L’extrême-gauche berlinoise terrorisée par ses alliés pro-palestiniens : les révélations explosives du Spiegel font trembler l’Allemagne.

Alors que Die Linke négocie la direction de la capitale allemande avec le SPD et les Verts, la fuite accidentelle de notes confidentielles d’Elif Eralp, favorite pour diriger la ville, déclenche un séisme politique. En voulant expurger d’une interview ses liens avec un militant pro-Hamas, son équipe a transmis par erreur ses craintes pour sa sécurité et celle de sa famille.

Atlantico : Le Spiegel a publié des notes internes d’Elif Eralp, cheffe de file de la Linke à Berlin et candidate à la direction de la ville-État, qui suscitent une vive polémique en Allemagne. Pouvez-vous nous expliquer ce qui s’est passé et ce que révèlent ces notes ?

Han Stark : Il faut d’abord rappeler le contexte. La constitution d’une coalition à Berlin entre les trois partis de gauche (les Verts, le SPD et Die Linke) suscite déjà une polémique, parce que Die Linke est en position de force : c’est elle qui a gagné les élections et qui pourrait obtenir le poste de maire de Berlin. La perspective de voir ce parti prendre la tête du gouvernement de la capitale représente un changement politique important.

À cela s’ajoute un deuxième élément qui fait débat outre-Rhin : les liens de certains membres de Die Linke avec, d’une part, des personnes issues de milieux de la criminalité organisée et, d’autre part, des organisations qui soutiennent très activement la cause palestinienne. Ce soutien est tout à fait justifié, évidemment. Mais certaines de ces organisations vont jusqu’à remettre en question le droit à l’existence de l’État d’Israël, avec une dimension antisémite non négligeable.

Cela fait donc plusieurs semaines que les chrétiens-démocrates sont vent debout contre l’idée d’une coalition de gauche plurielle sous la direction de Die Linke. Le tout dans un contexte déjà très échauffé par la poussée de l’AfD : le SPD et les Verts reprochent aussi à la CDU de ne pas être toujours très claire dans ses rapports avec l’extrême droite. Le climat politique allemand est devenu assez délétère.

Là-dessus vient se greffer l’entretien du Spiegel avec Elif Eralp, la tête de liste de Die Linke et la possible future maire de Berlin. Dans cet entretien, certains passages sont extrêmement troublants. Le magazine l’interroge sur les liens du parti avec les mouvements pro-palestiniens à Berlin, et notamment avec certaines figures de ces mouvements. Parmi elles, Ibrahim Ibrahim, un militant qui exprime des sympathies pour le Hamas et qui est très intégré dans les réseaux de soutien à la cause palestinienne, y compris à l’international.

Il joue un rôle dans les médias, dans les meetings et dans le débat public, notamment à Berlin. Il était également présent lors des fêtes ayant célébré la victoire électorale de Die Linke. Cela pose évidemment la question de l’affichage de certains membres du parti avec une telle personnalité. Il faut néanmoins distinguer les choses : exprimer un soutien au Hamas et être personnellement impliqué dans un acte terroriste ne sont pas équivalents.

Lorsque le Spiegel a renvoyé l’entretien pour une ultime relecture avant publication, le bureau d’Elif Eralp a voulu faire supprimer la question et sa réponse concernant cette personnalité. Or des commentaires internes ont été renvoyés par accident au magazine avec la retranscription. Dans ces commentaires, elle explique qu’elle craint pour sa sécurité et pour celle de sa famille si elle nomme les personnes en question.

C’est cela qui donne à cette affaire une dimension particulièrement grave. Une responsable politique qui pourrait prendre la tête de Berlin exprime une crainte pour sa propre sécurité à la seule idée de nommer quelqu’un. Il ne s’agit même pas nécessairement de l’accuser, mais de le nommer dans un entretien portant sur ses liens avec certains milieux. C’est ce que ces notes révèlent et qui soulève désormais un problème politique.

Quels sont les milieux radicaux qui gravitent aujourd’hui autour de la Linke, et par quels moyens parviennent-ils à peser sur le parti et sur ses dirigeants ?

C’est un ensemble très compliqué. Il existe un faisceau de petits mouvements, avec des composantes, des sous-composantes, puis d’autres sous-composantes : une véritable arborescence. Il faut donc se garder de tout ramener à une seule organisation ou à un seul milieu.

D’un côté, il est question de relations de certains membres de Die Linke avec des personnes appartenant à des milieux de la criminalité organisée, notamment autour de clans familiaux dont certains sont d’origine libanaise. De l’autre, il existe des liens avec des organisations pro-palestiniennes radicales. Il faut distinguer ces deux dimensions, même si elles se retrouvent dans la polémique actuelle autour du parti.

Dans les milieux pro-palestiniens, on trouve notamment à Berlin une structure appelée le Comité national palestinien unifié. Elle milite en faveur de la cause palestinienne et développe un discours très critique à l’égard d’Israël, dans lequel l’antisionisme se mêle à des propos que l’on peut qualifier d’antisémites. Cela contribue à créer un climat très hostile à Israël et peut susciter des craintes pour la sécurité de structures israéliennes sur place.

Il faut être précis sur la nature de cette inquiétude : il ne s’agit pas de dire que ce comité préparerait lui-même des actes terroristes. Le problème est aussi celui des effets de sa propagande, de son action politique et de ses interventions sur les réseaux sociaux. Ces discours peuvent influencer des individus fragiles et les pousser à des actes criminels, voire terroristes. C’est ce risque qui est préoccupant.

Ces organisations ont des liens avec des groupes de solidarité avec la Palestine présents au sein de Die Linke. Certains élus du parti militent très ouvertement en faveur de cette cause et poussent leur critique d’Israël très loin, jusqu’à remettre en question son droit à l’existence. Ces milieux peuvent donc peser à travers des relais internes, des relations personnelles, des prises de position publiques et leur présence dans les meetings ou dans les réseaux militants.

On pourrait objecter que cela existe aussi dans d’autres pays. Mais nous parlons ici de l’Allemagne, avec son histoire. Et nous parlons de Berlin, où s’est tenue la conférence de Wannsee. Ce poids historique est considérable. Il rend les dérapages antisémites absolument inacceptables.

Encore une fois, défendre les Palestiniens et critiquer la politique du gouvernement israélien est parfaitement légitime. Mais remettre en question le droit à l’existence de l’État d’Israël constitue un autre seuil. C’est précisément cette frontière qui pose problème dans une partie de ces milieux et dans leurs rapports avec certains membres de Die Linke.

Si Elif Eralp prend la tête de Berlin, elle aura la main sur la police et la politique de sécurité de la ville. Cette affaire fragilise-t-elle sa crédibilité sur ce terrain, et peut-elle changer la donne pour les négociations de coalition avec le SPD et les Verts ?

Bien entendu. La crainte que l’on peut avoir après la publication de cet entretien, c’est celle d’une vulnérabilité au chantage. Peut-elle être mise sous pression ? Peut-elle agir en fonction de la pression que certains milieux exerceraient sur elle ? C’est en tout cas la question que soulèvent les commentaires rendus publics.

Le titre officiel de la personne qui dirige Berlin est celui de « bourgmestre gouverneur » : il s’agit bien du chef du gouvernement de la ville-État. Comment une responsable qui exprime de telles craintes peut-elle décider de la politique de sécurité intérieure de Berlin et des affaires concernant la police ?

Le fait qu’un responsable politique craigne pour sa sécurité et celle de sa famille à la seule idée de nommer quelqu’un est déjà grave en soi. Cela révèle quelque part une lacune en matière de sécurité. Mais la question devient encore plus sensible lorsqu’il s’agit de la personne qui pourrait diriger le gouvernement et participer au choix des responsables chargés de combattre la criminalité.

À Berlin, les membres du gouvernement portent le titre de sénateurs. Si cette coalition voit le jour, il faudra donc regarder très attentivement à quel parti reviendra le portefeuille de l’Intérieur. Elif Eralp choisira-t-elle quelqu’un de Die Linke, ou prendra-t-elle une personnalité issue des Verts ou du SPD ? Et comment Die Linke réagira-t-elle ? Le parti voudra-t-il avoir la main sur ce poste, oui ou non ?

C’est un portefeuille absolument central. Pour faire une parenthèse historique (même si la comparaison est boiteuse), lorsque les partis sous contrôle soviétique ont participé aux coalitions gouvernementales en Europe de l’Est après 1945, ils ont toujours veillé à obtenir le ministère de l’Intérieur. Pas nécessairement les Finances ou les Affaires étrangères : d’abord l’Intérieur. Cela montre combien ce poste est sensible.

Il faut également prendre en compte les rapports déjà compliqués entre Die Linke et la police. Certaines voix au sein du parti critiquent les interventions policières et les exactions dont les forces de l’ordre pourraient éventuellement se rendre coupables lorsqu’elles interviennent face à des manifestations. Nous avons d’ailleurs des débats comparables en France.

Mais lorsqu’à ces critiques s’ajoutent des relations de certains membres du parti avec des personnes issues de milieux criminels, puis les craintes exprimées par Elif Eralp, l’ensemble peut être perçu comme troublant. Cela explique pourquoi la question de savoir si ce gouvernement de gauche doit voir le jour suscite une polémique depuis plusieurs semaines.

Cette affaire pose donc un véritable problème de sécurité. Elle touche aussi à la confiance nécessaire pour monter une coalition et à la répartition d’un portefeuille particulièrement sensible entre les partenaires.

Le Spiegel a choisi de publier ces notes malgré les craintes exprimées par Elif Eralp pour sa sécurité. Que pensez-vous de cette décision, et du débat qu’elle a ouvert en Allemagne ?

C’est évidemment une question de nature déontologique. Le Spiegel explique avoir longuement réfléchi avant de publier ces éléments, mais avoir estimé que ce que cet incident révélait était tellement grave que cela devait être porté à la connaissance du public. Je suis assez largement du même avis.

Je peux parfaitement comprendre que l’on discute cette décision. On peut également rappeler qu’il s’agit d’un scoop journalistique. Mais je ne pense pas que le Spiegel soit à ce point en difficulté qu’il ait besoin de publier n’importe quoi pour faire parler de lui. Ce n’est pas un scoop pour un scoop.

Il s’agit de porter à la connaissance de tout le monde quelque chose qui pose un problème : une responsable politique susceptible de diriger Berlin exprime des craintes à propos de certaines personnes qui évoluent dans des milieux ayant des contacts avec son parti. Ce que ces commentaires révèlent touche donc à l’exercice possible de ses futures fonctions.

C’est pour cette raison que je comprends la décision du magazine de rendre publics le passage dont elle souhaitait la suppression et les commentaires qui l’accompagnaient. La question concerne aussi les conditions dans lesquelles une responsable politique se sent capable de parler et, demain, de gouverner.

Il faut rappeler également ce qu’est le Spiegel. Ce n’est pas un magazine de droite. Il se situe plutôt au centre gauche, dans une sensibilité sociale-démocrate classique. Ce n’est pas non plus un organe de la gauche militante, mais ce n’est certainement pas un média qui serait par principe opposé à une coalition de gauche plurielle.

Il ne cherche donc pas nécessairement à enterrer cette coalition. C’est un élément important pour comprendre la portée de sa décision. On ne peut pas simplement présenter cette publication comme une offensive de la droite contre Die Linke.

Enfin, le Spiegel est l’un des grands médias de qualité en Allemagne. C’est un magazine qui fait autorité, aux côtés de quelques grands journaux. Cela ne signifie pas que ses décisions échappent à la discussion, mais ce n’est pas n’importe quel média. Lorsqu’il estime qu’une information de cette nature doit être rendue publique, cela mérite d’être considéré sérieusement.

En France, la question des rapports entre LFI et certaines mouvances radicales est souvent posée sous l’angle de la stratégie électorale. Le cas berlinois invite-t-il à la poser aussi sous l’angle de la peur et de l’intimidation ? Quelles leçons en tirer ?

Je connais beaucoup moins ce phénomène du côté français. Je pense donc qu’il ne faut pas faire de comparaisons trop hâtives. Les questions se posent différemment en France et en Allemagne, tout simplement parce que nous n’avons pas la même histoire.

Surtout, je ne pense pas que Die Linke agisse sous l’effet de la peur. Il existe au sein du parti un véritable mouvement de soutien à la cause palestinienne. Ce soutien ne peut pas être expliqué uniquement par l’intimidation ou par une pression extérieure.

Les Palestiniens subissent depuis trois ans des bombardements de très grande ampleur. Lorsque l’on regarde ce qui s’est passé à Gaza, lorsque l’on regarde la pression exercée par l’État d’Israël sur la population palestinienne de Cisjordanie, les interrogations de Die Linke sont tout à fait légitimes. On ne peut pas nier cela.

On ne peut pas nier non plus qu’à travers le monde, y compris aux États-Unis, le soutien à la cause palestinienne se nourrit de l’ampleur de la répression et des opérations militaires israéliennes. Cela suscite des réactions, des mobilisations et des interrogations dans de nombreux pays.

Mais de là à dévier vers des thèmes antisémites ou vers une politique qui remettrait en question le droit à l’existence de l’État d’Israël, c’est autre chose. Là, il y a effectivement un dérapage. Il faut maintenir cette distinction entre la légitimité du soutien aux Palestiniens et les positions qui franchissent cette limite.

Quant aux leçons plus générales, nous vivons dans un contexte géopolitique extrêmement anxiogène à l’échelle internationale. Il s’accompagne d’une crise de nos valeurs, d’une crise de la démocratie, de nos systèmes économiques et de nos mécanismes de répartition.

Ces crises vont ensemble et engendrent des réactions excessives, un peu partout. Et, hélas, elles nourrissent aussi une poussée des partis extrêmes.

ATLANTICO

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