Comment le Vatican écarta les œuvres du juif russe Marc Chagall.

La salle d’audience Paul VI a été inaugurée le 30 juin 1971. L’artiste réalisa les esquisses des vitraux, mais Pier Luigi Nervi, concepteur du projet, finit par refuser sa contribution. C’est ce que révèlent de nouveaux documents.

Ces pièces de Chagall sont des chefs-d’œuvre, comme chacune de ses œuvres, mais elles sont trop belles pour que l’on en fasse les vitraux de la salle d’audience papale, parce qu’elles détourneraient l’intérêt du public pour l’espace architectural dans son ensemble. » C’est par ces quelques mots qu’à la veille de l’inauguration, le 30 juin 1971, de la salle Paul VI du Vatican, l’une de ses plus importantes réalisations, l’ingénieur-architecte Pier Luigi Nervi recale, en vertu d’un raisonnement à la limite de la censure, les esquisses du juif russe naturalisé français Marc Chagall. Le maître disparu à 97 ans en 1985, considéré comme l’un des plus grands peintres du XXe siècle, les avait dessinées pour les deux grands vitraux ovales des murs latéraux.

Cette décision controversée n’avait jamais été clairement expliquée, même si le commanditaire de l’artiste était Paul VI lui-même, lors de l’audience du 3 mars 1967. Mais c’est peut-être précisément à cause de cela. Pour prévenir les polémiques et inévitables critiques de la part du monde artistique et culturel, la dispute Nervi-Chagall fut archivée à la hâte pour de prétendus « problèmes de nature technique » par les autorités vaticanes, contraintes de renvoyer ses esquisses à leur auteur qui les avait dédiées aux thèmes de la paix et de l’œcuménisme. Chagall est tout de même présent au Vatican dès les années 1960 avec d’autres œuvres exposées dans la section d’art contemporain des musées, celle qu’avait justement souhaitée Paul VI.

Cinquante ans après l’inauguration de la salle, le grand refus de Nervi resurgit par le biais d’une source inattaquable : Mgr Leonardo Sapienza est régent de la Préfecture de la Maison pontificale, biographe de Paul VI et auteur notamment d’un livre sur la genèse de la gigantesque salle de Nervi, intitulé La Chiesa deve osare (L’Eglise doit oser). Il y raconte, en s’appuyant sur des éléments inédits (documents, photos, dessins, statistiques), l’histoire de ce complexe architectural d’une capacité de 8.000 à 12.000 personnes. L’espace est caractérisé par ses structures porteuses en béton armé visibles et sa voûte ondulée qui, avec le pouvoir suggestif de la perspective, accompagne le regard vers le spectaculaire mur du fond dominé, derrière le trône papal, par la gigantesque Résurrection en bronze réalisée par le sculpteur Pericle Fazzini.

« Il faut savoir oser au bon moment ! »

« Nervi refusa les vitraux de Chagall parce qu’il craignait qu’ils compromettent l’intérêt architectural de la salle », révèle Leonardo Sapienza. Dans son livre, il fait pour la première fois la lumière sur les « craintes » qui assaillent Nervi quand, en mai 1964, Paul VI le sollicite pour concevoir un nouvel espace pour les audiences à quelques dizaines de mètres de la basilique vaticane. Comme un défi lancé au joyau de l’architecture de la Renaissance. « Le grand architecte », écrit l’ecclésiastique, documents inédits des archives vaticanes à l’appui, « demande au Saint-Père s’il peut “oser”, à deux pas de la coupole de Michel-Ange… » Réponse claire et sans équivoque de Paul VI : « Mais osez donc ! Il faut savoir oser au bon moment ! »

« Nervi fut secoué et perturbé par cette première rencontre avec Paul VI », révèle encore Sapienza. « La simple idée de devoir construire un bâtiment à l’ombre de la basilique Saint-Pierre lui causait un véritable tourment intérieur. Toutefois, enhardi par les paroles du pape, il retrouva le vaillant enthousiasme qu’on lui connaissait… » Et il osa concevoir cette salle que l’on considère désormais comme l’un des exemples les plus éloquents de l’architecture du XXe siècle.

On peut facilement imaginer que la force de dire non à Chagall, Nervi l’a justement puisée dans l’enthousiasme du pape quant au fait d’« oser » concevoir une œuvre architecturale contemporaine à côté de la basilique Renaissance par excellence, gardienne du tombeau de Saint-Pierre. Chagall, écrit Sapienza, après avoir reçu la commande de Paul VI, « avait déjà préparé des esquisses, mais en raison de difficultés imprévues, leur exécution fut confiée au peintre hongrois János Hajnal », qui réalise des vitraux décorés de lignes courbes concentriques, animés de nombreuses couleurs, sans référence de nature religieuse. Des œuvres plutôt simples, du point de vue artistique aussi, bien que riches en effets chromatiques, que Nervi « promeut » sans s’émouvoir.

L’effacement de Chagall à l’ombre de Saint-Pierre fut ainsi élégamment tu. Le jour de l’inauguration, le 30 juin 1971, à la première audience publique, Paul VI n’en fait pas grand cas. Il se contente de dire que « nous inaugurons ainsi ce beau et grand local que nous avons voulu faire construire pour deux raisons : pour libérer la basilique Saint-Pierre de l’affluence devenue habituelle d’une foule hétérogène et remuante qui assiste à nos audiences générales et pour offrir à nos visiteurs une salle plus accueillante et plus adaptée. Nous devons en effet exprimer notre satisfaction à l’architecte Pier-Luigi Nervi, auteur de cette construction. Nous-même, en prévoyant les dimensions proportionnées au but, nous l’avons encouragé, au début, à “oser”, sachant bien qu’il avait le talent et la capacité pour une telle entreprise. Le voisinage de la basilique Saint-Pierre exigeait non pas une velléité d’émulation, mais qu’il s’engagerait à tenter une œuvre qui ne soit ni mesquine ni banale. »

Depuis cette première audience, la salle a accueilli plus de 12 millions de personnes aux audiences des papes Paul VI, Jean-Paul Ier, Jean-Paul II, Benoît XVI et François, mais aussi des concerts de musique classique, de pop et de rock, des événements culturels et manifestations de solidarité. Mais pas Chagall, resté derrière la porte avec ses esquisses qui « parlaient » de paix et d’œcuménisme. Dommage.

 

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