Le discours de “l’indignation” contre Israël : De la posture morale à l’interdiction de penser

Il n’y a pas de phénomènes moraux, rien qu’une interprétation morale des phénomènes”.

Nietzsche (1)

“Indignez-vous!”’ Le fameux mot d’ordre lancé par Stéphane Hessel en 2010 a bien été entendu. L’indignation est devenue le mode de pensée le plus courant, tant chez les éditorialistes (ces nouveaux prêtres des temps modernes) que chez l’homme de la rue, qui “s’indigne” à tour de bras, en buvant son café du matin, en écoutant les informations ou en déversant son trop-plein d’indignation sur les “médias sociaux”. Mais cette omniprésence de l’indignation, de “l’argument moral” et de la posture moralisante dissimulent mal une atrophie du jugement et de la pensée, qui régresse dans une attitude infantile de dénonciation permanente. En quoi ce mécanisme permet-il de comprendre le discours des médias contre Israël aujourd’hui?

Quand Natacha Polony écrit que “Les bombardements israéliens qui ensevelissent sous leur maison des enfants palestiniens sont en train d’enterrer un peu plus tout espoir de paix, non seulement au Proche-Orient, mais partout où ce conflit sert de catalyseur aux frustrations de chacun” (2), elle donne en plein dans ce travers contemporain, en opposant abusivement un “espoir de paix” (qui espère la paix, le Hamas?) et des bombardements qui ne peuvent être qu’israéliens, après dix jours de “bombardements médiatiques” sur la “riposte israélienne” et les “victimes de Gaza”. Le discours médiatique, ici comme ailleurs, est envahi par l’image, qui se prête beaucoup mieux à la manipulation (3) qu’à l’analyse du discours rationnel. Polony n’appelle d’ailleurs nullement à la raison et à l’objectivité de l’analyse: tout son discours repose sur la subjectivité exacerbée du téléspectateur abreuvé d’images.

Ainsi, dans cette vulgate journalistique qui ne date pas d’hier, les mêmes images sont reprises inlassablement depuis quarante ans (Première Guerre du Liban), dans lesquelles Beyrouth ou Gaza sont comparées au  ghetto de Varsovie et les soldats israéliens à ceux de la Wehrmacht. L’enfant palestinien a depuis longtemps remplacé la figure du Christ dans cette nouvelle religion universelle qu’est devenue le “palestinisme” et son revers, l’antisionisme militant (4). “Nul ne peut rester indifférent à la souffrance d’un peuple privé (par Israël, par ses propres dirigeants, par l’apathie de la communauté internationale) du simple droit de croire en l’avenir”, écrit encore Polony, en dévoilant un des mécanismes psychologiques de ce discours, celui de la “non-indifférence” érigée en injonction, tenant lieu de nouvel “impératif catégorique” qui ne laisse aucune place au débat ou au doute.

Il est interdit de rester “indifférent” face à la “souffrance d’un peuple privé d’avenir”… Cette phrase illustre parfaitement le nouveau catéchisme dont Polony et consorts abreuvent quotidiennement les internautes et téléspectateurs, qui sont ainsi sommés de prendre parti. Mais cette prise de parti devenue obligatoire (on doit s’indigner sur les enfants de Gaza, tout comme on doit lutter contre le réchauffement climatique ou contre le racisme) se fait toujours dans le même sens. Prendre parti, c’est accepter le “parti-pris” médiatique, comme on acceptait jadis la ligne du Parti (communiste), c’est en fait refuser le doute insidieux, qui permettrait de se demander, par exemple, pourquoi Israël devrait accepter sans réagir des tirs de missiles sur son territoire souverain, ou pourquoi l’argent du Qatar est utilisé par le Hamas à l’achat de missiles et pas pour sa population civile..

Cette équation sous-jacente, maintes fois analysée, permet de comprendre un des ressorts cachés de cette indignation permanente. Elle se joue toujours selon un modèle préétabli, selon un “schéma” de pensée inévitable, auquel il est quasiment impossible d’échapper. Israël est coupable, même lorsque le Hamas déclenche une offensive militaire tous azimuts contre l’Etat juif, en prenant prétexte d’une querelle immobilière à Jérusalem (qui a été tranchée par les tribunaux israéliens), immédiatement gonflée et mise au premier plan par les médias internationaux, comme par un réflexe pavlovien. Observons au passage que dans ce schéma accusateur, un rôle important est joué par ces “clercs” juifs ou israéliens qui abondent dans le sens de l’accusation contre Israël, en “confirmant” que l’offensive du Hamas a bien été déclenchée par les “provocations” du gouvernement de Nétanyahou ou de ses alliés “suprémacistes juifs” (5).

La conséquence de ce discours moralisateur et mensonger est d’empêcher en fait toute analyse dépassionnée et un tant soit peu objective de la situation. Aveuglés par les images (que les agences de presse et leurs correspondants à Gaza diffusent à un rythme aussi endiablé que les tirs de missiles tombant sur Israël, car il s’agit d’une guerre médiatique tout autant que d’une offensive militaire), les observateurs occidentaux sont bien incapables de distinguer les véritables responsables de cette nouvelle escalade. Le rôle de l’Iran, de la nouvelle administration américaine, de la rivalité Hamas-AP ou de la Turquie sont ainsi passés sous silence, pour ne désigner comme responsable ultime que le seul Etat juif, transformé en “Juif des nations” sur la scène des médias.

L’argument et la posture morale permettent, en définitive, à ses tenants de dissimuler leurs propres préjugés, convaincus qu’ils sont de la justesse de leur “indignation”, et aveuglés par leur propre propagande. Sur le conflit entre Israël et le Hamas, comme sur la plupart des sujets brûlants de l’actualité, le spectateur des médias français n’aura guère le loisir de s’interroger, de réfléchir, ou simplement de rester indifférent. Il est embrigadé par les discours militants sans même l’avoir voulu. Abreuvé de “morale” et de “bons sentiments”, il ne cherche même plus à comprendre, mais se contente de se laisser porter par la vague montante du discours moralisateur, qui conforte sa bonne conscience et lui permet de se sentir en phase avec la morale ambiante : “Indignez-vous!’

  1. F. Nietzsche, Par delà le bien et le mal. Je remercie Judith Assouly pour ses idées et remarques éclairantes, qui ont inspiré ces réflexions.
  2. https://www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/israel-palestine-sans-espoir
  3. Cf mon article “Du blitz médiatique au lynch physique : Comment les médias excitent les foules ameutées contre Israël”, http://vudejerusalem.over-blog.com/2021/05/du-blitz-mediatique-au-lynch-physique-comment-les-medias-excitent-les-foules-ameutees-contre-israel-pierre-lurcat.html
  4. Sur le « palestinisme » comme nouvelle religion universelle, je renvoie aux ouvrages de Pierre André Taguieff. J’aborde le thème de l’antisionisme dans mon cours sur les mythes fondateurs de l’antisionisme contemporain, donné dans le cadre de l’université populaire du judaïsme que dirige Shmuel Trigano. Ce cours fait l’objet d’un livre éponyme, à paraître à la rentrée prochaine.
  5. Un exemple frappant est celui de l’universitaire israélien Denis Charbit, invité sur de nombreux médias français pour dénoncer le rôle du gouvernement Nétanyahou et ses “provocations”. Voir son interview sur France Culture, au titre révélateur : “Comment Benyamin Nétanyahou a-t-il légitimé la droite suprémaciste?”

Avocat et écrivain. Traducteur de l’autobiographie de Jabotinsky en français. A publié plusieurs essais sur l’islam radical et sur Israël, parmi lesquels : Israël, le rêve inachevé (éditions Max Chaleil 2018), La trahison des clercs d’Israël (La Maison d’édition 2016), Le Sabre et le Coran, Tariq Ramadan et les frères musulmans à la conquête de l’Europe (éditions du Rocher 2008). Son dernier livre, Seuls dans l’Arche? Israël laboratoire du monde, vient de paraître.

2 Commentaires

  1. Je vois aussi, bien souvent, dans ce qui se lit quotidiennement dans la presse les secretions de cerveaux necroses, incapables de faire l’effort de comprendre les faits et trouvant la satisfaction de leur amour-propre dans la « poesie » et le caractere outrageant de leurs comparaisons. Un bon exemple est fourni par cette phrase consternante de Madame Polony, « les bombardements israéliens qui ensevelissent des enfants palestiniens sont en train d’enterrer tout espoir de paix » dont on a tout lieu de penser qu’elle fut tres fiere. Mais n’est-ce pas le lot de la plupart des journalistes, par nature prives des joies de l’esprit que leur activite procure aux gens de science, aux medecins ou aux artisans ?

  2. L’enfant palestinien a depuis longtemps remplacé la figure du Christ dans cette nouvelle religion universelle qu’est devenue le “palestinisme”.
    En tout premier lieu si l’enfant palestinien est conçu comme la figure du Christ il est Juif, et à la suite le Juif à l’origine du Christianisme. Ensuite cet enfant figure du Christ serait dénué de haine envers quiconque, quel que soit son âge.

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