Définition philosophique et historique du sionisme et de l’antisionisme — et leurs usages politiques  et universitaires contemporains.

Je voudrais commencer par apporter quelques indispensables clarifications, sur le sionisme, et sur l’antisionisme, requises pour la bonne entente de l’ensemble de mon propos. En quel sens, pour quelles finalités, ces vocables ont-ils cours aujourd’hui ? Ce qui m’intéresse avant tout ce sont leurs usages politiques contemporains, leur charge idéologique et politique considérable, leurs circulations culturelles.

Je partirai d’une définition générale, élémentaire, du sionisme. Le sionisme pose principiellement la nécessité d’un État (des) juif(s), Judenstaat (Herzl), et, par conséquent, la légitimité d’une existence étatique propre pour le peuple juif. Ni plus ni moins. « Ni plus » : il n’engage pas, au-delà de la reconnaissance de cette légitimité, d’orientation ou de détermination politiques particulières. On peut être de droite, de gauche, partisan de la révolution ou de la tradition, religieux ou pas du tout religieux, et être sioniste. Pour prendre une comparaison qui parlera aux Français, le sionisme est pour Israël un socle comparable à ce qu’est en France la « République », et les usages respectifs de ces deux références, sont assez proches : en France, l’extrême droite et l’extrême gauche, la social-démocratie et la droite parlementaire, les centrismes, toutes les forces politiques sont censées s’accorder politiquement sur les « valeurs républicaines », quitte ensuite à s’entre-contester le « label » républicain. On a affaire à une sorte de paradigme idéalement partagé, ou d’idée régulatrice qui sert à s’orienter dans la politique. Il est frappant de voir que les protagonistes de la vie politique s’accusent régulièrement en France de trahir les idéaux républicains, et en Israël de trahir l’idéal sioniste des origines. « Ni moins » : ce « moins » renverrait à une forme d’existence du peuple juif qui ne serait pas pleinement étatique. C’était l’idée d’Ahad Ha’Am, ou encore de Doubnov, du Bund, d’un foyer culturel, d’une présence intermédiaire entre État embryonnaire et société civile constituée. Elle se nourrit de représentations du peuple juif comme peuple-monde sans territoire ni État obligés, Kulturvolk, au sens de Herder ou de Humboldt.

Donc minimalement – être sioniste ne signifie rien d’autre que ceci : être partisan d’un État juif, aujourd’hui situé dans les frontières un peu floues d’Israël, après des débats qui ont traversé le mouvement sioniste sur sa localisation (voir la formule « ougandaise »). Le sionisme, dans sa revendication d’un État, n’a rien à voir originairement avec une quelconque théocratie. Cet État, le sionisme l’envisage comme un État de droit destiné à faire de la souveraineté le moyen d’une sécurité (ce qui est au cœur des théories contractualistes du politique) dont la condition est l’invention d’un lieu où les Juifs seront majoritaires. Et ceci, même si l’autoconscience juive demeure marquée en profondeur par un ethos minoritaire, qui persiste après la création de l’État d’Israël, laquelle n’abolit pas la condition exilique et la situation diasporique des Juifs. 

A partir de la détermination élémentaire du sionisme que je viens de proposer, on pourrait dire, logiquement (politiquement, c’est autre chose), qu’être antisioniste signifie donc : ne pas être partisan d’une forme d’existence étatique pour le peuple juif. Cette contestation d’un État juif, de sa possibilité et de sa légitimité, à titre de pure utopie lorsque le projet en est esquissé (Herzl est qualifié en Israël de hozeh hamedina, le « visionnaire » qui a conçu cette idée inconcevable d’un Judenstaat) – ce refus du sionisme, donc, est d’abord un refus juif du sionisme, un phénomène interne au judaïsme, et qui ne concerne a priori que les juifs. Et pour cause : qui donc, sinon les juifs, pouvait en discuter, avec faveur ou défaveur, l’hypothèse et le programme ? Personne : l’hostilité originaire au sionisme est enracinée dans le judaïsme diasporique, c’est son terreau. Elle tire le plus souvent ses raisons de motifs religieux, messianiques et eschatologiques : à la fin, le Messie viendra et il rétablira les juifs à Jérusalem, ce qui est entre les mains du « Saint-béni-soit-il », et ne relève pas d’une initiative humaine, historique, politique. Le messianisme juif n’est pas en son essence ontologico-historique. Il relève plutôt d’une pensée de l’événement et des interruptions de la temporalité linéaire des processus historiques par des surgissements qui ne dépendent nullement d’une volonté, d’un projet ou d’une délibération. Sous cet aspect, le sionisme est une idéologie issue d’une sécularisation du messianisme originaire, via le christianisme, comme le sont la plupart des grandes ontologies de l’histoire qui culminent dans le rationalisme historique, d’où proviennent ensuite le socialisme, le communisme, le libéralisme historique et politique, le progressisme – et le sionisme !

Le sionisme est une idéologie intra-juive venue des Lumières, de la raison, des progrès ou de l’automouvement de l’Esprit, pour reprendre l’expression de Hegel. C’est à ce titre une idéologie de la normalisation historique de la situation des juifs disséminés et persécutés, laquelle passe par la création d’un État. C’est la même revendication qui anime au XIXème siècle les partisans d’un État italien ou allemand unifié, centralisé, et qu’on retrouve au XXème siècle dans les grands mouvements de libération nationale. Cette revendication est à chaque fois portée par la volonté de s’affranchir des oppressions de type impérial. L’État serait le moyen par lequel les peuples s’émancipent et accèdent à leur liberté comme liberté de l’Esprit. Le sionisme appartient à la même mouvance générale, à la même vague, et on peut parfaitement le définir comme le mouvement de libération nationale du peuple juif. Je laisse de côté la question difficile de savoir ce que signifie « juif », un peuple ? une nation ? une religion ? une culture ? Cette interrogation offre un passage vers l’antisionisme radical d’aujourd’hui qui, en général, nie absolument l’existence d’un peuple juif singulier au profit de la reconnaissance exclusive d’une religion juive.

Je le disais, l’antisionisme dans ses premières thématisations est d’abord un phénomène intra-juif dont il reste des vestiges aujourd’hui en Israël puisqu’il fut essentiellement le fait des religieux ultra-orthodoxes. Pour eux, la restauration d’Israël, de l’Israël eschatologique, ne pouvait être le fait que d’un tikkoun, d’une apocatastase – et non d’un mouvement humain, trop humain, inscrit dans l’histoire et la politique des nations.

Le cœur « métaphysique » de ce conflit, ou de cette discordance interne, se tient dans une discussion ancienne sur « la vocation du peuple juif » dont on peut bien penser, textes bibliques et talmudiques à l’appui, qu’elle est en son fond exilique. Dans cette perspective, l’exil et la dispersion ne sont nullement des accidents historiques qui demanderaient réparation – réparation dont le sionisme estime constituer, après bien des expériences échouées, la seule figure viable sur un plan entièrement sécularisé.

Franz Rosenzweig est à bon droit considéré comme « antisioniste ». Il tenait en effet et le sionisme et l’assimilation pour les deux formes complémentaires d’un oubli par le peuple juif de ses destinées d’habitation transtemporelle du monde, d’un oubli de ce qu’il appelait son « éternité ». Or cet oubli est, du point de vue sioniste, la condition de possibilité de la normalisation via la création d’un État de la situation historique des juifs, de leur retour dans l’histoire du monde et du temps, à des années-lumière, si je puis dire, de « l’éternité » rosenzweigienne, de la transhistoricité et de la vocation exilique-diasporique des juifs – selon le « portrait métaphysique » (Ricoeur) du juif que dresse Rosenzweig dans l’Etoile de la rédemption.

Ce diasporisme (pour reprendre un thème élaboré par Richard Marienstras dans un livre de 1977, Être un peuple en diaspora) existe toujours. Je songe par exemple aujourd’hui à Daniel Boyarin, un universitaire américain spécialiste de l’histoire du Talmud et du judaïsme antique, et à un de ses textes récents, The No-State Solution. A Jewish Manifesto. Ce titre parle de lui-même. La thèse diasporiste repose sur l’axiome d’une incompatibilité d’essence du mode d’existence des Juifs et de l’État. Il y a certainement dans ce diasporisme un fond d’anarchisme – Levinas disait du judaïsme qu’il était une « morale sans institutions »[1].

Cette discussion interne au judaïsme, sionisme ou antisionisme, engage une réflexion sur la nature même de l’État-nation moderne : est-il la traduction politique de l’universalisme éthique issu des Lumières (=démocratie) ou bien une forme politique qui réalise l’homogénéité d’une collectivité, d’un territoire et d’un appareil de domination (=oligarchie, théocratie) ? Cette alternative, moderne, le judaïsme en exil l’a rencontrée, dans ses termes à lui, en se demandant avec constance s’il lui fallait retrouver une forme d’existence politique étatique-nationale ou considérer la dispersion parmi les nations comme une voie singulière propre au peuple juif, peuple immigré par essence, estimait Rosenzweig. Ceci vient à se dire très tôt, dès le texte biblique.

Dans le livre de Samuel, le peuple ne veut écouter ni le bon Dieu ni le prophète Samuel, « antisionistes » tous les deux puisqu’ils le mettent en garde devant les périls de l’asservissement à un roi, alors que lui, le peuple, ne veut rien entendre et s’entête : « nous aussi nous serons pareils à toutes les nations : notre roi nous jugera, il marchera à notre tête et conduira nos guerres » (1 Samuel, 20). « Pareil à toutes les nations », c’est le programme du sionisme, et on voit que le prophète n’y adhère pas, même s’il finit par s’y résoudre, comme Rosenzweig d’ailleurs, ou encore Hermann Cohen – tous deux « métaphysiquement » hostiles au sionisme dans son intention, mais tous deux également portés par cette dimension de ahavat israel, de proximité avec le peuple juif.

Ceci suffit à indiquer que cette tradition de pensée que je viens d’évoquer, antisioniste, ancienne et renouvelée, altneu [2], et qui mérite évidemment d’être discutée (diasporisme ou normalisation ? exil ou État ? démocratie ou théocratie ? autochtonie ou allochtonie des juifs ?) n’a évidemment rien à voir avec les usages qui sont faits aujourd’hui, disons depuis la conférence de Durban de 2001, mais en fait bien avant, de ces deux vocables, sionisme et antisionisme. On se doute que la vocation, exilique ou nationale, du peuple juif n’est pas la préoccupation principale des « antisionistes » d’aujourd’hui. 

Dans une lettre adressée au colloque des intellectuels juifs de langue française de 1969, juste après la guerre des six jours, juste après Mai 68, Blanchot avait approché cette question : « Je voudrais un instant me demander pourquoi ces jeunes gens qui agissent dans la violence, mais aussi la générosité, ont cru devoir faire un tel choix, ont joué l’irréflexion, l’usage de concepts vides (impérialisme, colonisation) et aussi le sentiment que ce sont les Palestiniens les plus faibles et qu’il faut être du côté des faibles (comme si Israël n’était pas extrêmement, effroyablement vulnérable). Mais… chez aucun d’entre eux il n’y a d’antisémitisme, fût-il latent, et même aucune idée de ce qu’est et a été l’antisémitisme. Le sens d’Israël même, dans ce qu’il a de plus manifeste, leur échappe absolument … c’est comme si Israël était mis en péril par l’ignorance – ou une ignorance peut-être innocente, mais dès lors lourdement responsable et privée d’innocence – mis en péril par ceux qui veulent exterminer le Juif parce que Juif, et par ceux qui ignorent absolument ce que c’est qu’être Juif »[3].

S’agissant d’Israël, l’ignorance totale (des géothéologies du Proche-Orient par exemple) et le désir de meurtre des juifs se donnent la main, de façon considérablement aggravée aujourd’hui, et ceci suffit à ruiner le préjugé du savoir émancipateur aussi bien que celui de l’ignorance innocente. Le nœud ici n’est pas de l’ordre d’une ignorance naïve et désintéressée que la juste connaissance des idées et des faits suffirait à dissiper, comme si la raison avait le pouvoir d’anéantir d’elle-même toute la méchanceté du monde. A ce préjugé, si besoin était, l’estocade a été portée avec le spectacle de ce qui s’est passé après le 7 octobre 2023 dans les Universités, foyers de « savoir », et les propos tenus par trois présidentes américaines des plus prestigieuses d’entre elles, elles aussi censées « savoir ». 

Nous sommes désormais confrontés à un « antisionisme de la chaire », un antisionisme ex cathedra, professé, articulé, argumenté. Je fais référence, avec cette expression, à ce que les marxistes allemands appelèrent à la fin du XIXème siècle Kathedersozialismus, un socialisme académique dont la propagation était, selon eux, inversement proportionnelle à ses enracinements prolétariens. L’antisionisme de la chaire contemporain n’a rien de commun avec les questionnements de l’antisionisme juif des origines – un même mot pour deux choses foncièrement étrangères l’une à l’autre. 

Pour mieux saisir cette dimension universitaire et académique, qui n’est nullement récente, je voudrais faire état d’éléments disparates mais signifiants que je prélève en vrac et sans doute arbitrairement dans la durée du contexte français (désormais européen et occidental). Il faudrait, au moins, remonter aux années « noires », et même bien avant

– je le fais ici à très gros traits et sans aucun souci d’exhaustivité historique. Il faudrait évoquer Albert Rivaud, auteur oublié d’une histoire de la philosophie qui faisait autorité, et qui fut ministre de Pétain et l’un des acteurs culturels de la politique de Vichy. Il faudrait faire mention du philosophe Alain, défenseur des vertus républicaines et apôtre de la tolérance, et pourtant hitlérien inattendu, révélé par la publication en 2018 de son Journal de 1937 à 1950[4]; et il faudrait encore revenir sur toutes sortes de résidus de cet antisémitisme universitaire, de bon aloi, sur ces miettes désinvoltes, « innocentes », décelables au détour de commentaires d’éminents historiens de la philosophie revenant sur tel propos tenu par les Pères grecs, des représentants des Lumières ou encore les plus grands noms de l’idéalisme classique allemand. Alain Badiou, avec qui j’eus maille à partir[5], a thématisé, en la portant à une extrémité inouïe, l’énigmatique persistance du « nom juif ». Dans Circonstances 3, portées du mot juif [6], il écrit des énormités, par exemple que « le nom de juif » est une « création politique nazie », sans référent préexistantou encore que « juif » est désormais le signifiant-maître des nouveaux Aryens, que les Israéliens sont tout sauf juifs ou encore qu’Israël est un pays antisémite. Ce philosophe a donné à la logique diabolique du retournement le statut d’une figure de pensée omniprésente dans l’antisionisme de la chaire : non seulement les « Juifs » ne sont pas juifs mais ils sont, eux, les véritables nazis, et, par déduction, les Palestiniens qui les combattent sont les nouveaux juifs, les vrais juifs, d’authentiques anti-nazis exposés à une oppression haineuse et au péril d’extermination. Cette figure de l’inversion constitue une interprétation déficiente de la transvaluation nietzschéenne, lue comme un simple renversement annihilateur, une destruction pure et simple, cancelVernichtung. Le nihilisme de l’extrême-gauche contemporaine passe par l’érection d’une négation qui doit être totale, et dans la pensée et dans l’action. La haine nihiliste qui s’en suit souvent est à l’opposé de la parole, laquelle, par « nature », transige entre les parlants. Le ressentiment, au contraire, annihile la parole dans l’acte immédiat : ce dont on ne peut parler, il faut le faire, et tout de suite. Vassili Grossmann avait déjà repéré l’efficace de cette inversion-perversion[7]. Elle est la clé herméneutique qui ouvre tous les passages de l’antisémitisme à l’antisionisme et retour. De cette généalogie, quelqu’un comme Roger Garaudy, le premier « islamogauchiste », fut l’un des précurseurs aujourd’hui bien oublié : responsable communiste, « humaniste » attaché au dialogue des civilisations et des religions, converti à l’islam et finalement négationniste virulent et antisioniste farouche, à l’instar du collectif ultragauchiste La vieille taupe. Le propos de Badiou, et plus précisément l’inversion des signes qu’il met en place, autorise de lui-même la fluidité et la plasticité de ces passages antisionisme=antisémitisme. L’invalidation du « signifiant juif » invalide, pour les Juifs, le signifiant génocidedésormais réservé à Gaza. Elle aboutit invariablement à la nazification des Juifs (ou, ailleurs, des Ukrainiens !), génocidés « génocidaires ». On l’a vu avec l’épisode de la Cour internationale de justice. On a pu en lire l’effroyable déploiement dans l’imputation de féminicide non pas au Hamas, mais aux services de sécurité israéliens, dans une tribune féministe signée par Isabelle Stengers, Elsa Dorlin et alii, ou encore dans le geste du député LFI Guiraud : le « bébé » assassiné, ce n’est pas le Hamas, ce sont les Israéliens ! Les litanies de l’inversion nazifiante sont désormais innombrables. Après le 7 octobre, Didier Fassin, professeur au Collège de France, a pu écrire des choses consternantes, appuyées sur la même herméneutique de l’inversion, augmentée de la convocation du « contexte », également invoqué par le secrétaire général de l’ONU à propos du 7 octobre. Issue de son usage sans pensée dans les sciences sociales, la « contextualisation » est le nom contemporain de la « causalité diabolique » jadis analysée par Poliakov. Les présidentes des trois Universités américaines auditionnées l’ont avancée comme un fétiche, ou un joker. Étymologiquement, le dia-bolique est le contraire du sym-bolique. Il coupe et n’assemble pas. Il fige catégoriellement l’inversion-perversion et n’envisage jamais de contextualiser le contexte. Il recourt à l’histoire comparée pour l’effacer dans un résultat séparé et univoque. D. Fassin invente une « structure génocidaire » qui lui permet de transformer un parallèle rhétorique fumeux entre les Héréros de Namibie et les Palestiniens de Gaza en une « comparaison heuristique » dont la supposée dignité épistémologique autorise, d’autorité si je puis dire, la vérité qu’elle contenait déjà : les colons israéliens d’aujourd’hui sont les colons allemands de 1904. 

Il y a un antijudaïsme d’atmosphère dans l’Université française. J’en faisais déjà état il y a quelques années en me rapportant à l’insistance d’un discours, entendu dans la bouche de quelques-uns de mes collègues philosophes, qui dressait le constat, non sans une certaine jubilation mauvaise, de la fin de l’hégémonie supposée du « bloc lévinasso-derridien » dont l’emprise, par importation de la théologie (version douce) ou tout simplement du judaïsme (version dure) dans la philosophie, aurait accéléré la « yéchivisation » galopante de son enseignement à l’Université (je cite)[8].

Un cas édifiant dans cette généalogie fragmentaire est sans doute celui de Françoise Dastur, lectrice de Husserl et Heidegger, auteure d’un texte intitulé « Y a-t-il une “essence” de l’antisémitisme ? »[9]. Elle y affirme l’urgence de se débarrasser du mot d’antisémitisme : « l’antisémitisme est devenu une sorte de terme fourre-tout… Est-il donc possible d’utiliser un tel terme pour stigmatiser toutes les déclarations critiques possibles concernant les Juifs et le judaïsme comme s’il avait été défini une fois pour toutes comme une attitude demeurée invariable à travers le temps ? » (p. 78).

Il faudrait donc substituer à cet « antisémitisme » « absurde » l’expression plus sobre de « critique des Juifs et du judaïsme ». Pour assurer à son geste une vraie profondeur de champ, Dastur s’autorise de l’histoire de la métaphysique occidentale, déterminée dans certaines de ses séquences par une ontologie qui situe la catégorie « juif » ou « judaïsme » dans une économie de l’être qui l’assigne à une place fatale, verhängnisvoll disait Nietzsche, structurelle, « systémique ». S’il y a une juste « critique » philosophique des Juifs et du judaïsme, il convient de « contextualiser » la tradition antisémite elle-même, d’une part en en réactivant les bases philosophiques, d’autre part en s’ouvrant davantage aux situations historiques ou sociales spécifiques : avant 1933, en Allemagne, et « bien que ne représentant que 1% de la population, ils (les juifs) étaient surreprésentés dans le commerce, les affaires, la médecine et le service public (justice, enseignement, universités) et très présents dans tout le secteur culturel, journalisme, édition, musique, et théâtre. Ils apparaissaient… comme les représentants symboliques d’une société internationale aux contours flous, ce qui explique les réactions qu’ils ont provoqué devant la crainte, exprimée par un grand nombre d’Allemands, d’une possible Verjudung, d’une possible “judaïsation” de la culture allemande » (p. 92-93). Cet argument culmine sans surprise dans l’insistance sur la critique légitime de l’État d’Israël aujourd’hui – ce que la notion d’antisémitisme inhiberait : « tous ceux qui osent aujourd’hui critiquer publiquement la politique d’Israël ou l’exploitation faite de ce que l’on a nommé “l’Holocauste” sont exposés au danger d’être considérés comme antisémites » (p. 84-85).

Chaque jour qui passe illustre l’étendue de l’influence de cet antisionisme de la chaire et l’augmentation de ses bataillons. Au moment où j’écris ces lignes, l’affaire Butler domine le débat, mais elle n’est qu’une séquence venue après d’autres et qui sera suivie, je n’en doute pas, d’autres encore – tant ces illustrations conjoncturelles, textes, interventions, prises de position, ne font que signaler par clignotements successifs l’état d’alerte permanent dans lequel nous nous trouvons à présent sur cette vieille question de l’antisémitisme. 

Trois rappels conclusifs :

1) Il faut impérativement distinguer entre les deux usages du terme d’antisionisme que j’ai mentionnés, même s’il n’est pas toujours simple de partager un même syntagme en deux significations hétérogènes. Mais on voit bien que la discussion autour du sionisme telle qu’elle se présente chez un Rosenzweig, et l’antisionisme de Rivarol, de Dieudonné ou de Soral n’ont pas la moindre parenté. 

2) Avancer l’existence d’une discussion juive du sionisme pour empêcher de discerner dans les formes actuelles de l’antisionisme une variété de l’antisémitisme[10], c’est refuser, volontairement ou pas, de prendre en compte son caractère « éternellement nouveau » (Lénine), altneu pourrait-on dire de ce mot allemand qui, dans sa plasticité temporelle, convient toujours s’agissant des « choses » juives.

3) L’inversion des signifiants, la diabolisation qui s’en suit, la substitution quasi-théologique de leur porteurs (fonctionnellement, les Palestiniens sont aux idéologies antisionistes ce que le verus Israel fut à la dogmatique chrétienne[11]), le procès de contextualisation s’exceptant elle-même de toute contextualisation, concourent ainsi dans l’antisémitisme de la chaire à en finir une bonne fois pour toutes avec « Auschwitz » et la lassitude d’une mémoire saturée d’impardonnable.


[1] Noms propres, p. 145 : « le judaïsme, c’est l’humanité au bord de la morale sans institutions ».

[2] Je me rapporte évidemment au titre du roman de Herzl, Altneuland.

[3] Cette lettre de Blanchot est citée par Levinas dans « Judaïsme et révolution », la première des cinq lectures talmudiques qui forment Du sacré au saint, éd Minuit, 1977 (c’est moi qui souligne). A l’antisémitisme de la volonté, « exterminer le Juif parce que Juif », s’ajoute l’antisémitisme de l’ignorance de « ceux qui sont comme privés d’antisémitisme ». Alain David a maintes fois commenté la maxime blanchotienne « l’absence d’antisémitisme ne suffit pas » – je renvoie à ces textes.

[4] Alain, Journal inédit (1937-1950), Paris, Éditions des Équateurs, 2018. Notre philosophe lit Mein Kampf, « ce nouveau bréviaire de la politique », « avec la plus grande attention », il y trouve une pensée géniale, décèle chez Hitler l’« esprit moderne, l’esprit invincible » (p. 417-418), « espérant que l’Allemand vaincra… il ne faut pas que le genre de Gaulle l’emporte chez nous… il est remarquable que la guerre revient à une guerre juive qui aura des milliards et des Judas Macchabées » (p. 420), et justifiant d’avance l’extermination des juifs.

[5] Libération du 23 juillet 2014 et des jours suivants.

[6] Leo Scheer, 2005.

[7] Vie et Destin, Julliard/L’Âge d’homme, 1983, p. 456 : « dis-moi ce dont tu accuses les juifs et je te dirai ce dont tu es toi-même coupable ».

[8] « Levinas, Derrida : un tournant juif de la philosophie ? » in Paradosso, Rivista di filosofia, Il poligrafo, Padova, 2019/1.

[9] in Heidegger, die Juden, noch einmal, éd. P. Trawny et A. J. Mitchell, Francfort-sur-le-Main, Klostermann, 2015, p. 75-96. Cf. G. Bensussan, « “Éternellement nouveau”, l’antisémitisme » in Cités, n° 87/2021.

[10] C’est le défaut majeur, tant épisémo-critique que politique, du recueil intitulé Antisionisme une histoire juive (Paris Syllepse, 2023).

[11] Voir La Règle du jeu du 31 mars 2024, « Une nouvelle théologie politique de la substitution ».

Gérard Bensussan – Philosophe

Gérard Bensussan est professeur émérite de philosophie à l’Université de Strasbourg et chercheur associé aux Archives Husserl de Paris.
Il a enseigné dans de nombreux pays, Brésil et Japon en particulier, et est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont les plus récents :
L’écriture de l’involontaire : philosophie de Proust (Classiques Garnier, 2020),
Miroirs dans la nuit – Lumières de Hegel (Les Éditions du Cerf, 2022),
La transaction. Penser autrement la démocratie (PUF, 2023).

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