Dans un enregistrement audio diffusé sur le compte Twitter nigérian de Boko Haram, son chef, Abubakar Shekau, prêtait, le 7 mars 2015, allégeance à l’organisation État islamique. Depuis, les relations entre les deux groupes ont bien changé. À plusieurs milliers de kilomètres de là, à Raqqa – capitale de l’EI en Syrie –, on a décidé de nommer un nouveau chef de Boko Haram en la personne d’Abou Moussab el-Barnaoui. L’EI tente de reprendre en main sa branche en Afrique de l’Ouest qui, depuis 2015 et les opérations des armées coalisées du Tchad, du Cameroun et du Nigeria, se retrouve affaiblie. Entre allégeances idéologiques ou économico-logistiques, l’organisation a une manière bien à elle de gérer ses « moubayaa » (serments d’allégeance) organisationnelles.

Un système médiéval
Le système d’allégeance employé par l’EI n’est pas spécifique à lui, mais était déjà appliqué à la période du Moyen Âge. « Dans le Coran, sourate 48-10, l’allégeance, c’est se soumettre à Dieu. Il y a donc tout d’abord une signification religieuse à ne pas occulter », explique Myriam Benraad, chercheuse à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam) et auteure de Irak, la revanche de l’histoire : de l’occupation étrangère à l’État islamique.

Pour Mathieu Guidère, islamologue et professeur des universités, agrégé d’arabe, « il faut distinguer la « bay », qui est une transaction commerciale, de la « bayaa », qui relève du relationnel ». Dans le processus, on prête une allégeance relationnelle, et les modalités de cette allégeance relèvent ensuite d’une transaction commerciale.

En général, un émir décide de prêter allégeance au chef de l’organisation État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, en lui soumettant les clauses précises de cette allégeance. À savoir si le groupe en question souhaite mettre des combattants à disposition, s’il veut faire des actions au nom de l’État islamique ou encore s’il désire propager la parole du « califat ». Ce contrat est important, car il détermine la nature de l’allégeance. Elle sera par exemple de combat s’il y a échange de combattants, et plutôt idéologique s’il s’agit de propager la parole du « califat ».

Il reste néanmoins l’étape de la validation de cette allégeance. Si elle est acceptée, s’ensuivent une sorte d’officialisation, puis toute une somme de vérifications pour s’assurer que cette nouvelle relation n’est pas juste un prête-nom, mais bien un engagement à respecter les termes du contrat. « Une fois l’allégeance prêtée, ils sont considérés comme étant membres de l’EI, mais l’organisation fait toujours une enquête de vérification. C’est d’ailleurs la même chose lors d’attentats. L’EI s’assure toujours qu’il y a bien eu allégeance avant de revendiquer quoi que ce soit », ajoute Myriam Benraad.

« À partir du moment où un groupe fait allégeance, c’est un acte juridique. Il relève d’un ministère qui est celui de la fatwa », confie pour sa part Mathieu Guidère.

Comme un ministère des Affaires étrangères
« L’EI est dans une logique d’uniformisation de ses pratiques et de son organisation à l’horizontale, avec des émirs et des gouverneurs », explique par ailleurs Myriam Benraad. C’est en effet ce qui a pu être constaté à Derna, en Libye, en septembre 2014, lorsque l’allégeance de combattants à l’EI a été officialisée. L’organisation a tout de suite envoyé sur place une sorte d’ambassadeur, pour enseigner aux gens les termes d’un califat et les organiser en milices. Une fois la mécanique bien huilée, l’EI finit par gérer ses relations de l’extérieur via « son ministère de la fatwa ». Organisé comme un véritable ministère des Affaires étrangères, celui-ci est composé d’individus en charge du suivi des allégeances par zone géographique. Il existe un chargé de mission pour chaque groupe ayant prêté allégeance. La communication entre les deux se fait le plus souvent par communiqué.

El-Qaëda est de son côté plus dans un système d’allégeance idéologique sans application stricte du système médiéval. « La vision est beaucoup moins anarchique chez les membres d’el-Qaëda que les membres de l’EI. Ils sont plus dans une logique progressive et moins dans la domination immédiate et intégrale », explique Myriam Benraad. C’est pourquoi des tribus considérées comme modérées, et sans aucune prétention internationale, prêtent allégeance à l’organisation et montrent même de la sympathie pour certains groupes comme le Front al-Nosra (devenu Front Fateh el-Cham). La séparation avec ce dernier montre d’ailleurs très bien la souplesse de la nébuleuse concernant ses « moubayaa ».

Enfin, il faut faire attention aux interprétations des allégeances. Dans une grille d’analyse internationale dominée par le regard occidental, celles-ci sont souvent soit une preuve d’expansion, en vue d’un jihad global, soit un aveu de faiblesse face à des revers sur le terrain. Alors que d’un point de vue interne, l’allégeance reflète plutôt une concurrence au système international des États-nations, avec la mise en place d’un système médiéval qui confère, lui aussi, des alliés.

Mathieu AIT LACHKAR

OLJ

1 COMMENTAIRE

  1. Il faut rappeler que depuis sa naissance l’islam a toujours fait la guerre à ses voisins. D’où son extension de l’Atlantique à l’océan indien. Le missionnaire n’existe pas dans l’islam…

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