Le plus grand secret du conflit moyen-oriental

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Le plus grand secret du conflit moyen-oriental

 

lettre de Paris 2, par Shmuel Trigano

 

L’observateur a constaté ces jours-ci, ce qui, en astronomie, se définirait comme un “alignement de planètes”, un fait rarisssime. Par “planètes” je fais ici référence à des thèmes idéologiques. La relaxe de Georges Bensoussan dans le procès intenté contre lui par le CCIF et, quasiment immédiatement, son renvoi du Mémorial de la Shoah constituent une conjonction très significative. On se rappelle que le Collectif Contre I’islamophobie en France l’accusait d’islamophobie pour avoir fait état, dans une émission de radio, de l’existence d’un antisémitisme ambiant dans le monde musulman.

Le fait que Georges Bensoussan ait été l’historien du Mémorial de la Shoah était avant tout la raison pour laquelle le CCIF l’avait ciblé dans la profération d’une telle opinion – qui n’est pas nouvelle quoiqu’elle ne soit pas agrée par la censure médiatique ambiante qui promeut depuis des années des “vérités” instituées.

Le fait que le Mémorial se soit séparé de lui immédiatement après sa relaxe, quelle qu’en soit la raison, souligne l’articulation entre le rapport qui est fait dans l’idéologie dominante entre la mémoire de la Shoah et l’antisémitisme en terre d’islam dont la manifestation la plus évidente tient au fait que, dans plus de dix pays musulmans, il n’y a plus aucune communauté juive.

Le côté juif de cette histoire est extrêmement important. Il montre qu’un vrai syndrome psychique est à l’œuvre sur le plan collectif. C’est bien sûr le refoulement systématique et institutionnel du récit de la fin du monde sépharade dans le discours et la conscience collective qui le montre – si ce n’est, en Israël, un timide tournant depuis la loi votée par la Knesset instituant le 29 novembre comme jour de commémoration. Mais en diaspora aussi : une entreprise comme la Fondation Aladin, dont la vocation est d’enseigner et transmettre au monde arabe l’histoire de la Shoah, est significatif sur le plan de cette articulation symbolique. Si l’intention de transmettre le récit de la Shoah est louable, on ne comprend pas en effet pourquoi cette fondation s’est engagée dans la construction d’un discours – avec force publications- dont l’objectif est  de conter  la “symbiose” merveilleuse que fut la vie juive dans le monde arabo-musulman, en étouffant le récit de sa fin.

Un tel croisement d’objectifs donne à penser qu’en quelque sorte on exonère ce monde de sa responsabilité historique et mémorielle envers les Juifs qui en sont originaires,  pour lui faire accepter la mémoire de la Shoah. Il ne s’est donc rien passé dans le monde arabe, notamment durant le XX° siècle, si ce n’est le colonialisme et la violence d’Israël…

Or il y a là un double problème de vérité historique et d’atteinte à la mémoire du monde sépharade, toujours sous le coup, 40 ans après, du  traumatisme consécutif à l’éradication violente ou sournoise et à la spoliation d’une population d’environ 900 000 personnes, entre 1940 et 1970, sous les effets du nationalisme arabe et du panislamisme. Le fait que cette population, dans ses deux tiers, ait trouvé refuge dans l’Etat d’Israël au point de faire corps aujourd’hui avec lui et donc le sionisme est capital pour comprendre la carte idéologique.

Quand les islamistes accusent Israël  de “racisme”, de colonialisme, c’est aux Juifs réfugiés du monde arabe  qu’ils s’adressent. Quand les antisionistes occidentaux l’accusent très “vertueusement” d’avoir trahi l’héritage de la Shoah auquel il devrait sa légitimité et son existence, c’est la mémoire des Juifs originaires du monde arabe qu’ils salissent.

La mémoire européenne de la Shoah – j’entends la mémoire officielle de l’Union Européenne (qui n’est pas la mémoire juive) – converge ainsi avec l’antisionisme dans la même condamnation d’Israël, soit le moyen que les sépharades ont trouvé pour se refaire une vie. C’est leur dignité retrouvée de sujet politique qu’elle fustige.  Cette mémoire européenne n’assume une culpabilité qu’au prix de faire de l’Etat d’Israël une compensation de la Shoah, compensation coupable  car génératrice d’injustice envers un peuple innocent, les Palestiniens, si bien que l’Europe est coupable envers eux autant qu’Israël lui-même, marqué par un “péché originel” qui le rend infiniment redevable envers les Palestiniens et lui intime de rester dans les proportions que l’Europe lui a conférées: celles d’un refuge humanitaire et non d’un Etat souverain. C’est ce qui explique pourquoi dès qu’Israël sort de cette “proportion”, il devient monstrueux et l’Europe vertueuse.

Dans ce roman pleurnichard, on oublie tout simplement que la majeure partie d’Israël, soient les sépharades, ne s’est pas retrouvée en Israël du fait de la Shoah mais de l’expulsion due aux pouvoirs arabo-musulmans. La population majoritaire du pays qu’ils constituent est originaire du même monde que les Arabes du Moyen Orient (i-e: les “Palestiniens”) à l’époque où tout ce territoire était sous le pouvoir d’une succession d’empires, ottoman, français, anglais et où les Etats nationaux arabes ultérieurs n’avaient pas encore été inventés – à partir du néant. Il s’est produit un échange de populations – un fait courant et massif après guerre – sous l’effet de la violence des Etats arabes, qui furent alors inventés à ce moment même. Où est le “péché originel”?…

Il y a cependant une connivence secrète avec la mémoire de la Shoah: un épisode enfoui de l’histoire du nationalisme arabe et la connivence de nombre de ses leaders avec la nazisme qui, si elle était révélée au grand public mettrait à mal l’innocence christique supposée des “colonisés” (qui a pour revers la culpabilité de l’Europe et avant tout d’Israël). De ce point de vue est prépondérante la figure du Mufti de Jérusalem, Amine El Husseini, qui fut le chef du mouvement nationaliste arabe et devint dignitaire du régime nazi, chef d’un escadron de SS musulmans qui œuvra en Serbie et qui avait projeté de construire près de Schekhem, en Samarie, dans la vallée de Dotan, des  fours crématoires pour y liquider les Juifs du monde arabe lorsque Rommel aurait obtenu la victoire contre les alliés, ce qui risqua d’arriver. Les nationalistes arabes flirtèrent avec les nazis parce qu’ils étaient les ennemis des Alliés qui se trouvaient être les pouvoirs coloniaux qu’ils voulaient chasser.

En somme, au nom de la mémoire de la Shoah on accuse les Israéliens de nazisme, tandis qu’au nom de l’anticolonialisme et de l’anti-apartheid, on fustige ceux qu’on a chassés, spoliés après les avoir discriminés tout au long de l’histoire et dont on ne souffre même pas leur reconstruction (Israël) après avoir tout perdu.

J’irai  plus loin car cette situation a des prolongements directs en France. Nous y vivons peut être la suite de cette histoire quand les belles âmes  interprètent  le nouvel antisémitisme comme un conflit “intercommunautaire”, une formule qui rétrograde avec mépris la réalité en la “tribalisant”, ou quand certains y voient l’expression de l’animosité coloniale des Juifs devenus français envers les descendants des populations colonisées, justement jalouses, à moins qu’ils dénient simplement qu’il y ait là de l’antisémitisme dont la seule et unique forme ultime serait pour toujours le nazisme. Ainsi, au début des années 2000, la communauté juive officielle s’opposa-t-elle  à ce que l’on parle d'”antisémitisme” pour définir l’animosité des islamistes. Elle alla jusqu’à imaginer que ces Juifs étaient des “racistes”.

Le récit de l’expulsion des Juifs du monde arabe est ainsi la clef du récit du conflit arabo-israélien, la clef du discours sur l’état des choses en France.

La question ultime cependant, c’est que ce récit a été l’objet d’un refoulement, d’un dénigrement, d’une censure idéologique bien évidemment sur la scène internationale du conflit israélo-arabe mais aussi en Israël et dans le mouvement sioniste, comme dans le monde juif diasporique. Tout l’antisionisme actuel découle de de cette censure idéologique, alors qu’il constitue un récit majeur qui prend l’exact contrepied du mensonge ambiant.  Alors qu’il aurait fallu en faire l’étendard de la revendication juive. Le refoulement du récit de la disparition des Juifs du monde arabo-musulman est en fait la pièce maitresse de l’architecture idéologique contemporaine: il permet à l’extrême gauche d’élever les Palestiniens au même rang que le Prolétariat chez les marxistes d’antan, devenus la figure de la cause suprême de la gauche, et d’attaquer en retour leur propre pays au nom de ce qu’il infligerait aux “immigrants” pour le portraiturer dans les traits d’un pouvoir colonial. Il permet aux activistes du monde arabo-musulman en Europe de stigmatiser l’Occident en ciblant Israël et de cacher l’animosité envers les Juifs européens (cf. Merah et ce que démontrent bien des sondages), il permet à l’Europe, marchande d’armes, de faire la morale à Israël en le rappelant à son “devoir” envers la Shoah et la “proportion” [1] que doit conserver son existence. Il permet à l’extrême droite d’assouvir “moralement” sa vieille hostilité envers les Juifs. Il permet aux Juifs assimilés de se dédouaner au nom de l'”éthique” juive… S’il est évident que le symbole palestinien est le vecteur de l'”intersectionnalité”[2] des luttes de gauche,  on comprend moins bien que ce fait est sous-tendu par le refoulement du récit de la fin du monde sépharade.

Le fait que certains, notamment en Israël (et nombre d'”historiens”), aient pu penser que c’était la création de l’Etat d’Israël qui avait provoqué la disparition du monde séfarade, voire que le mouvement sioniste avait fomenté machiavéliquement le départ des Juifs, nous met sur la piste pour comprendre ce syndrome. Il montre très bien à quel point en Israël ou dans la tête d’universitaires, on tient l’existence politique juive pour coupable ou vide de légitimité intrinsèque. Le plus pathétique c’est que les Juifs ne savent y répondre qu’en se justifiant et en démontrant leur bonne foi. Ils auraient dû être les premiers à comprendre qu’ils sont dans l’ère du “fake”…

Il est clair que les Juifs n’ont pas de conscience politique de ce qu’ils sont en tant que “juifs”. La Shoah et la disparition du monde séfarade sont, du point de vue du destin collectif juif, des faits éminemment politiques dont il faut tirer les conséquences… politiques.

Ils  n’ont aucun besoin de s’excuser d’exister, de se justifier, aucun besoin d’être des héros de la “morale”. Il n’y a aucun “péché originel” de l’Etat d’Israël. Bien au contraire!

Sa légitimité à exister, sa souveraineté, doivent être entières et combattives.

par Shmuel Trigano

Photos journal

*A partir d’une chronique sur Radio J le vendredi 8 juin 2018

[1] Cf. l’argument “comique” de la “disproportion” des réactions israéliennes aux attaques des terroristes palestiniens…

[2] J’ai un jour vu le drapeau palestinien flotter dans une manifestation pour les handicapés sur la place de la République à Paris : la Palestine comme symbole des luttes de gauche… Quelle farce!

7 COMMENTS

  1. Oui, et alors. C’est dommage pour lui, mais en quoi cela va-t’il changer notre quotidien ?
    Est-ce que le pain va voir son prix baisser, les salaires augmenter, le plein emploi revenir ?
    Cette situation est génante, mais cela ne modifie en rien la vie de milliards de personnes. Israel n’est pas le monde, deux pays à eux seuls rassemblent un tiers de la population mondiale (Chine et Inde), et ce n’est pas le devenir d’un historien qui va changer la planète, et la population.
    Ce qui importe vraiment n’est pas seulement les actes de quelques uns, utiles, mais l’action du groupe. Quand un conflit éclate, c’est toujours suite à la décision d’une minorité violente, excessive et surtout ignorante, qui réussit à convaincre une majorité de suivre, voire de tout risquer en lieu et place des décideurs, qui restent à l’abri et profitent ensuite du résultat.
    Pour rappel, WV, Porsche, Mercedes, Bosch, et bien d’autres ont suivi les nazis, et produits des armes, tanks, etc… De meme dans les autres pays, mais que sont devenus ces entreprises, des géants mondiaux, qui vivent de nos divisions, et les créent. Et ce avec pour seule religion la monnaie, en dehors de toute croyance religieuse.
    Quand en 2008 il y a eu la crise financière, ce n’étaient ni des musulmans, ni des juifs ou encore toute autres croyance qui était derrière. Ce n’étaient que des commerciaux financiers qui s’étaient plantés, et qui paie leurs erreurs : NOUS.
    Voila ce qui compte vraiment.
    C’est dommage pour Bensoussan, mais son impact sur le quotidien du monde est nul. Est-ce qu’il crée de l’emploi, est-ce qu’il loge des populations, est-ce qu’il nourrit qui que ce soit avec son travail ? En quoi son éviction du mémorial de la Shoah touche-t’il le peuple ? Est-ce que cela change la production de nourriture, d’énergie, la recherche médicale ?
    En rien, alors oui c’est dommage, mais c’est a classer dans les faits divers, car non cela ne change pas le monde. Ce qui lui arrive ne concerne que sa seule personne, et ne me donnera jamais un emploi, ni ne me permettra une vie plus juste. Je fais partie des plus de 6 millions de travailleurs pauvres qui existent en France, alors ce fait d’actualité me fait sourire, me permet de remarquer l’ignorance du réel d’une majorité de personnes.
    Quand ces memes personnes cesseront de pleurer sur eux-memes, et agiront en partageant tout, quand ces ‘croyants’ cesseront le rituel pour pratiquer, alors là je suivrai. Mais comme durant les cultes chrétiens, où vont les bien pensants, j’attends toujours de voir la réalité de cette foi dont ces personnes se réclament.
    Pleurer c’est facile, mais agir, là on attend toujours. Ce dieu d’amour et de partage, qui donc agit vraiment suivant ces principes, cette croyance ?…
    Ni les juifs, ni les musulmans, et pas mieux chez les chrétiens, quand aux autres groupes religieux, c’est pareil. La seule foi qui ait jamais existé est l’égoisme collectif, comme pour les assurances : collectivisation des risques, et individualisation des profits.
    Le conflit israel-reste du monde est similaire, les seuls à en profiter sont les marchands d’armes et les financiers, les populations sont juste là pour permettre la continuité du repas monétaire.
    Bonne lecture.

    • Alors à quoi bon venir pleurer votre misère, Abdel-Kashem, si vous dénoncez chez les autres votre propre défaut? BenSoussan, au moins a élevé le débat, expliqué un point de départ du terrorisme et de l’antisémitisme dans le monde musulman, qui même si vous vous en fichez, fait des morts et mobilise (parfois) des foules ; vous en restez aux besoins primaires, à des oppositions classiques, riches-pauvres, les industriels qui en profitent, un anticapitalisme basique, égoïste, bête et méchant. Le terrorisme aussi mobilise ses forces pour remplir uniquement ses propres objectifs, appartenant à des minorités bien définies. Il capitalise sur le crime et ce n’est pas moralement plus bénéfique.

  2. […] L’observateur a constaté ces jours-ci, ce qui, en astronomie, se définirait comme un “alignement de planètes”, un fait rarisssime. Par “planètes” je fais ici référence à des thèmes idéologiques. La relaxe de Georges Bensoussan dans le procès intenté contre lui par le CCIF et, quasiment immédiatement, son renvoi du Mémorial de la Shoah constituent une conjonction très significative. On se rappelle que le Collectif Contre I’islamophobie en France l’accusait d’islamophobie pour avoir fait état, dans une émission de radio, de l’existence d’un antisémitisme ambiant dans le monde musulman. Lire la suite sur jforum.fr […]

  3. Offense faite aux memoires des victimes de la shoah, dont la proportion congrue des… Sepharades.
    Ce n’est point là l’allergie ressentie par les Juifs de Cour. Mais la Quintessence de la culture de l’Exil. Une parfaite illustration de ceux qui restèrent, qui en Egypte, qui en Babylonie, qui en Espagne… ou en Allemagne, quand la Porte de la délivrance se fut entrouverte, et qu’ils sont restés, volontairement, tributaires.
    En fait, les portes ne sont-elles pas, en ce moment, et justement, grandes ouvertes ?

  4. J’apprend que Georges Bensoussan a été licencié du Mémorial de la Shoah, honte à cette organisation qui s’est dévoyée. Mais cela n’a pas suffit puisqu’Akadem, financé par le Mémorial a censuré Georges Bensoussan alors qu’une interview était en ligne et que celle-ci a désormais disparu. D’autres explications sont fournies par Sarah Cattan de Tribune Juive dans un article intitulé, Georges Bensoussan : lâché par les juifs de cour, innocenté par la justice, http://www.tribunejuive.info/justice/georges-bensoussan-lache-par-les-juifs-de-cour-innocente-par-la-justice-par-sarah-cattan
    Enfin l’interview précitée de GB est visible sur ce lien, http://www.tribunejuive.info/interview/exclusivite-la-conference-de-georges-bensoussan-du-28-mai-2018

  5. La Goya que je suis fait le constat suivant : malgré les Croisades, l’Inquisition, les pogroms et même la Shoah, 90 % de la population juive mondiale, vivait en Occident avant 1948 ! Or, à la chute du Second Temple, 90 % des Juifs étaient dispersés dans les territoires aujourd’hui islamisés du Moyen-Orient et du Maghreb. A la fin de l’ère des Perses Sassanides zorastriens, 4 millions de juifs vivaient dans leur empire. 14 siècles plus tard, il ne reste qu’environ 8000 juifs dans l’Iran actuel ( et il ne subsiste que 30000 zorastriens sur 82 millions d’habitants ). Et ne parlons pas du nombre résiduel de chrétiens ! Conclusion : là où l’islam passe, les autres civilisations trépassent…

  6. Shmuel Trigano toujours aussi brillant! Un pouvoir d’analyse et de “unfaking” epoustouflant! Indéniablement un des plus grands penseurs juifs de ce début de millénaire.

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