Avant la Shoah, l’Occident abandonne les Juifs à leur sort

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Avant la Shoah, l’Occident abandonne les Juifs persécutés à leur sort.

Les raisonnements les plus indignes sont invoqués. La situation des Juifs va s’améliorer, les aider c’est jouer le jeu des Nazis, la paix est mise en péril !

 

Par Marc-André Charguéraud  

 

Deborah Lipstadt, qui a analysé la presse américaine de l’époque, constate que « jusqu’à la Nuit de Cristal et même après dans une moindre mesure, une importante partie de la presse continua à être optimiste en ce qui concerne le traitement des Juifs. Elle condamne la violence et immédiatement prédit que ce qui vient de se passer marque la fin de la campagne terroriste contre les Juifs. Ce qui n’arriva jamais. En fait, à chaque étape la brutalité augmentait… Aussi longtemps que l’on put argumenter que l’Allemagne allait adopter une attitude plus rationnelle et plus respectable, on pouvait arguer que le monde resterait en paix…. »[1]  Le désir de paix d’une grande partie des populations occidentales est tel qu’elles deviennent incapables de regarder les réalités en face, à moins qu’elles ne le veuillent simplement pas. Elles se répètent sans cesse, pour se rassurer et conforter leur opinion publique, que le régime allemand va se modérer et qu’Hitler va devenir un dirigeant respectable. Le moindre signe, la plus petite manifestation dans ce sens, sert de preuve irréfutable de cette évolution chimérique et devient l’excuse pour continuer dans cette voie sans issue.

Si la situation doit s’améliorer, alors ne vaut-il pas mieux que les Juifs restent chez eux ? Mais, les aider, les financer, n’est-ce pas jouer le jeu des oppresseurs d’aujourd’hui ? Sir Andrew MacFadyean, un libéral anglais connu qui s’est rendu sur place en janvier 1939, conclut qu’une solution dont l’exécution s’étendrait sur de nombreuses années « devrait être possible, sinon, aussi difficile que ce soit de le dire, il y a au moins un gentil qui en est sincèrement convaincu, il ne faut rien tenter de plus, sauf peut-être un minimum d’aide humanitaire. Le temps est arrivé où il faut considérer les Juifs vivant dans les Etats totalitaires comme étant des otages pour lesquels il est impossible de payer une rançon… sans augmenter l’appétit des ravisseurs à des montants qui ne pourront jamais être satisfaits. »[2]

Lord Winterton, président du Comité Intergouvernemental créé par la Conférence d’Evian, pense également qu’il faut arrêter de financer les Juifs européens. En décembre 1938, il s’élève contre la constitution du Baldwin Fund pour les réfugiés, que l’ancien premier ministre Earl Baldwin vient de lancer : « Moins l’Allemagne et d’autres pays avec d’importantes populations juives se sentiront obligés d’aider, plus ils adopteront l’attitude qu’il s’agit d’un problème que les autres pays doivent résoudre… Ces pays (l’Allemagne et les autres) en tireront la conclusion que la meilleure méthode pour forcer les autres pays à recevoir des Juifs, c’est de les persécuter. »[3] Au-delà de cette argumentation pernicieuse se profile la peur des gouvernements occidentaux d’avoir à étendre aux populations juives des pays de l’Est l’aide qui serait apportée au Reich, multipliant ainsi le problème par un facteur de dix et le rendant financièrement insupportable.

Alors, faut-il abandonner les Juifs européens aux persécutions qui s’aggravent quelle que soit l’aide apportée par l’Occident ? Comme le souligne Yehuda Bauer : « si, jusqu’en 1941, les Nazis eux-mêmes n’étaient pas conscients de leur projet d’exterminer les Juifs, il paraît difficile de demander à leurs victimes de l’avoir été avant eux. »[4] On pourrait dire la même chose de leurs sauveteurs potentiels, sans que cela puisse constituer une excuse pour ne rien entreprendre. Et pourtant il fallait d’urgence sauver ces Juifs, même si l’Holocauste n’était pas prévisible, car les nazis les faisaient mourir à petit feu en leur retirant tous les moyens de vivre tant sur le plan physique que sur le plan psychologique. Et cela, le monde le savait à la fin des années trente. La seule solution possible était de soustraire les victimes à leurs oppresseurs. Il fallait tout faire pour faciliter l’évacuation des Juifs en péril mortel, en sachant que jamais les tortionnaires ne financeraient les départs, mais qu’ils recourraient au pire pour provoquer l’exode. Que le nombre devint trop important, car l’augmentation des émigrants pris en charge risquait de multiplier le nombre de candidats à l’exil, peu importe. Dès le départ, il était évident que tous ne pourraient pas être sauvés, mais que le plus grand effort devait être fait, car chaque vie comptait. L’on ne peut que condamner les raisonnements indignes qui conduisirent à l’abandon des Juifs à leur sort. Ils furent dans de nombreux cas une excuse pour justifier une attitude passive.

Ne prenons qu’un seul exemple, celui des Etats-Unis. Sans transgresser la sacro-sainte réglementation des quotas d’immigration, les autorités américaines auraient pu au moins utiliser pleinement les quotas existants pour les Européens en permettant que l’affidavit concernant la clause LPC ne soit pas limité aux immigrants ayant de la famille aux Etats-Unis, mais soit étendu à d’autres entités solvables. Si le quota était rempli pour un pays donné et que le réfugié doive attendre de longs mois son tour, l’administration aurait pu trouver un lieu de séjour provisoire avec le concours des associations juives américaines. Enfin, au lieu de refouler les fugitifs qui arrivaient par bateau, n’aurait-il pas été préférable de les admettre temporairement, quitte à les interner dans des camps pour respecter la loi sur l’immigration ?

Au lieu de rechercher des solutions qui auraient pu sauver ne serait-ce que quelques milliers de fugitifs supplémentaires, les grandes puissances s’envoyèrent des reproches réciproques et stériles. L’exemple fameux, ce sont les échanges aigres-doux entre Londres et Washington. A la suite d’une réunion de cabinet britannique le 16 novembre 1938, les Anglais proposent aux Américains de consacrer la partie non utilisée du quota d’immigration anglais en faveur des réfugiés du Reich. La réponse du sous-secrétaire d’Etat Summer Wells est sèche : « Les quotas accordés par le Congrès ne sont pas la libre propriété des nations auxquelles ils ont été octroyés… on ne peut modifier les articles de la loi parce que certains gouvernements sont prêts à abandonner… les quotas qui sont accordés à leurs nationaux. »[5]

L’administration américaine contre-attaquera, appuyée par les associations juives sionistes, lorsque le livre blanc sur la Palestine qui limite l’immigration juive dans ce pays sera publié le 17 mai 1939. Outre-Atlantique on crie au scandale :  interdire aux Juifs l’accès de leur propre paysun crime ! En octobre 1938 déjà, presque la moitié des membres du Congrès avaient signé une pétition  au président Roosevelt demandant à la Grande-Bretagne de ne pas mettre en oeuvre le projet d’arrêt de l’immigration en Palestine dont on parlait.[6] De son côté l’Angleterre avait pris les devants, en juillet 1938 lors de la conférence d’Evian, lorsque Lord Winterton avait opposé une fin de non-recevoir à toute discussion sur l’immigration juive en Palestine : « On a fait valoir dans certains milieux que l’ensemble du problème, tout au moins en ce qui concerne les réfugiés juifs, pourrait être résolu si seulement on ouvrait toutes grandes les portes de la Palestine aux immigrants juifs, sans restrictions d’aucune sorte. Je tiens à déclarer avec toute la netteté possible que je considère toute proposition de ce genre entièrement insoutenable. »[7] C’est clair, net, définitif et sans explications.

Il est vrai que les ténors politiques avaient déjà épuisé le thème des grandes conférences qui ne décident rien, mais calment l’imagination d’une opinion publique qui demande des mesures contre la barbarie nazie. L’établissement de centaines de milliers de Juifs dans le tiers monde avait déjà fait l’objet de projets immenses, longuement discutés et publiés, mais parfaitement irréalisables.

 

Copyright ©Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

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[1] Deborah Lipstadt – Op. Cit. p. 53

 

[2] Meir Michaeli – Op. Cit. p. 209 – Compte-rendu de janvier 1939 d’une visite de Sir Andrew MacFadyean à la demande du Board of Deputies of British Jews et de l’American Joint Distribution Committee pour examiner les conséquences des nouvelles lois raciales italiennes.

[3] Ari Johsua Sherman – Op. Cit. p. 185 citant Lord Winterton à propos du Baldwin fund.

 

Yehuda Bauer – Résistance et Passivité juives Face à l’Holocauste – dans L’Allemagne et le Génocide juif  –  Op. Cit. p. 405

 

[5] Summer Wells, sous secrétaire d’Etat cité par Ari Johsua Sherman – Op. Cit. p. 177

[6] David Wyman – Paper Walls – Op. Cit. p. 257

[7] Actes du Comité Intergouvernemental – 6-15 juillet 1938 – Evian

 

3 COMMENTS

  1. “Choisir la vie ” en conclusion de cet ‘article signifierait- il NE PAS SE DEFENDRE , ne pas se venger ?
    1/ Apres la 2e guerre mondiale , la question a été soulevée : pourquoi se sont ils (les juifs) laissés mener à l’ abattoir ? sans résister ? Ce mythe a eu la vie dure , malgré les actes de résistance (ghetto de Varsovie, révoltés de Sobibor …)
    2/Les ennemis du peuple juif ( hier les nazis , aujourd’hui d’autres idéologies….voir l ‘actualité ) ne nous respecteront que si on se défend , physiquement , si besoin par les armes , et partout : en Israel , en Europe, aux USA ….
    Assez de raser les murs !!

  2. Rien a changé les amis. Nous sommes toujours abandonnés à notre sort.
    Mais aujourd’hui, on ne baisse plus la tête et nous ne rasons plus les murs.
    ROSA

  3. Ce sont les mêmes qui aujourd’hui nous donnent des leçons de morale tout en soutenant une nouvelle fois nos pires ennemis qui ne souhaitent qu’une seule chose :

    NOTRE DESTRUCTION .

    Qu’ils continuent à nous prendre pour des cons….ils le paieront trés cher .

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