de l’appel Aux Travailleurs du 5 mars 1934 qui fonde le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Mais il récusait tout embrigadement, notamment l’affiliation aux internationales communistes.

En 1939, combien était loin l’âge enchanté de l’Affaire Dreyfus qui vit les bourgeoisies protestante, juive et franc-maçonne donner des leçons d’honnêteté et de républicanisme au sabre et au goupillon, mais de conserve avec Jean Jaurès. Bloch dénonce le renversement qui s’est opéré depuis lors, quand la solidarité républicaine a volé en éclats par peur des conséquences patrimoniales des décisions du Front populaire : « On saurait difficilement exagérer l’émoi que, dans les rangs des classes aisées, même parmi les hommes, en apparence les plus libres d’esprit, provoqua, en 1936, l’avènement du Front populaire. Quiconque avait quatre sous crut sentir passer le vent du désastre. On accuse aujourd’hui la bourgeoisie juive d’avoir fomenté le mouvement. Pauvre Synagogue, à l’éternel bandeau. Elle trembla, j’en puis témoigner, plus encore que l’Église. Il en fut de même pour le Temple. “Je ne reconnais plus mes industriels protestants”, me disait un écrivain, né dans leur milieu. “Ils étaient naguère, entre tous, soucieux du bien-être de leurs ouvriers. Les voici, maintenant, les plus acharnés contre eux !” ». Phrases qui auraient été, hélas, une divine musique dans l’oreille de Jules Guesde.

Cette analyse peut être rapprochée de celle d’Emmanuel Mounier dans l’article qu’il rédigea le 22 septembre 1938, trois jours après que la France et le Royaume-Uni ont demandé au gouvernement de Prague de renoncer aux Sudètes : « On ne comprendra rien au comportement de cette fraction de la bourgeoisie française si on ne l’entend murmurer à mi-voix : “Plutôt Hitler que Blum”. Une bourgeoisie aux abois ; une politique sans foi ; un peuple usé de déceptions et de divertissements, voilà les responsables de la démission de la France », lisait-on dans Esprit, livraison d’octobre 1938.

Bloch déplore la passivité des intellectuels, lui qui fut pourtant, poussé par Lucien Febvre, signataire de l’appel Aux Travailleurs du 5 mars 1934 qui fonde le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Mais il récusait tout embrigadement, notamment l’affiliation aux internationales communistes.

Mais voilà la complexité de Bloch : que la peur suscitée par l’élan ouvrier de 1936 ait fait naître chez les possédants une tentation fascisante ou, à tout le moins, une fascination pour les régimes autoritaires, rien-là qui dédouane le personnel politique du Front populaire de ses erreurs et de ses échecs : « Certes, je n’ai nulle envie d’entreprendre ici l’apologie des gouvernements de Front populaire. Une pelletée de terre, pieusement jetée sur leurs tombes : de la part de ceux qui, un moment, purent mettre en eux leur foi ; ces morts ne méritent rien de plus. Ils tombèrent sans gloire. La tentative succomba, avant tout, devant les folies de ses partisans ou qui affectaient de l’être ». Sans doute entend-il que le PCF, dans sa planification utopique, soutint le Front populaire comme la corde le pendu. L’historien grince que ceux qui refusaient de voter les crédits militaires sont les mêmes qui exigeaient l’envoi de canons pour aider l’Espagne républicaine.

Tout le monde en prend pour son grade. Une droite incapable de fraterniser avec les catégories populaires, des partis réformistes et révolutionnaires inaptes à gouverner. Face à l’unanimisme fasciste, point d’union républicaine.

Contre l’abaissement, l’esprit scientifique fait figure de remède, au même titre que le patriotisme. Dire les choses ainsi ce n’est pas solliciter L’Étrange défaite de façon abusive. Jugez-en : « Vraiment, pour que s’accomplisse, selon le mot de Renan, après une autre défaite, la réforme intellectuelle et morale de ce peuple, la première chose qu’il lui faudra rapprendre sera le vieil axiome de la logique classique : A est A, B est B ; A n’est point B ». Dans son testament, Bloch complète la proposition ainsi : « Comme un beaucoup plus grand que moi, je souhaiterais volontiers que, pour toute devise, on gravât sur ma pierre tombale ces simples mots : Dilexit veritatem ». C’est le Renan du discours de Tréguier (1884) qu’il cite ici : « Je veux qu’on mette sur ma tombe : Veritatem dilexi. Oui, j’ai aimé la vérité ». L’appel à la vérité et la garantie qu’offre la logique formelle sont les deux conditions pour que la discipline historique puisse se concevoir comme une science.

Le rationalisme donc comme un rempart pour la société démocratique, face à l’ouragan fasciste de son temps. En ce sens, la formule « A est A et A n’est point B », publiée en 1946, précède de trois ans la formule de George Orwell, « The freedom is the freedom to say two plus two make four. If that is granted all else will follow ». La démocratie ne peut se fonder sur des coups de dés, sur une pensée débridée de toute rigueur formelle, ni sur un relativisme qui n’émancipe rien ni personne. Bloch n’est pas de ceux qui pensent que la rationalité est une camisole de contention.

L’appel à Renan indique assez qu’il ne renie ni la philologie la plus rigoureuse, ni même l’école historique méthodique. Avec Febvre, il s’est moqué des naïvetés qui découlent du rivetage de la recherche historique au cadre de l’État national et par l’ivresse de la narration à tout prix. Il est vrai qu’hier comme aujourd’hui, certains écrivent de l’histoire, mais en faisant des manières, depuis le confort des chaires universitaires, sans oser, et avec raison, se risquer à devenir écrivains. Toutefois, comme le montre L’Étrange défaite, la compréhension des processus historiques ne peut s’obtenir en tournant le dos aux exigences de l’école méthodique. Bloch et Febvre savaient bien que Charles Seignobos n’était pas la caricature qu’on en fit et qu’Henri Pirenne, si admiré, demeurait un positiviste en quête de comparatisme et d’expérimentation. Le lien d’estime que Bloch et Ferdinand Lot ont entretenu en temps de paix et, a fortiori sous l’Occupation, illustre assez combien il est approximatif de décrire un Bloch en rupture simple avec l’héritage positiviste.

La démocratie ne peut se fonder sur des coups de dés, sur une pensée débridée de toute rigueur formelle, ni sur un relativisme qui n’émancipe rien ni personne. Bloch n’est pas de ceux qui pensent que la rationalité est une camisole de contention.

Comparer pour mesurer les différences, voilà qui aurait permis de ne pas aborder les combats de 1940 avec pour tout bagage le souvenir des opérations, certes victorieuses (mais à quel prix !) de la Grande Guerre. D’où cette formule qu’on jalouse à Marc Bloch : le travail de l’historien consiste à examiner « comment hier a différé d’avant-hier ». Une triangulation s’impose de l’hier et l’avant-hier avec l’aujourd’hui, c’est-à-dire avec les sciences sociales du temps que l’on est en train de vivre. À ce prix, l’histoire, je cite, est « authentiquement une science d’expérience puisque, par l’étude des réalités, qu’un effort d’intelligence et de comparaison lui permet de décomposer, elle réussit, de mieux en mieux, à découvrir les va-et-vient parallèles de la cause et de l’effet ». Rien ici qui autorise à articuler les causes et les effets sur un mode aléatoire ou en se donnant la licence de disposer les enchaînements de causes et d’effets sans formalisation, juste à l’intuition, à la volition, au doigt mouillé, au chic. C’est-à-dire dans un marais d’énoncés métaphoriques qui, dans leurs plis, recèleraient une part de vérité. Contre le bluff, l’esprit scientifique.

Sur l’identité juive, ni appartenance ni reniment, une leçon peut être tirée. Elle concerne, en réalité, l’antisémitisme. Bloch demanda et obtint l’exemption prévue à l’article 8 de la loi du 3 octobre 1940 portant sur le Statut des Juifs : « Par décret individuel pris en conseil d’État et dûment motivé, les juifs qui, dans les domaines littéraire, scientifique, artistique, ont rendu des services exceptionnels à l’État français, pourront être relevés des interdictions prévues par la présente loi ».
En dépit de la bienveillance du ministre Carcopino, cette situation d’exception ne lui évita ni d’être abreuvé par l’antisémitisme de Fliche à l’université de Montpellier, ni de devoir se retirer des Annales, ni d’être privé d’enseignement après novembre 1942.
Il n’a pas subi le sort des déportés raciaux et fut assassiné par la Gestapo au titre de son activité résistante. Son expérience montre que des aménagements individuels et des situations d’exception sont l’autre face de la structuration raciste de l’espace politique, lorsqu’une société se donne des normes qui divisent la communauté nationale en catégories raciales.
Permettez-moi d’établir, ici, un lien avec mes questions de moderniste. Pendant des siècles, on a fait avouer à de sincères catholiques d’origine juive qu’ils étaient en faute en raison de la nature du sang qui coulait dans leurs veines.
Nombre d’entre eux ont su échapper à la persécution. Mais cela ne signifie nullement que la discrimination ait été modérée ou systématiquement bafouée.
Les régimes d’exception ne vident pas un système raciste de sa substance.
Le cas Bloch l’indique: on ne comprend rien au passé dans l’ignorance du présent.

Je disais tout à l’heure que le livre portait sur la mécanique du désastre, sur la France d’alors et sur Marc Bloch. L’édition Folio de L’Étrange défaite inclut son testament et des articles donnés à la presse de la Résistance. On y trouve le projet d’une reconstruction à même de corriger les routines qui avaient si mal préparé le pays à l’adversité. Au cœur, l’éducation et l’enseignement. Puisque nous sommes à la veille de nous interroger, en toute quiétude, sur ce que nous voulons d’une École des sciences sociales, je crois utile de lire comment Bloch définissait les obstacles à une formation conçue pour un régime démocratique et pour une société démocratique : « Il sera toujours difficile de persuader des maîtres que les méthodes qu’ils ont longuement et consciencieusement pratiquées n’étaient peut-être pas les meilleures ; à des hommes mûrs, que leurs enfants gagneront à être élevés autrement qu’eux-mêmes ne l’ont été ; aux anciens élèves de grandes Écoles, que ces établissements parés de tous les prestiges du souvenir et de la camaraderie doivent être supprimés. (…) Un mot résume une des tares les plus pernicieuses de notre système actuel : celui de bachotage. L’enseignement secondaire, celui des universités et les grandes écoles en sont tout infectés. Autrement dit : hantise de l’examen et du classement ».

A-t-on seulement commencé de suivre les conseils avisés de Marc Bloch ? Il est permis d’en douter. Puisse sa venue au Panthéon faire vibrer son actualité, plutôt que l’embaumer.

Photo de Jean-Frédéric Schaub

Jean-Frédéric Schaub est historien, directeur d’études à l’EHESS. Il est spécialiste de l’histoire du monde ibérique, et notamment du Brésil, à l’époque moderne. Il est l’auteur de ‘Pour une histoire politique de la race’, Paris, Editions du Seuil, coll. La Librairie du XXIe siècle et, avec Silvia Sebastiani, de ‘Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVe-XVIIIe siècle)’

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