Paracha Matot : Le renoncement à l’idéal imaginaire

Olivier Cohen

Pourquoi la guerre contre Midian est-elle si importante ? Pourquoi la Torah fait-elle de cette guerre la dernière mission de Moïse ?

Au Chapitre 31 verset 2 du livre de Bamidbar on lit : « venge la vengeance des fils d’Israël de chez les Madianites après quoi tu seras réuni à ton peuple. »

Le texte établit un lien explicite entre cette guerre et la mort de Moïse. Dès qu’elle sera accomplie, il sera « réuni à son peuple ».

Les Sages remarquent d’ailleurs que si Moïse avait voulu retarder cette guerre, il aurait pu retarder sa propre mort. Pourtant, fidèle à sa vocation, il ne cherche pas à différer l’échéance. Il accomplit cette dernière mission avec la même fidélité qui l’a guidé pendant toute sa vie..

Mais de quelle vengeance s’agit-il ?

Les Midianites n’ont jamais représenté une véritable menace militaire pour Israël. Leur arme est d’une autre nature: la corruption morale. Après l’échec des malédictions de Bilam, celui-ci conseille à Balak de faire chuter Israël par la débauche. L’épisode de Zimri et de Cozbi en est l’aboutissement. Bilam lui-même sera tué au cours de cette campagne.

Les commentateurs soulignent également que Moïse doit distinguer le Midian de Yitro, qui reconnaît le Dieu d’Israël, du Midian des princes qui cherchent à détourner Israël de sa vocation.

Toutes ces lectures sont justes.

Mais Manitou ouvre ici une perspective beaucoup plus profonde, qui peut également nous apporter des enseignements importants pour notre époque contemporaine :

Toute la vie de Moïse est, en quelque sorte, encadrée par Midian.

Né en Égypte, il s’enfuit à Midian à l’âge de quarante ans selon la majorité des commentateurs. Il y demeure quarante années. Il y épouse Tsippora, y fonde une famille, y rencontre Yitro. Puis il retourne en Égypte pour libérer le peuple d’Israël. Enfin, au terme de son existence, il revient une dernière fois vers Midian, cette fois pour lui faire la guerre.

Autrement dit, la vie de Moïse commence politiquement en Égypte, mais elle commence spirituellement à Midian.

Cette remarque de Manitou mérite que l’on s’y arrête.

Au chapitre 2 de l’Exode, le texte rapporte: «Moïse grandit et sortit vers ses frères… »

Manitou pose alors une question surprenante : qui sont ces « frères » ? Les Hébreux ou les Égyptiens ? Le verset ne le précise pas.

Moïse voit ensuite un Égyptien frapper un Hébreu. Il tue l’Égyptien et pense que les Hébreux comprendront son geste. Mais le lendemain, lorsqu’il tente de réconcilier deux Hébreux qui se querellent, ils lui répondent : « Qui t’a établi chef et juge sur nous ? »

Moïse découvre alors un peuple qui semble incapable d’assumer sa vocation. Le peuple appelé à porter dans l’histoire le message du frappé contre le frappant se frappe désormais lui-même.

On a le sentiment, à la lecture du récit, que Moïse ne mesure pas encore jusqu’où l’esclavage peut défigurer un peuple. Il est profondément déçu par la réaction des Hébreux.

C’est alors qu’il s’enfuit vers Midian.

Il va alors trouver une alternative, un « peuple de remplacement » à Midian.

D’ailleurs la scène du puits où il rencontre Tsippora, sa future épouse, nous fait étrangement penser à la scène du puits au cours de laquelle Jacob rencontre sa future épouse Rachel. Moïse a tiré enseignements de l’histoire de Jacob pour reconstituer un peuple.

Et Midian devient une véritable alternative, ce n’est pas seulement un refuge. Moise y trouve tout ce qui lui manque, une femme, un beau-père, une famille, un métier.

Et, point fondamental, Yitro, son beau-père, reconnaît Dieu. Moïse découvre qu’il existe des hommes justes en dehors d’Israël. Et Dieu lui dit « retourne en Egypte libérer le peuple d’Israël ». Autrement dit, ce n’est pas Midian qui portera l’alliance, c’est Israël, même imparfait, même récalcitrant, même rebelle.

Moïse doit renoncer intérieurement à l’idée que Midian aurait pu devenir le peuple de Dieu, et Yitro est le symbole de cette possibilité.

On peut imaginer le raisonnement intérieur de Moïse :

Israël refuse son statut, les hébreux se battent entre eux, ils me dénoncent lorsque je les sauve de la main des Egyptiens alors qu’à Midian je trouve un prophète, une famille, une épouse, pourquoi ne pas poursuivre avec Midian ?

Et Dieu lui répond :

Ton peuple c’est Israël, ce sont les enfants d’Abraham, Isaac et Jacob

Alors cette guerre prend d’un seul coup un autre sens, ce n’est plus seulement une guerre de punition, c’est la fermeture définitive d’une possibilité historique, c’est le renoncement à l’éventualité d’un Midian, substitut potentiel du peuple des hébreux.

Et brusquement le verset prend une profondeur différente. Pourquoi Moïse doit faire la guerre à Midian et ensuite seulement, il mourra ? « Venge la vengeance des fils d’Israël de chez les Madianites et après quoi tu seras réuni à ton peuple ». Ce n’est plus seulement un point de vue chronologique sur la question, on comprend que tant que Midian reste une possibilité intérieure pour Moïse son œuvre n’est pas achevée. Moïse doit se débarrasser de l’alternative Midian, c’est en définitive sa dernière mission : renoncer à l’option d’un autre Israël, en dehors d’Israël.

Nous portons tous un idéal d’Israël, mais cet idéal peut finir par se substituer à l’Israël réel. Il existe une tentation permanente, à l’échelle individuelle et à l’échelle collective, de construire un Israël idéal en dehors de la réalité historique.

Il ne faut pas confondre l’idéal d’Israël avec un substitut d’Israël. Lorsque la réalité d’Israël nous déçoit, nous sommes tentés de fabriquer un Israël imaginaire, plus pur, plus moral, plus universel, plus conforme à nos aspirations, à nos rêves et c’est précisément cet Israël, idéalisé, qui ne correspondant pas à la réalité, qui devient notre Midian. C’est alors qu’il faut le détruire, intérieurement.

Midian ne correspond pas au mal, il correspond en réalité à la meilleure alternative possible, c’est ce qui rend cette dernière épreuve si difficile à réaliser. Si Midian était simplement idolâtre, la séparation serait facile, mais ce qui est demandé ici à Moïse, c’est de renoncer à son idéal.

Midian est peut-être, pour Moïse, la tentation de remplacer Israël par une alternative plus conforme à son idéal. La dernière mission de Moïse consiste alors non seulement à combattre Midian, mais à renoncer définitivement à toute forme de « peuple de substitution », ou de « terre de substitution ». Ce n’est qu’après avoir accepté que l’Alliance passe par l’Israël réel, et non par un Israël rêvé, reconstruit ou déplacé, que son œuvre est achevée.

En lisant ce récit à travers les yeux d’une génération contemporaine, de notre temps, on comprend qu’il faut trouver la force de renoncer à notre idéal pour vivre la réalité inscrite dans le temps. Et cette réalité, en Israël, n’est pas toujours facile à vivre comme nous le démontre tous les jours l’histoire d’Israël. C’est d’ailleurs ce qui fait de ceux qui la vivent au quotidien, qui ont accepté de renoncer à cet idéal imaginaire, pour vivre le réel et faire l’histoire, de véritables héros, des femmes et des hommes libres de notre époque moderne. Ceux-là ne se battent plus contre Midian, ils se battent pour Israël, pour sa terre, pour un projet collectif, authentique dont ils espèrent qu’il les conduira vers l’idéal annoncé par nos récits.

Par Olivier Cohen
Depuis les enseignements de Manitou
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