La Turquie affirme qu’elle est sous «blocus» dans l’impasse méditerranéenne

La dernière crise en Méditerranée semble entièrement motivée par la volonté d’Ankara de créer une crise là où il n’en existait pas auparavant.

Les membres de l'équipe du char de débarquement amphibie 'TCG Bayraktar' posent après un exercice de débarquement lors de l'exercice naval Blue Homeland à Izmir Bay, Turquie, en mars 2019 (Crédit photo: REUTERS / MURAD SEZER)
Les membres de l’équipage du navire de débarquement amphibie ‘TCG Bayraktar’ posent après un exercice de débarquement au cours de l’exercice naval Blue Homeland à Izmir Bay, Turquie, en mars 2019. (crédit photo: REUTERS / MURAD SEZER)

La Turquie prétend qu’elle «brise un blocus» en envoyant des navires de guerre sous couvert d’une mission de recherche en Méditerranée. Pour un pays membre de l’OTAN et qui a envoyé des drones en Libye, qui est en train de bombarder le nord de l’Irak et occupe une partie du nord de la Syrie, le récit de la Turquie selon lequel elle est sous «blocus» est une nouvelle approche pour attiser et justifier ses dernières manœuvres en Méditerranée. Jamais dans l’histoire la Turquie n’a été moins sous blocus qu’elle ne l’est aujourd’hui, mais elle a fabriqué une crise avec la Grèce pour revendiquer des zones de la Méditerranée, affirmant qu’elle veut explorer et forer des ressources énergétiques alors qu’elle n’a même pas développé de telles ressources plus près de son propre rivage.

La dernière crise en Méditerranée semble entièrement motivée par la volonté d’Ankara de créer une crise là où il n’en existait pas auparavant. Depuis novembre 2019, Ankara a signé un accord avec le gouvernement libyen assiégé qui est en pleine guerre civile. Il a utilisé la guerre civile comme excuse pour arracher des concessions à la Libye et un accord qui, selon la Turquie, lui donne de larges droits sur la Méditerranée. Ces demandes se heurtent maintenant à des demandes antagoniques de la Grèce et de la Turquie sur les mêmes eaux et sont également en conflit avec les blocs d’exploration énergétique chypriotes qui ont été délimités depuis des années.

Ankara a envoyé des hélicoptères pour harceler les îles grecques proches de ses côtes et a envoyé des drones au large de l’île de Rhodes, le tout dans une démonstration de force pour maintenir la Grèce en état d’alerte. Cette alerte dure depuis des semaines et la Grèce et la Turquie semblent se diriger vers un affrontement. La position générale de la Turquie n’indique pas qu’elle veut réellement un affrontement avec un pays européen et un autre membre de l’OTAN. Au lieu de cela, elle veut une crise afin de pouvoir faire la une des journaux chez lui sur la façon dont sa marine a «brisé» un blocus inexistant. 

Le média turc Anadolu, l’une des nombreuses chaînes pro-gouvernementales, a des cartes et des grands titres sur la façon dont la Turquie revendique des zones situées entre Chypre et la Crète. Il a envoyé son Oruc Reis, un grand navire de recherche, faire des allers-retours dans les eaux éloignées des côtes égyptiennes, grecques et chypriotes, le présentant comme instrument pour «briser le blocus gréco-chypriote». La Turquie a envahi le nord de Chypre dans les années 1970 et y a créé un État non reconnu qu’elle utilise maintenant pour justifier une partie de ses revendications. «La Turquie a accusé la Grèce d’essayer de la bloquer en mer Égée», indique le rapport. «La Turquie a longtemps contesté le forage unilatéral de l’administration chypriote grecque en Méditerranée orientale, affirmant que la République turque de Chypre du Nord avait également des droits sur les ressources.

Il y a peu de raisons pour que la Turquie surveille le plateau continental si loin de ses frontières, alors qu’elle n’a même pas étudié les eaux plus près de chez elle. Cela donne l’impression que toute l’histoire est musclée et sensée, conçue pour amener les pays européens à intervenir et à trouver une sorte d’accord. La Turquie a fait de même en Syrie et en Libye, en intervenant et en faisant de grandes revendications, seulement pour reculer et parvenir à une sorte de cessez-le-feu avec la Russie ou simplement arrêter d’avancer.

On ne sait pas où l’affrontement ou la ligne rouge peut se produire en Méditerranée, à l’instar des lignes rouges que la Turquie a rencontrées à Idlib en Syrie ou à Syrte en Libye. Il semble plus probable qu’après quelques semaines de crise, la Turquie puisse retourner faire autre chose, après avoir provoqué avec succès une crise et une distraction pour l’Europe, la Grèce, les États-Unis et d’autres, pour passer à un autre dossier que la Turquie a ouvert par ailleurs : Irak, Libye, Syrie ou Russie.

Le problème pour la Turquie est qu’elle a aliéné toute une série de pays par les impasses constantes des crises qu’elle déclenche.  Par exemple, l’Irak a décidé de ne pas accueillir son ministre de la Défense cette semaine après que la Turquie a tué des officiers irakiens à la frontière. L’administration Trump, qui cherchait à développer ses relations avec Ankara, s’est fatiguée des appels téléphoniques constants du président de la Turquie avec diverses demandes adressées au président américain Donald Trump. La Russie est fatiguée de voir ses patrouilles conjointes avec la Turquie attaquées par des extrémistes soutenus par la Turquie que la Turquie héberge à Idlib et dans d’autres régions. Le régime syrien se venge de la mort de ses soldats en février et mars. Chypre, la Grèce, les Émirats arabes unis et la France se sont tous rapprochés, à mesure que la Turquie exerce sur chacun d’eux de plus en plus de pressions en Méditerranée et ailleurs. La stratégie d’Ankara lui a ainsi permis d’acquérir quelques pans de territoire en Syrie et dans le nord de l’Irak et de la Libye, de nouvelles bases en Somalie et au Qatar, et une capacité à exhiber ses drones lors de frappes aériennes, mais elle a peut-être aliéné de nombreux pays.

Du point de vue d’Ankara, c’est justifié parce qu’il s’est opposé au régime égyptien de toute façon, était hostile à Chypre et était dans le camp du Qatar, au moment de son bras-de-fer avec les Émirats arabes unis. La Turquie n’a fait qu’accélérer les processus qui existaient déjà. C’est également le pari d’Ankara en Méditerranée. Exacerber une crise et voir si elle peut obtenir une partie de ses exigences sans jamais en payer le prix.

Adaptation : Marc Brzustowski

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