Échec russe en Ukraine: quelles conséquences au Moyen-Orient?

Bienveillantes à l’égard de Moscou, les monarchies du Golfe accentuent leur émancipation vis-à-vis de leur allié américain. L’Arabie saoudite a refusé d’augmenter la production de pétrole. Israël privilégie ses propres intérêts contre l’Iran en Syrie, où la Turquie aura les coudées plus franches.

La convergence de vues entre Israël et les pays arabes peut-elle accélérer leur rapprochement?

Pour des raisons différentes, Israël et ses voisins arabes se rejoignent pour afficher une neutralité dans la guerre russe en Ukraine, quitte à mécontenter leurs alliés européens ou américains. Cette convergence de vue conjoncturelle ne devrait, toutefois, pas accélérer la normalisation entre l’État hébreu et le monde arabe, entamée il y a deux ans avec les accords d’Abraham. Israël cherche surtout à ne pas s’aliéner la Russie afin que Vladimir Poutine lui laisse le champ libre pour bombarder depuis le ciel syrien des cibles iraniennes ou pro-iraniennes, son ennemi juré. De leur côté, estimant que «ce n’est pas (leur) guerre», les monarchies du Golfe – en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) – tiennent à garder la Russie comme partenaire, notamment sur les marchés énergétiques, et font payer aux États-Unis leur désengagement du Moyen-Orient.
«Dans un monde multipolaire où ces États se sont hissés à un statut de puissance moyenne, ils ont tissé des liens diversifiés avec de nombreux partenaires, contribuant ainsi à leur autonomisation», analyse Emma Soubrier, chercheuse à l’université George Washington. «Ils apprécient peu les injonctions pour choisir le bon camp selon les vues américaines d’une nouvelle guerre froide qui est en décalage avec la réalité des relations internationales contemporaines», poursuit-elle. Les pétromonarchies ont déjà fait le «pivot» sur l’Asie. En témoigne la volonté saoudienne de payer en yuans – et non plus en dollars – ses transactions pétrolières avec la Chine. Soucieux de reprendre la main, les États-Unis ont réuni dans le désert israélien du Néguev les chefs de la diplomatie de l’axe arabe pro-israélien, mais l’idée de créer une «Otan arabe» semble encore lointaine. L’Égypte s’est fait tordre le bras pour y participer et la Jordanie en était absente. Certains, comme les Émirats, intensifient toutefois leur rapprochement avec l’État hébreu. Selon plusieurs sources, c’est Israël qui a fourni à Abu Dhabi les renseignements lui permettant de frapper des cibles au Yémen, en riposte aux tirs de drones sur Abu Dhabi, en début d’année, par les rebelles houthistes, pro-Iran.

• La fracture entre le Golfe et les États-Unis est-elle irrémédiable?

À la faveur du conflit ukrainien, les Émirats, mais surtout l’Arabie, se sont encore émancipés de leur protecteur américain. Le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (surnommé MBS) a refusé de prendre au téléphone Joe Biden, qui persiste à faire de MBS un paria après l’assassinat du dissident Jamal Khashoggi. Il s’est également emporté devant Jake Sullivan, le conseiller à la sécurité nationale du président américain. En juin 2021, le retrait des Patriot américains déployés pour défendre le royaume alors qu’il subissait des attaques de ses ennemis yéménites houthistes avait déjà sévèrement irrité MBS. A contrario, celui-ci garde de bonnes relations avec Poutine, un autocrate qui ne laisse pas tomber ses alliés, comme Bachar el-Assad, contrairement à Barack Obama, qui avait lâché l’Égyptien Hosni Moubarak au début des printemps arabes, murmure-t-on dans les palais de Riyad et d’Abu Dhabi.
«Les tensions avec Riyad semblent être chargées de tant d’affect et de questions d’ego qu’une sortie par le haut apparaît délicate» estime Emma Soubrier. Riyad vient encore de refuser de céder à la demande américaine d’augmenter la production de pétrole pour faire baisser le cours du baril. L’Arabie attend donc patiemment la fin du mandat de Joe Biden. En revanche, Abu Dhabi et Washington ont apaisé leur brouille. Après s’être abstenus lors d’un premier vote au Conseil de sécurité de l’ONU pour condamner la Russie, les EAU ont suivi les États-Unis lors d’un autre vote à l’Assemblée générale de l’ONU. Puis, lors d’une rencontre au Maroc, le prince héritier émirati Mohammed Ben Zayed a obtenu du chef de la diplomatie américaine Antony Blinken des excuses américaines pour ne pas avoir réagi rapidement aux attaques de drones houthistes contre Abu Dhabi en début d’année. «In fine, tempère Emma Soubrier, les intérêts réciproques entre Saoudiens et Américains reprendront sans doute le dessus. Mais il s’agira de voir comment cette détente sera séquencée, peut-être sur fond de résolution du conflit au Yémen.»

• La France peut-elle profiter du désamour entre le Golfe et Washington?

Au cours des cinquante dernières années, la France a su généralement se hisser au rang de «partenaire de compensation» de l’Arabie lorsque celle-ci s’est fâchée avec les États-Unis, posture qui permit à Paris d’engranger des succès commerciaux. «Il y a une fenêtre d’opportunité pour la France», fait valoir l’homme d’affaires François-Aïssa Touazi, spécialiste du Golfe. «Emmanuel Macron a été le premier leader occidental à venir rencontrer MBS en Arabie après l’affaire Khashoggi, ajoute-t-il. Un baril élevé offre des marges à Riyad dans sa politique d’investissements dont la France pourrait profiter.»
Pour d’autres experts, il n’est au contraire pas du tout certain que Paris parvienne à profiter du désamour saoudo-américain. Certes, Riyad apprécie la position française traditionnellement dure dans les négociations pour empêcher l’Iran de se doter de la bombe. Mais, entre MBS et Emmanuel Macron, l’alchimie n’est, pour l’instant, pas au rendez-vous. «Après la crise liée à l’assassinat de Khashoggi, Emmanuel Macron a tenté de s’immiscer dans le jeu en proposant à MBS de se réinvestir au Liban pour aider aux réformes à Beyrouth, mais cela n’a guère marché», constate Marc Martinez, spécialiste de l’Arabie. La Syrie, avec laquelle les pétromonarchies ont renoué, est un autre motif de divergence entre Paris et l’axe Riyad-Abu Dhabi. «Les Émirats comme l’Arabie sont pragmatiques, rappelle Marc Martinez. Ils se réconcilient avec la Syrie, la Turquie, et ils maintiennent des relations avec l’Iran, alors que nous, nous campons sur nos grands principes.»

• La neutralité israélienne source de tensions avec son allié américain?

 Pas pour l’instant. «Il y a une alliance tellement profonde entre Israël et les États-Unis qu’un désaccord de ce genre ne peut pas générer de réelles tensions», estime depuis Tel-Aviv Dany Shek, ancien ambassadeur d’Israël en France. Si des sénateurs américains ont reproché à l’État hébreu son «manque de solidarité» pour dénoncer l’invasion russe de l’Ukraine, aucun officiel de l’Administration Biden n’a ouvertement critiqué son principal allié au Moyen-Orient. Israël a, une fois de plus, réagi en fonction de ses seuls intérêts. Or ceux-ci visent un recul iranien de Syrie, et donc la poursuite d’un feu vert russe à ses frappes aériennes contre des cibles iraniennes en Syrie.
Les États-Unis l’ont visiblement compris, d’autant que l’État hébreu a durci sa position à l’égard de Moscou, votant pour l’exclusion de la Russie du Conseil des droits de l’homme à l’ONU. Selon Dany Shek, «les États-Unis ont aussi compris pourquoi Israël est l’un des derniers pays du bloc occidental à ne pas avoir suspendu ses vols avec Moscou, parce qu’il y a depuis le début de la guerre une augmentation de l’émigration juive en provenance de la Russie, plus d’ailleurs que d’Ukraine.»

• Moscou en fera-t-il les frais en Syrie?

L’échec militaire russe en Ukraine a des effets collatéraux qui ne devraient pas remettre en cause le mandat que Moscou exerce sur la Syrie. «On a noté une baisse de l’implication de l’aviation russe dans les attaques contre les rebelles syriens», confie un diplomate familier du conflit syrien. Moscou ayant d’autres priorités, un assaut russo-syrien contre Idlib et la province éponyme, ultime bastion des opposants à Assad, ne parait plus d’actualité. Ce qui fait le jeu de la Turquie, qui n’a pas à redouter un afflux massif de réfugiés syriens en provenance d’Idlib. Selon ce diplomate, la Turquie, qui abrite les négociations russo-ukrainiennes, est l’objet de toutes les attentions américaines.
«Washington met la pression sur la Turquie pour qu’elle adopte les positions occidentales en Ukraine. En contrepartie, les Américains lui offrent une plus grande marge de manœuvre pour frapper ses ennemis kurdes dans le nord-est de la Syrie.» Un premier indicateur du repositionnement turc a été son vote en faveur de l’exclusion de la Russie du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Un deuxième est la fermeture de l’espace aérien turc aux vols russes vers la Syrie. Enfin, ultime effet collatéral du conflit ukrainien: l’arrimage de la Syrie à la Russie est renforcé. «Les espoirs d’un repositionnement syrien vers l’Occident, alors que certains pays européens caressaient l’idée de revenir en Syrie, paraissent désormais définitivement oubliés» tranche l’universitaire Fabrice Balanche.

Le Figaro

 

 

 

 

1 COMMENTAIRE

  1. L’élection de Biden a mené le M.O à la catastrophe.
    Il faut à tout prix conserver nos relations avec Poutine et les pays du Golfe .
    Biden et le parti démocrate veulent détruire ce qu’a construit avec courage et réalisme Donald Trump .
    Ce sont des criminels à la solde des ennemis d’Israël tel l’Iran .

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