Comment expliquer les échecs de la défense aérienne russe ?

Au 46ème jour de guerre, des aéronefs ukrainiens sillonnent toujours le ciel. Un fait étonnant pour l’armée russe, réputée excellente dans le domaine et souvent présentée comme la seconde armée aérienne du monde.

Un état des lieux largement en faveur des Russes

Plus d’un mois après le début de la guerre, la Russie ne semble toujours pas maîtriser le ciel ukrainien. Drones Bayraktar TB2, avions de chasse MiG-29, hélicoptères Mi-8 et Mi-24 sont toujours de la partie côté ukrainien, ainsi qu’une défense aérienne qui continue à intercepter missiles et avions de chasses russes. Pourtant, d’un point de vue stratégique, la neutralisation des défenses aériennes adverses (SEAD), est la première mission à accomplir afin de dominer l’ennemi. Une tâche qui n’aurait pas dû être insurmontable pour une Armée de l’air russe disposant de centaines de chasseurs avancés, de bombardiers stratégiques et de missiles spécifiquement conçus pour détruire les radars ennemis. Au début de la guerre, on comptabilisait 2 678 aéronefs pour les Russes contre 233 pour les Ukrainiens. La défense aérienne ukrainienne comptait pour sa part moins de 200 systèmes lourds (Buk, S-300…), tandis que la Russie vantait les mérites de ses équipements, modernisés pour faire face à tous types de menaces et intercepter jusqu’aux drones. Sur le papier, l’armée ukrainienne semble être un nain face au géant russe, mais elle ne se contente pas de lui tenir tête et se permet de véritables coups d’éclat. Comment est-ce possible ?

Des systèmes anti-aériens russes surestimés ?

Parmi les bijoux de technologies dont la Russie se vante, on trouve le système anti-aérien sol-air, S-400 Triumph. Considéré par beaucoup comme le système anti-aérien le plus avancé au monde, il est capable d’engager ses cibles à une portée de 400km. Pourtant, le système a été bien incapable d’arrêter les deux missiles tirés par l’Ukraine sur des aérodromes situés en Russie à Melirovo et Taganrog, y détruisant respectivement au sol deux Su-30 et un Il-76. Il en va de même à Berdyansk, port capturé sur la Mer d’Azov ou un navire de débarquement russe a été détruit par un missile balistique.  Dans les trois cas, il s’agissait de missiles Tochka-U, simples missiles balistiques des années 70 d’une protée maximale de 120 km…
L’Ukraine s’est même permis de réaliser des raids d’hélicoptères Mi-24 à Belgorod, ce qui nécessite de survoler une zone du territoire ukrainien occupée, passer la frontière russe, parcourir au moins 40 km dans l’espace aérien russe avant de bombarder un dépôt de carburant puis de faire demi-tour (vidéo ci-contre). Un plan qui s’est déroulé sans accrocs et qui laisse perplexe face à l’efficacité des systèmes de défense aérienne russe. L’Ukraine a encore partagé cette semaine des images de ses Mi-8 en action et la perte d’un Mig-29 a été annoncée (prouvant qu’ils continuaient à opérer), alors que la Russie a annoncé disposer de la suprématie aérienne sur l’Ukraine le 28 février. Elle affirme d’ailleurs avoir détruit plus d’hélicoptères et chasseurs ukrainiens que le pays n’en possédait avant la guerre…

Les drones TB2, épine dans le pieds russe

La Russie dispose du système de guerre électronique Krasukha-4, officiellement capable de brouiller toutes communications sur 300km et réputé comme l’un des systèmes de guerre électronique le plus agressif de la planète. Il avait notamment été déployé en Arménie pour faire face aux drones Bayraktar TB2 turcs et interdire à leurs pilotes de les exploiter, sans succès. Le même constat est observé en Ukraine, et la capture d’au moins un Krasukha 4 risque de considérablement réduire l’efficacité système lorsqu’il aura été disséqué par les services de renseignement des pays alliés de l’Ukraine…
Outre ces moyens de brouillage, la Russie avait également mis en avant les munitions rôdeuses KUB et Lancet-3 dites efficace face au drones TB2. La société Zala présente même la destruction du drone turc dans sa vidéo de démonstration… Au sol, la Russie expliquait que c’est l’obsolescence des systèmes de défense aérienne Pantsir par Arménie et en Libye qui expliquaient leur faible capacité à faire face au TB2, tandis que leurs propres Pantsir modernisés sauraient faire face. Il n’en est rien, et si des Bayraktar ont bien été abattus, la Turquie en a livré encore 11 à l’Ukraine sur le seul mois de mars… L’Ukraine pourrait continuer à faire souffrir l’ours russe avec ses drones, à tel point que des odes en l’honneur du Bayraktar sont largement partagées (vidéo ci-contre), participant à la propagande ukrainienne.

Des systèmes aériens ukrainiens efficaces

Une autre raison qui explique les difficultés de la défense aérienne russe, est la sous-estimation de l’équipement ukrainien. De fait, l’armée ukrainienne disposait d’un arsenal de système de défense aérienne conséquent, dont le S-300 d’une portée allant jusqu’à 120km, le DK12 Kub d’une portée de 24km, le Buk-M1 d’une portée de 45km, ainsi que de nombreux autres systèmes anti-aériens de théâtre. La Russie n’a pas engagé assez de force à l’encontre de ces systèmes, annonçant le succès de ses missions SEAD très tôt avant de subir de nouvelles pertes puis de publier à nouveau des vidéos de chasseurs équipés de missiles anti-radar. L’armée ukrainienne bénéficie d’un soutien accru de la part des pays occidentaux, qui ne cessent de faire livrer des armes. La livraison de milliers de missiles sol-air légers a commencé avant la guerre et continue, avec la fourniture de moyens toujours plus sophistiqués comme le système portatif Starstreak produit par Thales UK, avec la perte documentée d’au moins un hélicoptère russe Mi-28 (voir notre article dédié).
On compte au 20 mars, plus de 70 aéronefs russes abattus rien qu’au travers des images partagées sur les médias sociaux, dont 9 Su-25, 4 Su-30SM, 5 Su-34 et 1 Su-35… D’autres appareils ont été abattus et des vidéos sont disponibles lors de leur chute, mais sans identification formelle ils ne sont pas comptabilisés. La perte d’avions réputés « de génération 4.5+ » s’explique par leur obligation à voler en basse altitude pour tenter d’y tirer des munitions non guidées, un largage en haute altitude n’ayant aucune chance de toucher sa cible. Une descente dangereuse puisqu’elle place les appareils à portée de manpads, une pratique qui a totalement disparu dans les pays occidentaux. Même si cela semble représenter une goutte d’eau parmi la mer d’aéronefs russes disponible annoncés, les Ukrainiens ont prouvé qu’ils pouvaient se défendre face à ladite puissante armée de l’air russe, réduisant sa capacité à agir sur le territoire.

 

L’appui au renseignement par les pays occidentaux.

L’armée ukrainienne ne serait sûrement pas aussi efficace sans l’aide des services de renseignement des pays alliés, au premier rang desquels les Etats-Unis. De nombreux pays ont déployé des moyens ISR (intelligence, surveillance et reconnaissance) avec des survols des pays voisins de l’Ukraine, l’objectif inavoué étant de fournir du renseignement aux Ukrainiens. L’OTAN exploite notamment des avions de type AWACS (système de détection et de commandement aéroporté) comme le Boeing E-3 Sentry et le E-8 JSTARS, ainsi que des drones RQ-4 Global Hawk pouvant voler jusqu’à 32h. S’y ajoutent des ravitailleurs KC6135 Stratotanker. Tout en veillant à ne pas franchir la frontière ukrainienne, ils scrutent l’intérieur du pays et obtiennent des informations tactiques qu’ils partagent à l’Ukraine, notamment le décollage des avions de combat russe, les horaires de fonctionnement des radars russes, la définition des cônes sous lesquels les appareils ukrainiens peuvent voler sans être détectés… De même, la présence en vol ou non des AWACS russes, les Iliouchine A-50, est un facteur déterminant pou pouvoir conduire des raids. En matière de renseignement aérien, la Russie est clairement à la traîne, elle ne dispose que d’un petit volume d’avions Iliouchine et Beriev A-50 développé à l’époque soviétique, une quinzaine d’exemplaires de chaque modèle. A titre de comparaison, les USA alignent plus d’une centaine d’avions-radar lourds et 170 appareils dédiés dans l’aviation embarquée (principalement des E-2C Hawkeye). Les appareils russes ne tournent apparemment que quelques heures et n’assurent pas une permanence en vol, laissant des créneaux disponibles aux Ukrainiens pour faire décoller les quelques moyens aériens restants.

 

Le bilan n’est pas reluisant pour l’Armée Russe. La mise en échec du SEAD et de l’aviation russe, pourtant lourde de promesse, s’explique par l’ensemble de ces éléments :
  •  des systèmes anti-aériens qui connaissent de graves ratés,
  • une armée ukrainienne mieux équipée et résiliente qu’estimé,
  • une incapacité russe à détruire l’ensemble des moyens défensifs et offensifs ukrainiens malgré un mois et demi de guerre,
  • le renfort de systèmes de défense légers et efficaces par les dons des pays occidentaux,
  • l’appui au renseignement par les alliés de l’Ukraine.
La guerre n’est toutefois pas finie et Moscou a récemment déployé davantage de drones, comme le Forpost-R et le Orlan-10, afin de s’adapter à son ennemi et mettre sur le terrain des équipements moins puissants, mais pour lesquels les pertes sont acceptables (destruction d’un Orlan-10 grâce à un missile Starstrek dans l’image ci-contre, drone impossible à détruire si ce n’est avec ces systèmes à guidage laser). Reste à voir si elle fera preuve de plus d’efficacité en se limitant à des actions dans le Donbass, seul objectif réaliste que la Russie tente désormais d’atteindre.

JForum – Air & Cosmos

2 Commentaires

  1. La Russie pulvérisée par des papillons turcs .. Incroyable .
    L’armée russe avec ses buk , ses s300,400,509,1000 , ses supers chars soit dits super sophistiqués
    , la Russie avec ses super bombardiers , la russie pulvérisée si facilement par de simples papillons turcs . On dirait que la Russie n’a pas de drone pour faire la même chose .

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