Comment Emmanuel Macron en est-il arrivé là, au point de briser l’unité franco-allemande si durement construite ?

Cette alliance politique et diplomatique, qui unit la France et l’Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale, a constitué un véritable moteur de la construction européenne. Elle a été scellée par le Traité de l’Élysée en 1963.

Plusieurs tandems historiques ont façonné cette relation au fil des décennies :

• 1958-1963 : Charles de Gaulle et Konrad Adenauer – Les pionniers de la réconciliation.
• 1974-1981: Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt – Les architectes du Système monétaire européen.
• 1982-1998: François Mitterrand et Helmut Kohl – Le duo emblématique de la réunification allemande et du Traité de Maastricht.
• 2005-2021: Angela Merkel et les différents présidents français (Jacques Chirac jusqu’en 2007, Nicolas Sarkozy et François Hollande) – Une gestion commune des grandes crises, de la zone euro à la crise migratoire, puis à la pandémie.

Tout cela ne semble désormais appartenir qu’au passé. Le divorce franco-allemand paraît aujourd’hui consommé. L’Allemagne se rapproche de la Pologne, dont l’influence ne cesse de croître, tandis que la France se rapproche de l’Espagne dans une politique que certains qualifient d’anti-israélienne et d’anti-américaine.

Emmanuel Macron laissera, en 2027, une France en lambeaux, avec une dette colossale et un pays devenu difficile à gouverner.

L’Allemagne construit son propre complexe militaro-industriel dans un découplage majeur avec la France

L’abandon du SCAF, la montée en puissance de l’industrie de défense allemande et les investissements massifs engagés par Berlin rebattent les cartes de la coopération militaire européenne. Derrière les divergences industrielles se dessinent deux conceptions de la défense, de l’autonomie stratégique et du réarmement européen, dont les conséquences pourraient durablement redessiner l’équilibre des forces sur le continent.

Atlantico : Après l’échec du SCAF, l’Allemagne semble se détourner de la France pour construire son propre complexe militaro-industriel avec le développement de sa propre architecture nationale de système de combat aérien. S’agit-il d’un tournant souverainiste en matière de défense nationale ?

Léo Péria-Peigné : Berlin et Paris ont une approche différente du réarmement et de la question de l’autonomie, notamment en raison des liens forts entre Berlin et Washington, quand bien même la situation a déjà beaucoup évolué. La plupart des politiciens allemands d’entendent pas la défense de l’Europe sans les Etats Unis, là où la France voudrait pouvoir s’en passer. Un des objectifs allemands actuels consiste notamment à faire en sorte que les Américains acceptent de produire sous licence sur leur territoire ; pour les missiles Patriot, par exemple.

L’Allemagne ne construit pas sa défense à partir de rien. Elle dispose d’une industrie de défense performante depuis les années 1960-1970 au moins. Elle n’est pas autonome sur tous les plans, c’est certain, mais ils disposent d’une base solide et en plein développement grâces aux investissements étatiques. Est-ce que cela signifie qu’ils veulent se passer de la France ? De nombreux facteurs ne jouent pas en notre faveur, notamment du point de vue financier: malgré les discours sur l’augmentation des dépenses, il n’y a pas de réarmement français, alors qu’il y a bien un réarmement allemand.

Par ailleurs, le SCAF a échoué pour de nombreuses raisons : Airbus et Dassault se détestent, et les deux pays n’avaient pas la même urgence. La France doit remplacer le Rafale dans un horizon relativement proche, alors que les Allemands ont récemment acquis des F-35 et ne sont pas confrontés aux mêmes contraintes temporelles. Il existe donc d’autres raisons plus larges à l’échec du programme. Ce n’est pas seulement une question de “souveraineté” en tant que telle, mais un problème plus large: depuis le départ, le programme SCAF est plus politique que militaire et industriel. La situation a évolué depuis 2017 et les relations entre Paris et Berlin ne sont plus les mêmes, favorisant la rupture.

Jérôme Pellistrandi : Le SCAF a été un échec d’un projet qui aurait pu structurer la défense européenne. Ce projet marque en réalité la confrontation de deux approches profondément différentes entre l’Allemagne et la France. L’Allemagne nourrissait des ambitions qui ne correspondaient ni aux besoins opérationnels des armées françaises ni aux intérêts de la France, qui a besoin d’un avion polyvalent, embarquable sur porte-avions et capable de mettre en œuvre l’arme nucléaire, à l’image du Rafale. Les Allemands, quant à eux, recherchent un avion destiné avant tout à la défense de leur espace aérien et, dans une moindre mesure, à l’est de l’Europe. Ils n’ont pas les mêmes exigences opérationnelles.

La France a eu raison de rester ferme sur ses objectifs. Les règles du jeu ont par ailleurs été modifiées au fil du temps, ce qui est fréquent dans ce type de coopération industrielle. Dans ce domaine, il est indispensable qu’il existe un leader disposant à la fois de compétences industrielles et d’innovation, mais aussi du retour d’expérience opérationnelle. Jusqu’à preuve du contraire, ce retour d’expérience appartient aux forces armées, et non à Airbus Allemagne. Les intérêts majeurs de la France, et en particulier la dimension de la dissuasion nucléaire, ne pouvaient être sacrifiés au profit d’un projet qui manquait finalement de cohérence avec l’Allemagne.

Le développement de ce nouveau projet de défense aérienne ne représente pas un tournant souverainiste par principe, mais procède du respect d’une logique industrielle et de différences majeures, tant opérationnelles qu’industrielles, entre les deux pays. On avait déjà connu une situation comparable il y a quarante ans, dans les années 1980, avec d’un côté le Rafale et de l’autre l’Eurofighter. Finalement, l’Eurofighter, développé par des partenaires britanniques, allemands et italiens, n’a jamais atteint les mêmes capacités opérationnelles que le Rafale, qui constitue aujourd’hui un véritable succès, notamment à l’export.

L’Allemagne semble adopter une approche unilatérale, marquée par une exemption de mise en concurrence européenne, qu’un document du Ministère de la Défense explique par des raisons de sécurité nationale. Cette note prévoit aussi que la seconde phase du contrat avec Helsing ne nécessitera pas d’approbation parlementaire distincte, approche avec laquelle le parlement allemand est en désaccord. Que faut-il en comprendre ?

Léo Péria-Peigné : Ce genre de pratique est assez courant, les questions d’armement pouvant être facilement exemptée de mis en concurrence, la France notamment le fait régulièrement. Les questions de défense et d’armement ont aussi beaucoup évolué depuis quatre ans en Allemagne, avec un assouplissement des règles administratives mais aussi presque psychologiquement. Jusqu’à il y a quelques années, l’État allemand n’avait quasiment aucune participation dans l’industrie de défense de son pays. Il y a 4 ou 5 ans, ils ont acheté un chantier naval car leur flotte avait de très gros problèmes de maintenance. C’est un changement qui n’est pas anodin. Il existe en Allemagne un rejet de la chose militaire qui était très fort et qui demeure encore puissant, mais qui évolue. Il s’agit d’une évolution assez profonde dans la manière dont les Allemands appréhendent la chose militaire. Nous sommes désormais à plusieurs générations de la Seconde Guerre mondiale. Le discours quelque peu auto-flagellant sur l’Allemagne nazie s’est atténué. On a peut-être affaire à une génération moins crispée sur la chose. C’est un signe que l’Allemagne change, évolue, même si on n’est pas encore sur un acteur qui est très à l’aise avec l’idée d’être un acteur majeur de la défense européenne.

Jérôme Pellistrandi : On observe ici les différences fondamentales de structure entre le système militaro-industriel français et le système allemand. Comme l’avait souligné à l’époque le ministre des Armées Sébastien Lecornu, la France possède une industrie de défense, tandis que l’Allemagne possède une défense de son industrie. Nous bénéficions d’une cohérence d’ensemble de nos programmes, qui tient à l’architecture mise en place sous la Ve République, notamment avec la création de la Direction générale de l’armement (DGA) par le général de Gaulle. Cette instance assure une cohérence forte autour des programmes, en particulier ceux liés à la dissuasion. L’architecture décisionnelle française apparaît ainsi nettement plus efficiente que le système allemand, dans lequel coexistent le ministère, le parlement et les industriels, sans l’interface puissante que constitue la DGA. Celle-ci, parfois critiquée, évite que l’État se trouve pieds et poings liés aux industriels. Dans le cas allemand, ce sont souvent les industriels qui, en s’appuyant sur le Bundestag, imposent en partie leur vision au gouvernement.

Dans quelle mesure ce projet illustre-t-il un découplage avec la France et que dit-il de la vision de l’Allemagne par rapport à notre propre approche du réarmement et de notre développement militaro-industriel ?

Jérôme Pellistrandi : Paradoxalement, les relations militaires entre la France et l’Allemagne restent étroites et fonctionnent bien. En revanche, les grands projets de coopération sur les programmes d’armement majeurs de ces dernières années ont échoué. L’Allemagne a pour principale préoccupation sa défense à l’est. Pendant longtemps, elle a évolué sous le parapluie américain.

La France, de son côté, dispose d’armées opérationnelles sur l’ensemble de la planète, avec des capacités de projection importantes (Indo-Pacifique, Proche et Moyen-Orient) et un groupe aéronaval. Son armée possède également une expérience opérationnelle bien supérieure. La France adopte donc une approche résolument opérationnelle, alors que l’Allemagne privilégie une approche plus industrielle, centrée sur le retour sur investissement. Or, en matière de défense, ce qui compte avant tout face à des adversaires potentiels, c’est la capacité opérationnelle. Ces différences ne sont pas nouvelles. Elles expliquent pourquoi les grands programmes de coopération ont échoué : les besoins ne sont pas les mêmes. La France assume le risque de perte dans les opérations ; l’Allemagne y est plus réticente. Cela a naturellement des conséquences sur le plan industriel.

L’Allemagne a par ailleurs été démilitarisée après la Seconde Guerre mondiale. Elle entretient une aversion forte à l’égard du nucléaire, y compris défensif, et plus largement à l’égard de la chose militaire. Son industrie de défense est appréhendée sous un angle essentiellement industriel, alors que la France la conçoit avant tout sous l’angle opérationnel, avec pour objectif une autonomie maximale, notamment vis-à-vis des achats aux États-Unis.

Léo Péria-Peigné : Il y a des facteurs structurels qui ne jouent pas en notre faveur. L’armement c’est une industrie : ceux qui commandent et qui disposent des financements obtiennent logiquement la prime. Or la France n’achète pas suffisamment. L’Allemagne, elle, achète en lots importants. Cela permet non seulement de faire baisser les prix unitaires, d’imprimer la marque allemande, mais surtout d’attirer d’autres États plus petits qui viennent se greffer sur ces commandes. On observe particulièrement ce phénomène dans le domaine des chars et des blindés : l’industrie allemande s’est mise en ordre de bataille, notamment grâce à l’aide apportée à l’Ukraine, qui a servi de « kickstart ». La France n’a pas fait cet effort. Aujourd’hui, cela nous dessert : notre offre est moins attractive parce que nous n’avons pas démontré cette capacité à produire et à livrer en volume.

Il faut le dire clairement, il y a un réarmement européen, mais pas vraiment de réarmement français. Ce sont l’Allemagne et la Pologne qui assument une grande partie de cet effort. Certains en France en sont encore à considérer que nous pouvons laisser le domaine terrestre aux Allemands et aux Polonais, tout en nous réservant d’autres domaines, souvent moins exposés. Pourtant, il y a quelques années encore, nous nous enorgueillissions d’être la première armée du continent et le pays qui n’avait pas peur de la guerre. Au final, La France affiche des ambitions limitées (passage de 109 à 120-150 canons Caesar d’ici 2035, par exemple), très loins de nos partenaires européens les plus engagés. Sur l’aide à l’Ukraine le problème est flagrant: l’Allemagne annonce en 2026 11 milliards d’euros d’aide militaire directe, quand la France ne communique plus ses chiffres depuis unans (3 milliards annoncés en 2025), alors même que Paris se veut être une nation leader sur la question. L’écart entre la communication et la réalité est visible et détourne de nous certains partenaires qui doutent de la capacité française à agir en cas de réelle difficulté.

Quelles sont les conséquences de ce pivot pour l’autonomie stratégique européenne ? Y a-t-il un risque de fragmentation des capacités au lieu d’une intégration réelle ?

Jérôme Pellistrandi : On assiste actuellement à une véritable révolution copernicienne en Allemagne et chez nos partenaires européens. La France a été pionnière en la matière, avec la vision portée par le général de Gaulle d’une autonomie stratégique et décisionnelle. Ses ambitions n’ont pas toujours été partagées par ses partenaires, mais force est de constater aujourd’hui que la France avait raison avant beaucoup d’autres. Il convient de poursuivre ce travail en commun. Même si certains grands programmes emblématiques ont échoué, il faut relancer des projets peut-être moins spectaculaires, mais plus acceptables tant pour les opinions publiques que pour les industriels. Il existe bien un risque de fragmentation des capacités militaires selon les besoins propres à chaque pays. C’est précisément la raison pour laquelle il est impératif que la France soit très présente à Bruxelles, tant à l’Union européenne qu’à l’OTAN, et qu’elle y porte des propositions fortes. Il faut peser sur les processus décisionnels pour faire valoir notre point de vue et éviter une dispersion des efforts.

Léo Péria-Peigné : L’Allemagne est, au niveau européen, un acteur bien plus intégré que la France. Les Allemands sont intégrés de manière très poussée au sein de l’OTAN et travaillent sur leurs propres partenariats bilatéraux forts avec plusieurs pays. Leur premier partenaire européen n’est pas la France, mais les Pays-Bas : l’ensemble de l’armée de terre néerlandaise est intégré à l’armée de terre allemande. De notre côté, on ne peut pas dire la même chose. La brigade franco-allemande, par exemple, n’existe plus vraiment dans les ordres de bataille allemands depuis l’époque Sarkozy. Les structures de coopération bilatérale se sont largement vidées de leur substance et n’ont plus d’existence réelle.

Du point de vue de la présence en Europe, les Français ont réalisé un pivot important vers le Flanc Est en déployant des troupes en Estonie et en Roumanie mais les effectifs restent limités: 1 200-1 500 en Roumanie, 300-400 en Estonie. Les Allemands, eux, adoptent une approche différente : ils prévoient d’envoyer une brigade complète en Lituanie (environ 5 000 hommes, avec leurs familles) d’ici 2030. Il faut encore que cette ambition se réalise, elle connaît d’importantes difficultés mais il s’agit d’un marqueur durable et assez fort d’un engagement allemand face à la Russie

L’Allemagne réarme et, si elle fait face à des obstacles considérables (démographie, crise économique), elle investit 108 milliards de dollars en 2026 (le double du budget français) pour construire une force armée dont la vocation est avant tout territoriale et européenne. La France de son côté va dépenser 57 milliards en 2026 mais ses ambitions se veulent mondiales: indopacifique, dissuasion nucléaire, protection des territoires d’outre mer, présence au moyen orient. In fine, cet écart entre moyens et ambitions risque de devenir douloureux et de saper la crédibilité française face à une menace russe plus forte que jamais pour l’Europe.

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KIGEM

SI EN PLUS D AVOIR 3500 MILLIARDS DE DÉFICIT MACRON NOUS A ÉLOIGNÉ DE NOTRE MEILLEUR ALLIÉ L ALLEMAGNE, QUE LUI RESTE T IL A DÉMOLIR AVANT SON DÉPART?