Ces Français d’origine maghrébine qui vivent sous la pression des musulmans radicaux.

TÉMOIGNAGES – «Khamjat», «chienne», «crains Allah»… Plusieurs Français d’origine maghrébine se sont confiés au Figaro sur les remontrances, insultes et agressions qu’ils ont subies de la part de musulmans radicaux, voire d’islamistes.

Ils sont continuellement traités d’«arabes de service», d’«enfants de harki» ou, lorsqu’ils alertent de leur situation, de «faire-valoir de l’extrême droite». Les Français d’origine maghrébine, qu’ils soient athées, musulmans laïcs ou «apostats », sont la cible récurrente des remontrances, insultes et agressions de la part de musulmans radicaux voire d’islamistes. Preuve en est la récente attaque au couteau à Bordeaux, commise par un réfugié afghan sur deux ressortissants algériens, parce qu’ils buvaient de l’alcool pendant l’Aïd, ou l’agression d’une collégienne dans le Grand Est, car elle n’aurait pas respecté le ramadan. L’objectif des islamistes ? «Faire pression». «Les islamistes veulent que l’islam occupe l’espace public», estime auprès du Figaro l’islamologue Razika Adnani.

Il faut dire que la part des musulmans radicaux en France se voudrait grandissante, si l’on en croit divers sondages, dont un de l’Ifop réalisé en janvier pour le Journal du Dimanche . 23% des musulmans qui y sont sondés appellent ainsi à l’application totale ou partielle de la charia en France – cette statistique s’élève à 35% chez les 18-25 ans. «Nous constatons en quelque sorte la cohabitation de deux populations musulmanes en France», a décrypté le directeur général de l’Ifop Frédéric Dabi, évoquant un «clivage générationnel». Le Figaro a voulu explorer ce «clivage» et cette «pression», en recueillant notamment les témoignages de plusieurs Français d’origine maghrébine, qui se sont tous dits victimes d’une nouvelle «police des mœurs».

«Tu veux attirer le regard des hommes sur tes fesses ?»

La première manifestation de cette «pression» se constate sur les réseaux sociaux. Sur X, l’on peut lire qu’un grand nombre de jeunes internautes – aux visages floutés sur leur photo de profil, et affichant dans leurs pseudonymes un drapeau algérien, marocain, tunisien, palestinien… – qui n’hésitent pas à dénoncer le moindre comportement «déviant» des internautes supposément musulmans. Réagissant à la publication d’une adolescente d’origine maghrébine maquillée embrassant une amie sur la joue, l’un d’eux écrit : «Qu’Allah vous facilite le port de Hijab bande de khamjat (sic)». «Khamjat» étant l’équivalent de «traînée» en arabe.

Un autre écrit, sous la publication d’une femme se photographiant en tenue de sport : «Salam ma sœur, chaque jour que tu respire tu prend des péchés je te conseil de supprimer (sic). À montrer tes formes aux hommes détraqués ils peuvent faire du hechek sur toi. BarakaAllah fiki (que la bénédiction d’Allah soit sur toi, NDLR). Crains Allah». L’internaute a reproduit cette publication une dizaine de fois sous diverses publications de femmes, a-t-on pu constater.

Un troisième écrit, à propos d’une vidéo où l’on voit une jeune femme voilée faire du skateboard : «Tu veux attirer le regard des hommes sur tes fesses oukhti (sœur, en français, NDLR) ? Supprime avant de te prendre plus de péchés». À un internaute qui lui demande : «C’est quoi le rapport avec ses fesses là?», il rétorque : «On voit que ça dans la vidéo, ses vêtements ne sont pas légiférés».

Cette haine en ligne, Aisha* l’a vécue, encore très récemment. Aisha, la vingtaine, diffuse régulièrement du contenu vidéo en ligne, parfois en direct. Forte de ses 3000 abonnés sur Youtube et de ses 49.000 «followers» sur TikTok, elle se confie, montre son chat, discute… Jusqu’au jour où elle se fait invectiver en direct parce qu’elle sirotait un café en journée, en plein mois de ramadan. «J’étais consternée. Plusieurs internautes se sont mis à m’insulter, me qualifiant d’infidèle et me maudissant», confie-t-elle au Figaro.

Depuis ce jour, Aisha ressent le besoin de «faire entendre sa voix». Mi-avril, dans une publication sur X, elle assume ainsi son «apostasie» : née musulmane, elle a renié la religion pour retrouver sa «liberté», assure-t-elle. Elle a également publié des vidéos sur Youtube pour expliquer à quel point elle est «révoltée contre l’injustice religieuse».

Mais depuis, sa «vie quotidienne est teintée par la peur profonde de (se) faire reconnaître en public». Sous ses publications, malgré des commentaires de soutien, les réactions de haine se succèdent. «Aisha chienne, critique plutôt Israël », peut-on lire sous l’une d’elles. «Chaque action, chaque photo partagée sur les réseaux sociaux, pourrait compromettre ma sécurité», poursuit-elle auprès du Figaro. «Vivre dans une telle anxiété est épuisant, mais c’est nécessaire pour préserver ma tranquillité d’esprit et, dans une certaine mesure, ma sécurité physique». Elle souhaite, également, faire son possible pour «ne pas laisser la France sombrer dans l’obscurantisme».

«Tu ne portes pas le voile, dégage !»

Pour d’autres personnes jointes par Le Figaro, la France y a déjà plongé tête la première. C’est le cas de Nour*, une quinquagénaire d’origine maghrébine, qui a publié sur les réseaux sociaux des hommages aux victimes israéliennes de l’attaque terroriste du 7 octobre. «Pour avoir dénoncé le pogrom (du Hamas ) et le projet des islamistes, je me suis fait traiter de “clocharde”, d’“enfant de harki” et de “militante du RN”», confie-t-elle au Figaro. Pour elle, qui a connu dans sa jeunesse l’influence du Front islamique du salut (FIS) en Algérie, ces insultes ne lui font ni chaud ni froid. Elle poursuit donc ses hommages. Jusqu’au jour où ses détracteurs retrouvent son identité. «Ils ont retrouvé mon prénom, mon nom, mon quartier, et même le village de mon père, où il a été enterré, en Algérie… J’ai vraiment pris peur». Ces menaces ne sont pas suivies de faits. Mais elles s’inscrivent dans une lignée d’agressions bien réelles, que Nour a subies quasiment toute sa vie.

La quinquagénaire est née dans une famille musulmane tout à fait laïque. «On fêtait Noël, on faisait plus ou moins le ramadan… Pour mes parents, l’école était sacrée. Mon père me disait “montre-toi civilisée”, et ma mère, aujourd’hui âgée de plus de 90 ans, ne portait pas le voile. Je disais même à l’école que je mangeais du porc, pour éviter toute assignation», sourit-elle. «En réalité, la France a basculé il y a une vingtaine d’années», croit-elle savoir.

À l’époque, Nour, âgée d’une vingtaine d’années, connaît sa première «agression». Avant son départ en vacances avec sa famille, elle va chercher son oncle devant la mosquée du quartier, «vêtue d’un cardigan, d’une salopette et d’un pull en laine». Devant l’établissement, deux «petits vieux Algériens» lui conseillent d’attendre dans le hall, plutôt que dans la rue, qui serait «mal famée». À peine l’avertissement lancé, un homme, «massif», d’une trentaine d’années et vêtu d’une djellaba, déboule avec sa petite fille de moins de dix ans, voilée. «Il a commencé à m’invectiver, en me demandant ce que je faisais là, alors que je n’étais pas voilée», témoigne Nour. Elle réplique, expliquant qu’elle a le droit d’attendre ses proches. «Tu n’as pas honte ?!», commence à hurler l’homme. Il est entouré de quatre autres individus, tout aussi menaçants. «C’étaient des salafis», précise Nour. Chacun d’entre eux y va de son accusation, sur le fait que la jeune femme «n’a pas le droit d’être là», et qu’elle serait «irrespectueuse» des lieux. «Dégage!», crie finalement le père de famille.

Des années plus tard, la jeune femme subit une nouvelle agression verbale. Alors accompagnée d’une amie et de son compagnon, Nour fait la queue devant un commerce. Juste derrière elle, «un monsieur demande comment je m’appelle», poursuit-elle. «Je lui réponds, Nour… Et il commence à me regarder bizarrement. Il sort un Coran , commence à le lire en arabe. Je lui dis que je ne parle pas l’arabe, mais il reprend sa lecture, plus fort, avec de la haine». Nour hallucine. Elle se tourne vers son copain, en panique. L’individu saisit alors un tract de sa poche et lui tend. «Il y avait écrit l’adresse d’un site : islam.com». Il se tourne ensuite vers le compagnon de Nour. «“Dresse ta femme!”», lui clame-il, avant de partir.

Des reproches au quotidien.

Ces derniers temps, la violente pression des musulmans radicaux sur Nour s’est transformée en une succession de reproches, lors des petites habitudes du quotidien. «À chaque fois que je prends un Uber , les chauffeurs me demandent si je suis mariée, si j’ai des enfants. Car étant musulmane, je dois obligatoirement “servir”.» Et de continuer : «L’un d’eux a failli me jeter du taxi car l’on parlait du prophète, et que j’avais dit “Mahomet”, et non pas “Mohammed”. Il me disait que Mahomet ne se disait pas, car c’était une “adaptation du nom du prophète par les colons français”».

Il y a quelques mois, Nour va dans une boucherie halal. «Là où j’habite en Seine-Saint-Denis, il n’y a de toute façon que des enseignes halal. Je ne trouve même pas de vin dans les superettes. C’est pire qu’en Tunisie!», digresse-t-elle. Et de reprendre : «Je vais donc dans cette boucherie, et je demande de la viande pour faire un bœuf bourguignon. Le vendeur m’a regardé, les yeux tout rond. Il est parti en marmonnant, m’a ramené la viande, et me l’a tendue en disant “starfullah”, que Dieu me pardonne. J’ai ri, lui pas du tout, et je suis partie avec ma viande». Pour ne pas se faire remarquer, Nour s’impose alors des contraintes dans sa vie de tous les jours. «Je ne mange pas dans la rue pendant le ramadan. J’évite d’aller seule dans un bar-tabac. Quand j’achète du vin, je mets la bouteille dans un sac-poubelle noir», énumère-t-elle.

«J’aurai des comptes à rendre à Allah sur ton comportement»

Des comportements que pourrait adopter Lina*, d’origine algérienne et âgée de 29 ans, habitant en région parisienne. Elle s’interdit actuellement de porter la moindre mini-jupe au-delà de la «rive gauche» de Paris, ironise-t-elle. «Quand je vais rendre visite à certains de mes proches en banlieue, je porte toujours un bonnet ou un chapeau avec des vêtements larges.»

En cause, d’abord, des «regards» de la part de «sa communauté». En couple avec un «homme blanc», Lina se sent constamment jugée par certains hommes d’origine maghrébine, «dans la rue, dans les transports». Parfois, les regards se transforment en «invectives». «Ils se permettent de me faire des rappels de l’islam, en pleine rue, simplement parce qu’ils constatent, à ma couleur de peau et à mon visage, que je fais partie de l’“oumma”», soit la «communauté des musulmans». Lina se souvient de l’un de ses premiers «rappels», il y a cinq ans, à Châtelet-les-Halles, à Paris. «Un homme m’a dit qu’en tant que “sœur”, je devais me voiler. Je lui ai répondu qu’il ferait mieux de se mêler de ses affaires, et moi des miennes. Avant de me rétorquer : “Non, car j’aurai des comptes à rendre à Allah sur ton comportement”.».

Les femmes d’origine maghrébine ne sont pas les seules à subir la pression des radicaux. Farès, un jeune homme «geek » et «amoureux de musique métal», a, dès l’enfance, subi les remontrances de ses petits camarades musulmans. «Je me souviens qu’au collège, j’avais voulu faire découvrir ce type de musique à mes amis. Tous m’ont dit que c’était une musique satanique». Un premier «déclencheur» pour Farès, qui, né dans une famille musulmane, se revendique aujourd’hui comme «ancien muslim». Toute son adolescence, il n’a eu de cesse de voir sa mère, «féministe», «freinée par son père conservateur». Ce dernier, n’ayant cure de «ses larmes et ses cris», voulait «la voiler et qu’elle se dédie uniquement aux tâches ménagères». «Ce n’est que récemment qu’elle a réussi à le faire plier. Moi, je n’ai cessé de regarder ça d’un œil triste, en colère contre cette religion misogyne qui a fait beaucoup de mal à ma mère».

Mais même après avoir quitté la religion musulmane, Farès continue d’être la victime de ses plus fervents croyants. «Il y a trois ans, j’étais allé dans un hypermarché pour faire mes courses. En saisissant un saucisson dans un rayon, deux hommes se sont approchés de moi et m’ont demandé de le poser, parce que c’est “haram” (interdit en islam, NDLR)». Début mars 2024, Farès subit une nouvelle agression. «C’était lors du premier week-end du ramadan. J’étais allé au bord d’un cours d’eau pour manger une glace, afin de profiter du soleil. Puis deux jeunes sont arrivés. Ils m’ont arraché la glace des mains. “C’est pour ton bien”, m’ont-ils dit». Choqué, Farès ne réagit pas, et les individus quittent les lieux comme si de rien n’était.

«La liberté de conscience n’est pas reconnue par les musulmans».

Si ce type d’agressions est de plus en plus constaté, c’est que «la liberté de conscience n’est pas reconnue par les musulmans», décrypte pour Le Figaro Razika Adnani, islamologue. «Depuis les premiers siècles de l’islam, imposer la charia a toujours été l’objectif des musulmans pratiquants et traditionnels», débute-t-elle. Et «selon la charia, un individu appartenant à une société musulmane doit faire semblant d’être musulman même quand il ne l’est pas». Ainsi, si «les religieux soulignent que l’islam n’interdit pas l’apostasie ou d’être athée, ils considèrent que l’exprimer, c’est faire la guerre à l’islam et semer le “désordre sur Terre”», citant la sourate 2, verset 205, du Coran.

«Le problème, c’est que presque tous les pays musulmans se réfèrent à cette charia qui a été mise en place il y a des siècles. Ceux qui ont reconnu au début du 20e siècle la liberté de croyance et l’ont inscrite dans leur constitution ont fini par la supprimer», précise l’autrice de l’essai Islam: quel problème ? Les défis de la réforme (Upblisher, 2017). De fait, «les Français issus de familles musulmanes subissent cette même charia en France». Et de poursuivre: «Il y a des témoignages de personnes issues de famille musulmanes qui sont athées mais qui font semblant de jeûner. Et de femmes qui n’ont plus la foi mais qui portent le voile pour éviter les représailles au sein de leur famille ou dans certains quartiers.»

*Par peur d’être reconnus de par leur présence sur les réseaux sociaux, nos intervenants ont requis l’anonymat.

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