Fin de partie pour Erdogan

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FIN DE PARTIE POUR ERDOGAN

Abdullah Ocalan, le dirigeant du PKK emprisonné, a profondément changé de pensée, abandonnant le marxisme-léninisme au profit du communalisme de Murray Bookchin.

Fin de partie pour Erdogan

Le président turc Recep Tayyip Erdogan prend la parole devant la 74ème session de l’Assemblée générale des Nations Unies au siège de l’ONU à New York, aux États-Unis. (crédit photo: REUTERS)

En tant que personne qui suit de près les affaires turques depuis un certain nombre d’années, j’ai été choqué d’apprendre que le président américain Donald Trump avait donné le feu vert à une troisième invasion turque de la Syrie et ordonné le retrait des troupes américaines des postes d’observation de Tel Abyad et Ras al-Ayn. Cette décision va de pair avec l’incapacité de l’ONU à défendre la “zone de sécurité” de Srebrenica en Bosnie en 1995, qui a conduit au massacre de 8 000 hommes et jeunes garçons musulmans.

Les Etats-Unis et la Russie ont refusé de prendre part à une déclaration commune du Conseil de sécurité des Nations Unies condamnant l’opération. La réponse de l’OTAN a été tiède. Le secrétaire général, Jens Stoltenberg, a répété les préoccupations légitimes de la Turquie en matière de sécurité et appelé à la retenue. La Turquie à son tour a appelé à une déclaration de solidarité de la part de l’OTAN, en fait une lettre d’indulgence laissant les mains libres à la Turquie.

La question de la sécurité est contestée par le centre d’information de Rojava, qui a publié une base de données couvrant les huit premiers mois de 2019 et contenant des informations détaillées sur 35 attaques transfrontalières perpétrées depuis la Turquie contre les Forces démocratiques Syriennes (SDF).

Abdullah Ocalan, dirigeant du PKK emprisonné, a abandonné le marxisme-léninisme au profit du communalisme de Murray Bookchin, Juif russe de Brooklyn, avec lequel il a entrepris une longue correspondance en prison, et qui est aux fondements idéologiques anarcho-écologiques et fédéralistes du Parti de l’Union démocratique (PYD), l’homologue du PKK en Syrie.

Selon Deborah Bookchin, la fille de Murray Bookchin, les Kurdes syriens ont créé des communautés qui autonomisent les femmes et les personnes de toutes les origines ethniques et religieuses. Les officiers américains qui se sont battus en Syrie témoignent de la fiabilité de leurs alliés kurdes, qui constituent l’essentiel de leurs FDS, et de leur attachement aux valeurs démocratiques telles que l’égalité des droits pour les femmes, la liberté de parole et de religion ainsi que la gouvernance locale.

L’ancien envoyé spécial américain auprès de la coalition contre l’Etat islamique, Brett McGurk, a, dans un tweet, replacé la situation dans son contexte : «Les États-Unis se sont mis en quatre pour résoudre tous les problèmes de sécurité de la Turquie. Il n’y avait pas de menace imminente. Cela n’a rien à voir avec la sécurité de la Turquie. Cela fait partie d’un projet d’extension de la frontière turque de 30 km, en débordant sur la Syrie. ”

McGurk indique également que, grâce au SDF, il a été possible de nettoyer Tel Abyad, principale voie d’approvisionnement depuis la Turquie pour les armes, les explosifs et les combattants pour Daesh. Encore une fois, malgré l’objection de la Turquie, le SDF a été autorisé à s’emparer de Manbij, qui a été utilisé par une équipe de l’Etat islamique comme point de départ des attaques de Paris [réseau Amn Al-Kharji – au sein de l’Amniyat, les services de sécurité de l’Etat islamique (EI), dirigé par un Français surnommé Abu Souleymane al-Faranzi (le français)] Depuis lors, il n’y a plus eu d’attaque dirigée contre l’Europe.

La réaction de l’UE a davantage ressemblé à celle d’un cheval de cirque dont les pattes avant allaient dans une direction et les pattes arrière dans une autre. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a exprimé sa compréhension des préoccupations de la Turquie en matière de sécurité et a appelé à la retenue. La Hongrie, dont le parti au pouvoir, le Fidesz, est le reflet de l’AKP turc, a bloqué une déclaration commune afin de ne pas fâcher la Turquie. Néanmoins, le Conseil de l’UE a maintenant condamné l’action militaire de la Turquie, mais s’est abstenu de prononcer un embargo sur les armes.

La réaction des États-Unis a jusqu’ici été encourageante. Le sénateur Lindsey Graham, partisan de Trump, a critiqué la décision du président de “myope et irresponsable” et la façon dont les alliés kurdes avaient été “abandonnés sans vergogne”. Lorsque le Congrès reviendra de courtes vacances, des projets de loi bipartites lui seront présentés, afin que le Sénat et la Chambre imposent des sanctions sévères à la Turquie. Trump risque également de perdre sa base électorale, comme le télé-évangéliste Pat Robertson en a averti le président “en danger de perdre le mandat du Ciel”.

Le calcul d’Erdogan

La décision du président turc Recep Tayyip Erdogan peut sembler hasardeuse, mais elle repose sur des calculs. Abdullatif Sener, cofondateur de l’AKP, parti au pouvoir et maintenant député de l’opposition, avait déclaré plus tôt qu’Erdogan serait prêt à entraîner la Turquie dans une guerre civile pour maintenir son parti au pouvoir, ce qui s’est passé.

Lors d’un discours prononcé à Diyarbakır en 2005, Erdogan a été le premier dirigeant turc à admettre que la Turquie avait un problème kurde. Des entretiens secrets ont ensuite eu lieu à Oslo avec le PKK, qui ont finalement conduit à un appel à un cessez-le-feu, par Abdullah Ocalan en 2013. Fin février 2015, le gouvernement turc et le PKK se sont mis d’accord sur un plan en 10 points («l’accord de Dolmabahce»), ce qui aurait dû conduire à un règlement pacifique du conflit. Cela a toutefois été annulé le mois suivant, lorsque Selahattin Demirtas, coprésident du HDP (Parti démocratique du peuple) reposant sur une base Kurde, a clairement fait savoir que le parti n’appuierait pas les projets d’Erdogan en vue d’une présidence exécutive.

Le point décisif a été le résultat des élections de juin, lorsque le parti au pouvoir, l’AKP (Parti pour la justice et le développement), a perdu sa majorité et que le HDP a dépassé le seuil électoral de 10% avec 13% des voix. En juillet 2015, le conflit avec le PKK a été réactivé et des élections anticipées tenues en novembre ont permis à l’AKP de retrouver une la majorité générale.

Après la défaite de l’AKP lors de la réélection à Istanbul en juin et l’effondrement de l’économie turque, il est maintenant estimé que le noyau d’électeurs de l’AKP a été réduit à moins de 30%. L’invasion turque de la province kurde d’Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, en janvier 2018, a été soutenue par près de 90% de l’électorat. Erdogan considère désormais qu’une nouvelle incursion à l’est de l’Euphrate sera l’occasion de regagner le soutien de la population. L’invasion a de nouveau été qualifiée d’opération de maintien de la paix dans la guerre contre le terrorisme, avec l’avantage supplémentaire que deux millions de réfugiés syriens sur les 3,6 millions que compte la Turquie peuvent être réinstallés dans les zones kurdes.

Le seul inconvénient se produirait si l’invasion est contrée par une réponse efficace des États-Unis (via le Congrès), c’est pourquoi la balle est de nouveau dans le camp des Américains.

 

L’auteur est un commentateur des affaires turques dans la presse danoise et internationale.

PAR ROBERT ELLIS
 16 OCTOBRE 2019 21:33

7 COMMENTS

  1. Her Dog comme tous les dictateurs se croit invincible .

    Son heure viendra , n’en doutons pas un instant .

    Dans l’histoire , des exemples dans comme lui , il y en a des tas .

    Ils ont tous mal fini .

  2. Je pence que la Turquie va sécuriser c’est frontière
    Et c’est Europe qui va passer tous qu’elle a fait
    En déstabilisant les pays

  3. Pour la Turquie faire un compromis de paix avec les Kurdes aurait permis d’étendre son influence sur une grande partie de la Syrie, négocier un retour des réfugiés, ainsi contenter Américains, Européens, l’Otan et probablement les Kurdes Turks. La guerre est souvent une mauvais solution, encore faut-il un peu d’intelligence. Mais envers Israël il est probablement mieux qu’une phobie du président turc Recep Tayyip Erdogan en domine une autre.

  4. Moshe

    Quelqu’un pourrait m’expliquer pourquoi Israël a aidé la Turquie à capturer Abdullah Öcalan?
    C’est un démocrate!

    Donald Trump : grosse erreur politique, peut-être sa première

    18/10/2019 à 18 h 07 min
    Marc
    En réponse à Moshe.
    https://www.jforum.fr/fin-de-partie-pour-erdogan.html

    Ocalan a profondément changé, y compris sur le plan idéologique et des moyens, par sa correspondance en prison avec l’anarchiste Juif russe de Brooklyn, Murray Bookchin. Auparavant, les Israéliens avaient tout lieu de le loger Comme un simple agent d’Assad, payé à perturber l’Etat turc, qui, au moment de la capture d’Ocalan, le 15 février 1999, à Nairobi, était allié et n’était pas, non plus aux mains de l’Islamiste Erdogan. Toutes les cases de l’échiquier ont bougé, tout simplement…
    Sur le plan tactique, le PKK a commis des erreurs magistrales, comme d’appeler la population kurde de Turquie à l’insurrection dans les villes à majorité kurde du Sud-Est de la Turqiue : moralité, l’armée turque s’est faire un plaisir sadique d’encercler ces localités et d’en réduire la population par la famine, la torture et le massacre… Il était temps d’arrêter les frais…

    Sur la capture d’Ocalan, lire : http://iremmo.org/wp-content/uploads/2016/03/3408.chiclet.pdf

    • Merci Marc pour ton commentaire et pour le lien vers cet article, je me suis régalé..
      J’ai appris plein de choses que je ne savais pas, et qui m’ont permis de mieux comprendre, et donc de mieux juger.

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