Hausse de l’antisémitisme : « Ce dont Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, ne veut pas parler, il faut le dire »
Tribune
Par Tribune collective
Interrogé sur France Culture au sujet de la hausse de l’antisémitisme en France, l’historien Patrick Boucheron a refusé de répondre. Dans cette tribune, une centaine d’universitaires appellent à ne pas taire la résurgence des discriminations dont sont victimes les juifs de France.

« L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé si l’on ne sait rien du présent », écrivait le résistant Marc Bloch dans Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, publié à titre posthume en 1949.
« On vous laisse parler tout seul. » C’est par cette cinglante formule que l’historien Patrick Boucheron, au micro de Guillaume Erner sur France Culture le 23 juin dernier, invité à évoquer la figure de Marc Bloch, réagit lorsque le journaliste soulève la question de l’antisémitisme qui sévit aujourd’hui en France, particulièrement depuis le 7 octobre 2023.
« On vous laisse parler tout seul. » Cette phrase, insidieuse voire vénéneuse, récuse la question, interrompt l’échange et invalide l’inquiétude du journaliste. Elle a résonné pour beaucoup d’entre nous comme un symptôme, mieux, un événement-symptôme, au regard de l’Histoire avec sa grande hache, comme disait Georges Perec. Comme si évoquer l’antisémitisme, aujourd’hui, dans un contexte de banalisation et sous couvert d’antisionisme, constituait un déplacement inopportun du débat. Comme si cette question devait rester à la marge, ne pas troubler l’hommage rendu à Marc Bloch, pourtant assassiné parce qu’il était à la fois résistant et juif.
« On vous laisse parler tout seul. » Tous ceux qui observent ou dénoncent aujourd’hui l’antisémitisme à l’université, dans les institutions culturelles ou au sein de certains milieux de gauche connaissent bien ces petites phrases, ces silences, ces non réponses. Dans le meilleur des cas, on les écoute poliment. Puis l’impatience s’installe. Très vite, le sujet devient embarrassant. Comme si parler de l’antisémitisme avait quelque chose d’inconvenant, presque d’indécent. Comme s’il fallait écourter la conversation, changer de sujet, revenir à des questions jugées plus consensuelles.
« On vous laisse parler tout seul. » Cette phrase pourrait résumer à elle seule le climat de notre époque. Non pas une réfutation, mais une mise à distance, un évitement, un manque d’empathie, voire un déni, une forme d’abandon, une invalidation. Celui qui nomme aujourd’hui le vif de la haine antijuive est renvoyé à son soliloque, comme si le problème n’appelait ni débat ni mobilisation collective. Silence, on hait…
« On vous laisse parler tout seul. » C’est peut-être là l’une des formes les plus préoccupantes du déni contemporain, non pas nier l’antisémitisme, mais ne pas en parler, ne pas nommer. Nous souhaitons parler de cet antisémitisme qui s’insinue désormais dans nos institutions. Il n’est pas le fait de tous mais d’une minorité active, idéologiquement engagée plutôt dans la gauche radicale (le rapport de la CNCDH qui vient de paraître nous apprend que l’adhésion des sympathisants LFI aux préjugés antisémites a augmenté de dix points en trois ans) , et qui exerce des pressions et des intimidations, dicte la conduite à tenir.
« On vous laisse parler tout seul. » Des étudiants juifs nous confient leur désarroi. Certains disent avoir appris à se taire, à dissimuler leur identité ou leurs convictions par crainte des réactions de leurs camarades ou de leurs enseignants. D’autres évoquent des « gifles morales » : des remarques, des insinuations ou des prises de position qui, sous couvert de contexte politique, les désignent implicitement ou les mettent en cause en tant que Juifs. Certains enseignants, les bien nommés « académo-militants » (Nathalie Heinich), embrigadant leurs connaissances dans le « corset de leur bêtise brutale » (expression de Heinrich Heine), estiment même légitime d’être particulièrement « acerbes » à l’égard des juifs, « dans le contexte actuel », comme si les événements au Proche-Orient autorisaient une parole qui, dans tout autre contexte, serait immédiatement reconnue comme discriminatoire.
« On vous laisse parler tout seul. » « Des préjugés qu’on croyait morts en enfantent des milliers d’autres… », analyse désespérante de Jakob Wassermann, cité par André Neher, du cercle infernal dans lequel l’antisémitisme enferme le juif.
Alors, que faire ?
Ne pas hésiter à nommer l’antisémitisme. Comme disait Charles Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Et puis, continuer à penser, ensemble, à transmettre, à enseigner, à faire de la recherche, à écrire, à ensemencer le savoir en terrain fertile.
Chercher et dire la vérité. Refuser que les invectives, les intimidations, les vociférations dictent la vie intellectuelle. Résister ensemble, ne pas parler aux murs, ni les raser, mais parler ensemble, pour rester pleinement humains.
Nous, chercheurs, refusons que l’on se taise à l’université sur les nouvelles formes de l’antisémitisme maquillées en antisionisme.
Nous continuerons à parler, et à parler ensemble, n’en déplaise aux adeptes du mutisme maquillés en esprits éclairés.
Premiers signataires :
Céline Masson, professeur des universités, directrice du RRA, psychanalyste
Isabelle de Mecquenem, Professeure agrégée de philosophie
Nathalie Heinich, sociologue
Iannis Roder, historien, agrégé d’histoire
Dominique Schnapper, directrice d’études honoraire à l’EHESS, sociologue
Elisabeth Badinter, philosophe
Martine Benoit, professeure des universités, Université de Lille, co-directrice adjointe du RRA, germaniste
Pierre-André Taguieff, directeur de recherche honoraire au CNRS
Jessica Choukroun-Schenowitz, maître de conférences HDR en psychopathologie clinique
Gérard Bensussan, philosophe, professeur émérite à l’Université de Strasbourg
Michel Dreyfus, historien, directeur de recherche émérite au CNRS
Brigitte Stora, autrice essayiste, docteure en psychanalyse
Laurent Fedi, enseignant-chercheur en philosophie, Univ. de Strasbourg
Nicolas Weill-Parot, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études
Francois Azouvi, philosophe, directeur d’études honoraire à l’EHESS, directeur de recherches honoraire au CNRS
Anne Quinchon-Caudal, maître de conférences HDR, université Paris Dauphine
Catherine Kintzler, professeure honoraire de philosophie à l’université de Lille
Joseph Cohen, associate professor in Contemporary Continental Philosophy, School of Philosophy, University College Dublin
Thierry Lamote, professeur de psychopathologie, Université de Lorraine
Thibault Tellier, professeur d’histoire contemporaine, Sciences Po Rennes
Raphael Zagury-Orly, philosophe
Christophe Tarricone, professeur d’histoire en CPGE
Fabrice Decoupigny, enseignant-chercheur en géographie
Renée Fregosi, philosophe et politologue
JForum.fr avec www.marianne.net
Le ministère de l’Intérieur a recensé 1 320 actes antisémites en 2025, soit plus de 3,5 par jour. AFP or licensors
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