Pétain « sauveur » des juifs : le texte de la plaidoirie des parties civiles contre Zemmour

La Cour de cassation a rendu un jugement le 5 septembre 2023, ordonnant un nouveau procès à l’encontre d’Éric Zemmour pour avoir nié un crime contre l’humanité. Le polémiste et homme politique de droite, acquitté par la cour d’appel de Paris, devra recomparaître pour ses propos tenus en 2019 sur la chaîne CNEWS, lorsqu’il a affirmé que Pétain avait joué un rôle de « sauveur » pour les Juifs français pendant la Seconde Guerre mondiale lors d’un échange avec Bernard-Henri Lévy.

Interrogé hier sur Europe 1 au sujet de la décision de la Cour de cassation, Éric Zemmour a répondu avec défi en déclarant : « Je mets au défi tous les historiens de me fournir un véritable démenti en face de moi […], je maintiens mes propos, je ne les rétracte pas. ».

En réponse à cette situation, La règle du Jeu a publié la plaidoirie des associations UEJF, SOS Racisme et J’accuse! présentée devant la Cour de cassation.

En réponse aux propos tenus hier par Éric Zemmour sur Europe 1, et avec l’autorisation des parties civiles, La Règle du jeu publie la plaidoirie de l’avocat des associations SOS Racisme, UEJF et J’accuse! devant la Cour de cassation.

La plaidoirie de Maître Michaël Ghnassia
M. le Président, Mesdames et MM. les conseillers,

Je représente les associations SOS RACISME, l’UEJF et J’accuse !, qui ont cité directement Éric Zemmour devant le tribunal correctionnel pour contestation de crimes contre l’humanité.

Il est inutile de rappeler les termes de cette incrimination prévue par l’article 24 bis de la loi du 29 juillet 1881.

Rappeler seulement que, malgré les critiques d’historiens et de certains juristes, ce délit (à savoir la contestation de crime contre l’humanité – ce qui n’est pas le cas en l’espèce) a été validé par la Cour de cassation, le Conseil constitutionnel et la Cour européenne des droits de l’homme.

Il faut également rappeler les précisions importantes apportées par la Cour de cassation au fil de ses jurisprudences.

Vous avez décidé qu’entre dans les prévisions de ce texte la contestation de crime contre l’humanité, même si elle est présentée sous forme déguisée ou dubitative ou encore par voie d’insinuation.

Vous avez aussi considéré qu’il n’est pas nécessaire de nier l’intégralité des crimes contre l’humanité.

Ainsi, la réduction outrancière tant du nombre effectif que de la qualité réelle des victimes de la Shoah suffit pour caractériser l’infraction.

Tout comme la minoration de leurs souffrances et la banalisation des crimes nazis.

Pour être condamné, il n’est pas non plus besoin d’en faire sa profession, comme Robert Faurisson, ou d’écrire des livres comme Maurice Bardèche ou Roger Garaudy.

Vos jurisprudences concernent souvent des petites phrases, qui sous couvert d’un commentaire politique ou humoristique, ne font que banaliser les crimes commis par les nazis et le régime de Vichy.

Ainsi, tel est le cas de :

– la désignation des chambres à gaz comme un point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale (propos de J.M. Le Pen );
– la désignation de la rafle du Vel d’Hiv comme « un épisode mineur de la déportation, qui est elle-même un épisode mineur de la Seconde Guerre mondiale » (propos de Henry de Lesquen );
– l’affirmation lors d’un entretien que « l’occupation allemande n’a pas été particulièrement inhumaine, même s’il y eut des bavures, inévitables dans un pays de 550 000 kilomètres carrés (…) » (propos de J.M. Le Pen );
– la publication d’un tweet où l’auteur s’émerveille de la longévité des « rescapés de la Shoah » (propos de Henry de Lesquen );
– la Une d’un journal satirique rebaptisé « Shoah où t’es ? », avec un encart où l’on peut lire « historiens déboussolés » ( Alain Soral).

Nous ignorons les raisons pour lesquelles Éric Zemmour a tenu les propos poursuivis.

S’agit-il d’une énième erreur historique, comme il en commet souvent ? Éric Zemmour, tout comme Robert Faurisson, n’est pas historien.

S’agit-il de dédouaner les « Héros » de la France, quoi qu’ils aient fait, au nom d’une vision fantasmée de l’Histoire de France ?

S’agit-il, par la remise en cause de ces crimes, de permettre une politique ouvertement discriminatoire à l’égard des musulmans désignés comme les soldats du grand remplacement ?

Je ne le sais pas et peu importe.

Le mobile ne compte pas.

Le tribunal judiciaire de Paris a d’ailleurs reconnu que les propos poursuivis, tant par leur sens que par leur portée, exprimaient bien la négation de la mort des victimes des « exactions » du régime nazi.

Il a néanmoins relaxé le prévenu, tout comme la cour d’appel, mais cette dernière l’a fait par d’autres motifs.

Nous vous demandons de censurer ces motifs.

En effet, la phrase « Pétain a sauvé les juifs français » est historiquement fausse.

Cela a été largement démontré dans nos écritures et celles de M. l’avocat Général.

Les citations du mémoire en défense et des observations complémentaires ne vous tromperons pas.

En vérité, à part Alain Michel, aucun des auteurs cités par Éric Zemmour ne peut être rattaché à la thèse évoquée.

Et, surtout, aucun de ces auteurs n’est véritablement un spécialiste du régime de Vichy et de sa politique antisémite, comme le sont par exemple Joseph Billig, Robert Paxton et des dizaines d’autres, pourtant jamais cités.

Quant à l’ouvrage d’Alain Michel, il est fondé sur des analyses statistiques biaisées et une recherche archivistique quasi nulle dans le but de défendre une thèse invalidée par des décennies de travaux historiques.

La réalité, c’est qu’entre juillet 1940 et décembre 1942, le gouvernement de Pétain va promulguer 29 lois et décrets à l’encontre des Juifs, français ou étrangers, conduisant à leur exclusion systématique de toute forme de vie civile et économique sur le territoire français.

La première et la plus emblématique : le Statut des juifs est annoté par Pétain lui-même dans un sens plus défavorable.

Ainsi, il raye la mention permettant d’épargner « les descendants de juifs nés français ou naturalisés avant 1860 ».

Il étend le champ d’exclusion des juifs à la justice et à l’enseignement ainsi qu’aux fonctions électives.

Serge Klarsfeld déclarera, à propos de ce projet annoté, qu’il s’agit d’une découverte fondamentale. Selon lui, « Il s’agit d’un document établissant le rôle déterminant de Pétain dans la rédaction de ce statut et dans le sens le plus agressif, révélant ainsi (son) profond antisémitisme ».

Et il ajoutera que « Le principal argument des défenseurs de Pétain était de dire qu’il avait protégé les juifs français. Cet argument tombe. »

Ces déclarations datent de 2010.

En plus de l’exclusion, Pétain organise la spoliation des biens des juifs qu’il confie au commissariat aux questions juives.

Le but de ces persécutions est de marginaliser les Juifs, français et étrangers, afin de faciliter leur arrestation.

Le résultat est d’ailleurs considérable. Du 17 juillet au 11 novembre 1942, 36 000 juifs sont ainsi livrés à la mort ; un chiffre énorme, plus considérable encore que ce qui se passe au même moment aux Pays-Bas et en Belgique.

Nombre des victimes Juives durant la Shoah par pays 

Sur une population de 350.000 Juifs en France, 90.000 hommes, femmes et enfants ont péri par la barbarie nazie, et de ses collaborateurs, soit 25.7%. La France se classe au 16ᵉ rang sur 22 pays Européens. Quoi qu’il en soit, cette comptabilité reste indécente, mais prend acte que nombre de Français ont eu une forme d’humanité à l’égard des Juifs.

Ainsi, rien ne pouvait permettre aux juifs français d’échapper aux persécutions : ni le fait d’avoir été ancien combattant, ni d’avoir été avocat, même celui de Pétain lui-même, comme ce fut le cas de Pierre Masse, déporté avec plus de 50 avocats juifs français.

Ni le fait d’avoir un nom à particule, comme les Le Roy de Bonneville, convertis au judaïsme pendant l’affaire Dreyfus et néanmoins déportés par le Régime de Vichy, ni d’avoir été en France depuis près d’un millénaire, comme les juifs du Comtat Venaissin…

Ni encore moins le fait d’être un enfant. En France, et même en Algérie…

Non Pétain n’a rien fait pour les juifs français ou si, plutôt, il a organisé leur livraison aux forces d’occupation.

Ce qui a permis de limiter les arrestations, ce sont des Français, policiers, gendarmes et citoyens lambdas, qui les ont avertis, cachés, aidé à fuir et à se réfugier en zone libre ou à l’étranger.

Ce qui a permis de leur éviter la déportation, ce sont ces Justes parmi les nations qui ont désobéi aux lois et à la police du régime de Vichy.

Et s’il fallait encore une preuve, il suffit de citer Pierre Henri Teingen, ancien résistant, déporté et Ministre de la Justice du Général de Gaule :

« J’aimerais tout de même rappeler ce qu’a été cette “collaboration” sur le sol national. Ce sont des actes, des faits, des mesures prises, signés par Philippe Pétain. Philippe Pétain, Maréchal de France, met son nom sous un statut des juifs.
Puis, dans les mois qui vont venir, il ajoutera des mesures complémentaires par deux lois successives. C’est un affront, un reniement de tout ce qu’est la morale, la tradition, le passé de la France. C’est une abomination.
Non seulement on les exclut de la fonction publique, on les spolie de leurs biens. Mais ça n’est rien encore.
Parce qu’il faut voir ce que ça été, sur le terrain, la collaboration.
On arrache des petits enfants juifs à leurs parents. Et ce sont des gendarmes français, et des miliciens français de Vichy, qui participent à ces rafles. On en met 4 000 au camp de Drancy.
(…) Et qu’est-ce qu’on en a fait ? Au nom de la collaboration ? Sous le nom du Maréchal Pétain ? Sous sa responsabilité politique et morale, qu’est-ce qu’on en a fait, de tous ces petits juifs ?
Eh bien dans les semaines qui ont suivi, on les a renvoyés aux Allemands, pour qu’ils les brûlent à Mauthausen et à Auschwitz.
C’était ça la collaboration »
Ces propos, ce sont ceux qu’il a tenus devant Jacques Isorni, avocat de Pétain, auteur de la thèse du glaive et du bouclier, reprise aujourd’hui par Zemmour.

Mais, cette phrase, « Pétain a sauvé les juifs français » n’est pas seulement une erreur historique, une hérésie historique, elle constitue le délit de contestation de crime contre l’humanité.

Elle remet directement en cause les crimes subis par les juifs français, dont 24 000 personnes ont été arrêtées, déportées et exterminées par les nazis, avec la complicité du gouvernement de Vichy.

Pour relaxer Zemmour, la cour d’appel a tout d’abord énoncé que le maréchal (sic) Pétain n’a pas été poursuivi pour un ou plusieurs crimes contre l’humanité tels qu’ils sont définis par l’article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l’accord de Londres du 8 août 1945.

Mais, cela était impossible, puisque Pétain a été condamné avant l’instauration du Tribunal de Nuremberg.

Surtout, cela n’a aucune importance.

La Cour de cassation l’a déjà dit dans une affaire concernant la rafle du Vel d’Hiv : il n’est nul besoin qu’une décision judiciaire ait reconnu l’existence des faits spécifiquement niés par la personne poursuivie pour constituer le délit de contestation de crimes contre l’humanité.

En d’autres termes, la seule négation ou minoration des faits reconnus comme crimes contre l’humanité suffit à caractériser le délit de contestation de crimes contre l’humanité.

La cour d’appel a également fait référence à une thèse prétendument défendue par M. Zemmour – tant dans son livre Le Suicide Français qu’à l’occasion d’émission télévisées – selon laquelle si la déportation a moins touché les juifs de nationalité française que les juifs de nationalité étrangère résidant en France, c’est le fait d’une action du maréchal (sic) Pétain en leur faveur.

Mais cette thèse n’a strictement rien à voir avec les propos poursuivis.

Zemmour n’a jamais affirmé dans l’émission en cause que « la déportation a moins touché les juifs de nationalité française que les juifs de nationalité étrangère », et il n’est pas jugé pour cela.

Il est jugé pour avoir affirmé que Pétain a « sauvé » les juifs français.

Et d’ailleurs, s’agissant d’un « professionnel des médias et de l’expression, tant écrite qu’orale, qui est rompu à ce genre d’exercice et qui revendique la maîtrise des mots et de leur portée », comme cela avait été relevé dès sa première condamnation en 2010, il pouvait faire un correctif.

Il a apporté une précision, mais pas celle avancée par la cour d’appel. Il a simplement ajouté le mot français, Pétain a « sauvé » les juifs français, en précisant que c’est la réalité.

Lorsque son interlocuteur lui rappelle que « c’est une monstruosité, c’est du révisionnisme », Éric Zemmour, réplique uniquement que « c’est encore une fois le réel ».

Il ne dit pas que c’est une thèse discutée par des historiens, mais la réalité, donc la vérité indiscutable. (…)

C’est à vous qu’il revient aujourd’hui d’empêcher que ce mensonge historique ne puisse semer le doute sur la réalité des souffrances endurées par les juifs français pendant l’occupation.

C’est à vous d’empêcher que le poison de la division ne prospère au profit de funestes arrières pensées.

Pour toutes ces raisons, nous vous demandons, de casser l’arrêt attaqué et de renvoyer l’affaire devant une nouvelle juridiction.

Source : Jforum & laregledujeu.org – par Maître Michaël Ghnassia
laregledujeu.org/2023/09/08/39571/petain-sauveur-des-juifs-le-texte-de-la-plaidoirie-des-parties-civiles-contre-zemmour/?fbclid=IwAR2Ia06E5gbcJyUJo66UmqVBSo3Ky1q7b5kemHV0XZIGMjSBAaUaB7zSJJg

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3 Commentaires
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meller danielle

ton commentaire me degoutecar mon grand-pere alsacien a ete denonce deporte et assassine de meme pour mon grand- ALLEMAND CELA C EST PASSE EN 1944 EET JE SUIS NEE EN 1946

meller danielle

A L EPOQUE J AVAIS ENVOYE DES MAIL A LA FAMILLE POUR LEUR DIRE DE NE PAS VOTER POUR ZEMMOUR

BOCCARA

Jforum publiera t il le texte des conclusions de plaidoirie d’Éric Zemmour ?
Après avoir publié celui de ses adversaires , Il en a maintenant l’obligation morale .