Amine El Khatmi : « Ne laissons pas la France à ceux qui veulent sa perte »

ENTRETIEN. Le cofondateur du Printemps Républicain livre un essai intime et politique, sous forme d’appel à ceux qui voudraient quitter le pays.

Propos recueillis par Alice Pairo-Vasseur

Ils aiment la France, mais doutent qu’elle les aime encore. Dans son essai Avons-nous encore envie de vivre en France ? (Éd. Fayard), Amine El Khatmi, homme politique et cofondateur du Printemps Républicain raconte ces Français juifs, épuisés par l’explosion de l’antisémitisme, depuis le 7 octobre 2023. Ces Français catholiques, qui voient monter une christianophobie silencieuse. Ces Français musulmans, pris en étau entre islamisme et assignation identitaire. Et tous ces Français, qui vivent dans un pays aux « promesses brisées », dont ils se sentent les « oubliés ». Il en tire un essai lucide sur ce qui pousse tant d’entre nous à envisager de partir – ou à rester et se désinvestir. Et rappelle, malgré les « déceptions, outrages et lâchetés de l’État », combien « on peut encore croire en la France ». Entretien.

Le Point : Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre ?

Amine El Khatmi : C’est une discussion avec mon ami Jérémy, à l’été 2025. Il vient de devenir père et la première chose qu’il me dit c’est qu’il ne sait pas si son fils « va pouvoir vivre dans ce pays ». Il confirme alors ce que je sais déjà : un certain nombre de Français juifs sont tiraillés entre leur attachement à la France – parce qu’ils l’aiment – et le souci d’assurer leur sécurité – parce qu’ils ne veulent pas vivre dans un pays où l’on tue des enfants dans une école parce qu’ils sont juifs, où l’on tue des clients dans un Hyper Cacher parce qu’ils sont juifs, où l’on tue Ilan Halimi et Mireille Knoll parce qu’ils sont juifs, où l’on viole une enfant de douze ans parce qu’elle est juive…

Ce sont donc les Français de confession juive qui ont motivé ce livre. Parce qu’ils sont les plus concernés par la question du départ. Et parce qu’ils sont, hélas, de plus en plus nombreux à quitter la France pour un autre pays ou à faire leur « alya » en Israël. D’ailleurs, j’ai d’abord pensé appeler ce livre Lettre à un ami juif sur le départ.

Puis en commençant à travailler sur le sujet, j’ai compris qu’ils n’étaient pas les seuls. Et qu’à des degrés divers et pour des motifs différents, d’autres Français envisageaient de quitter le pays ou de quitter une ville dans laquelle ils ne se sentaient plus en sécurité pour une autre, plus tranquille – comme Nantes pour Saint-Nazaire. J’ai alors décidé d’exposer plusieurs situations, fruits de mes rencontres, qui dessinent un éventail de Français qui pensent à partir, sont partis ou sont sur le départ.

Un sondage, paru il y a quelques jours, met d’ailleurs en lumière ce chiffre : sept jeunes français sur dix songent à quitter la France et à poursuivre leur scolarité ou à débuter leur carrière ailleurs. Évidemment, tous ne le feront pas. Mais le simple fait que tant d’entre eux se posent la question dit quelque chose de l’état de notre pays…

Pourtant, soulignez-vous, les responsables politiques évitent « avec un soin remarquable » d’aborder cette question.

De fait, un responsable politique qui l’aborderait – en particulier parmi ceux qui étaient au pouvoir ces dernières années – ferait là un aveu d’échec. Cette question est évitée parce qu’elle pointe, dans le cas des Français de confession juive, l’incapacité du pays à les protéger. Mais aussi à régler les questions d’insécurité, à mettre fin au chaos migratoire, à rétablir l’ordre et l’autorité de l’État, à interdire les manifestations, les appels à l’intifada…

« J’aimerais assister à une réaction des Français » : l’antisémitisme, notre affaire à tous
Elle pointe aussi le fait que notre pays décourage la création de valeurs et la création d’entreprises par une fiscalité absolument délirante, au point d’encourager certains Français à en partir. Les responsables politiques au pouvoir ne le reconnaissent pas car c’est à eux qu’il revient de rendre le pays suffisamment prospère, sûr et accueillant pour qu’on veuille y rester. Et qu’ils ne le font pas.

Vous évoquez aussi, dans votre livre, la question des catholiques…

Oui, parce que personne n’en parle alors que statistiquement – et ce sont là les statistiques officielles du ministère de l’Intérieur – les catholiques sont aujourd’hui les plus visés par les actes antireligieux en France. On a beaucoup parlé de Notre-Dame parce qu’elle était un symbole puissant de la France, que le monde entier la connaît, et qu’on a, pour elle, mobilisé beaucoup de moyens, jusqu’à la refaire « en cinq ans ». Mais beaucoup d’églises brûlent, toute l’année, dont on ne parle pas…

Certains s’étonnent qu’un Français arabo-musulman s’intéresse à ce sujet. Il se trouve que je suis né dans une ville qu’on appelle la Cité des papes [Avignon, NDLR] et dont la topographie même était un catéchisme ! Je me souviens aussi de la crèche de Noël et des santons de Provence dans la mairie… J’ai grandi avec cette idée que l’héritage chrétien faisait partie de l’identité française, donc un peu de la mienne. Que ces actes ne fassent pas la Une et suscitent l’indifférence générale me désole.

Vous parlez aussi des musulmans laïques et, à travers eux, de votre parcours personnel et ce mot dont on vous affuble : « collabeur ». Que raconte-t-il ?

Il raconte une assignation à résidence identitaire. Je l’ai entendu pour la première fois sur Twitter où, alors que j’étais un jeune élu local d’Avignon, totalement inconnu, j’avais commenté une émission dans laquelle Alain Finkielkraut échangeait avec une enseignante. Elle tenait un discours très victimaire et parlait d’un « racisme systémique ». Alors j’ai écrit que je ne me reconnaissais pas dans ces propos et j’ai découvert – compte tenu de mon nom, de mes origines et de ma religion – que c’était une trahison, que j’aurais dû dire, moi aussi, que j’étais une victime et que je n’aimais pas la France, ce pays raciste et « islamophobe ».

Je reconnais que des Arabes et des musulmans sont victimes de racisme et de discriminations. Je n’idéalise pas la France, je sais que tout n’y est pas rose. Mais j’aime ce pays et je suis patriote. Parce qu’il a accueilli nos parents, a été généreux, bienveillant. Et que j’ai une reconnaissance absolue pour tout ce qu’il a pu m’offrir. C’est un pays grâce auquel, par l’éducation et le travail, vous pouvez échapper à votre destin et à toutes formes de déterminisme. Mais être arabe et dire cela, c’est être un traître. C’est être un « harki », un mot qui désigne désormais quelqu’un qui trahirait sa communauté, ou, si on est noir, un « nègre de maison ».

Mais selon quelle logique absurde, on devrait détester ce pays dans lequel on est né et dans lequel, sauf à en partir, on devrait mourir ? Beaucoup de musulmans, comme moi, ne supportent plus d’être associés à ces discours et assignés à cette appartenance communautaire. Ils n’interviennent pas dans le débat public comme je le fais, mais ils sont nombreux à vouloir vivre sereinement dans ce pays et à élever leurs enfants dans le respect de ses règles et l’amour de la France. Sans être traités de traîtres ou de vendus…

Vous évoquez aussi ces Français qui, sans être d’une communauté religieuse particulière, vivent « juste une expérience commune, diffuse et difficile à articuler : celle d’un pays qui les a oubliés ». Qui sont-ils ?

C’est Didier, le patron d’un bar que je rencontre en Normandie. Qui est à l’image de cette France périurbaine et rurale, dont on parle si peu. Elle a vu les services publics disparaître : on a d’abord fermé une classe, puis deux, puis trois. Puis on a fini par dire que comme il n’y avait plus assez de classes, il allait falloir fermer l’école. Puis le bureau de poste a fermé, l’agence bancaire a fermé, l’hôpital du coin a réduit ses lits. Puis on a fermé une première ligne de bus. Et le dernier train ne passait plus à 22 heures mais à 20 heures et on a encore réduit sa fréquence de moitié…

C’est cette France-là, cette France des invisibles, dont je parle. Celle à qui on explique qu’elle pollue parce qu’elle prend la voiture, et à laquelle on fait la leçon parce qu’on dit qu’elle est d’extrême droite. Pour le coup, cette France-là ne peut pas partir ! Quand vous vivez au fin fond de la Creuse ou de l’Allier, que vous êtes un retraité modeste ou un jeune couple qui travaille et peine à boucler ses fins de mois, vous ne partez pas vous installer à l’étranger. Vous vous refermez sur un petit cercle et sur vos habitudes, avec le sentiment que la France des métropoles, et plus encore celle de Paris, vous regarde avec dédain et ne vous considère plus.

Qu’est-ce qui, outre cette situation précise, retient encore les Français qui auraient des raisons de partir de le faire ?

La réponse est évidente, c’est la France. Mais je veux d’abord préciser une chose: je ne suis pas dans l’injonction. Si demain, Jérémy, sa femme et leur bébé partent, je ne me sentirai aucune légitimité à leur dire qu’il faut rester. Parce que craindre pour l’avenir de son enfant est bien la peur la plus primaire, la plus intime et la plus respectable qui soit. Je dis simplement à ceux qui y réfléchissent, qu’il y a encore quelques raisons d’y croire.

Je pense, à ce titre, au président du Salvador, Nayib Bukele qui, il y a quelques jours, pendant les émeutes, a rappelé, dans un tweet, que son pays avait su se redresser en quelques mois, avec des ressources infiniment moins importantes que celles de la France. Ce message, venu de l’étranger, était beau, puissant, porteur de beaucoup d’espoir. Il venait nous rappeler combien la France était un grand pays et combien elle avait d’atouts.

Car elle en a ! Entre son patrimoine, sa culture, sa langue… Notre pays est aimé, respecté. Et il y a toutes les raisons de croire qu’il peut encore se redresser. Même si cela suppose de renverser la table. Je ne me prononce pas à ce stade, mais beaucoup de ceux que j’ai rencontrés pour ce livre ont posé comme date butoir de leur réflexion l’élection présidentielle. Ils me l’ont dit : si le résultat des urnes n’est pas celui qu’ils espèrent, ils partiront.

Et puis il y a cette phrase, que j’ai écrite dans le livre : ne laissons pas le pays à ceux qui veulent sa perte et travaillent à sa destruction. Car si tous les dégoûtés s’en vont, il ne restera que les dégoûtants. Et la France mérite mieux qu’eux.

JForum.fr avec www.lepoint.fr/

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