A l’heure d’Israël: André Chouraqui et Léon Ashkénazi : réflexions sur le passé et l’avenir d’Israël

Qui mieux que notre éminent collègue et ami, Monsieur Denis Charbit, grand spécialiste de l’histoire du sionisme et de l’Israël moderne, pouvait éditer (au sens d’editor) et introduire à ce magnifique échange entre deux grands sages d’Israël, André Chouraqui et Léon Ashkénazi? Il s’est acquitté de sa tâche avec rigueur et élégance, rédigeant des notes claires et faciles à comprendre, sans jamais se substituer au texte des deux sages.

Quand Léon Askénazi et André Chouraqui dialoguaient

En hébreu, s’il s’était agi de trouver un titre à ce livre, j’aurais proposé Dou-siyah beyn hakhamim; Dialogues entre deux sages. Comme rabbi Akiba et les disciples de rabbi Ismaël qui nous adonné les treize régles herméneutiques applicables à la Tora.

En lisant ce beau livre de la première à la dernière ligne, j’ai eu l’impression que les joutes oratoires du Talmud, les ferments si féconds de la tradition orale, talmudique, reprenaient vie comme il y a près d’un millénaire et demi. : comme dans les folios talmudiques où les sages, de pieuse mémoire, font de le Tora écrite un jardin à la végétation luxuriante, mettant à jour, comme le disait rabbi Akiba, des étincelles de sens, à l’instar du marteau qui s’abat sur l’enclume du forgeron.

Avant d’entrer in medias res, je voudrais dire un mot de ma relation personnelle à ces deux hommes que j’eus la chance de rencontrer et de m’entretenir un peu avec eux. Celui que j’ai le plus connu et dont je suis devenu l’ami vers la fin de sa vie, c’est André Chouraqui. J’avais fait le compte rendu de ses traductions bibliques dans le supplément littéraire du journal Le Monde. Avec Madame Annette Chouraqui, sa chère et dévouée épouse, nous dînions parfois ensemble à Paris et nous leur rendions aussi visite dans leur magnifique maison de Jérusalem. Mais il y eut plus : André avait accepté de signer avec moi un article, aux lendemain de l’attentat du 11 septembre, paru en première page du journal Le Figaro le 1 novembre 2001 et intitulé De quel islam parlons nous ? Après, il eut la bonté de rédiger un bel article dans le même quotidien sur les deux volumes des Lumières de Cordoue à Berlin (Agora).

Je me suis servi d’une réflexion qu’André m’avait faite lorsque nous parlions du contenu positif de la religion juive. Ce n’est qu’une quinzaine d’années plus tard que je m’en souvins et la mis à profit dans mon livre Le judaïsme libéral (Hermann Editeurs, 2016). Il faut retenir me dit-il, un seul point, la notion d’alliance entre Dieu et l’homme, et notamment Israël. Le reste, me dit-il, est de moindre importance… Je me suis rendu compte que l’idéologie du judaïsme libéral a fait de ce point nodal une notion cardinale. Mais c’est aussi ce que pensait Martin Buber (mort à Jérusalem en 1065), lequel se refusait à croire que le ie contenu de la révélation eut pu être de nature juridico-légale. Ce rapprochement aussi je l’ai fait, mais sous la bienveillante férule de mon grand ami André… J’ajoute qu’André avait traduit les Devoirs des cœurs de Bahyé ibn Pakuda, ouvrage très important pour le médiéviste que je suis. Et dans certains de ses articles de presse, André par lait de mon maître Georges VAjda, ainsi : et le plus érudit d’entre nous… G. Vajda…

Avec Léon Ashkéanzi, dit Manitou, j’eus moins de contact direct mais les rares rencontres m’ont marqué. Tout d’abord, la première fois, alors que j’étais élève interne à l’Ecole Maimonide (Boulogne sur Seine), nos surveillants nous avait conduits en taxis à la maison de la chimie pour écouter une conférence de Manitou. Salle comble, on n’a trouvé une chaise que difficilement. Orateur brillant, parlant sans notes, privilégiant l’oral sur l’écrit, pensant peut-être être fidèle à l’interdit d’écriture ( ne pas transmettre par écrit ce que te fut donné oralement), il avait dès les premières minutes captivé l’auditoire. A la fin, c’est de cela que je souviens, on l’a interrogé sur les musulmans et l’islam, bref sur Ismaël dans la Bible. Je me souviens de la dernière phrase (je rappelle que j’avais à peine seize ans). Parlant du our de la paix avec les voisins d’Israël, Manitou dit ceci : Mais ce jour-là, le jour de la paix, Ismaël sera comme Israël, il parlera… hébreu !! Tonnerre d’applaudissements, une salle en délire.

Une bonne dizaine d’années plus tard, je préparais mes thèses de doctorat à la fois en philosophie médiévale juive et arabe, et aussi en allemand. Et c’est Manitou qui me fit appeler un jour par quelqu’un du centre Rachi (je crois) afin de venir donner une conférence sur l’exégèse biblique de… Moïse Mendelssohn. J’hésitai car je me disais que je n’étais pas encore à la hauteur. Manitou insista pour que je vienne présenter même les résultats provisoires de mes travaux sur Mendelssohn. Je me laissais convaincre et ne fus pas déçu. Mais Manitou me fit inviter une nouvelle fois et ce jour là il était lui-même avec les autres orateurs à la tribune. Tout se passa très bien et je présentai les grandes lignes de la science allemande du judaïsme (Wissenschaft des Judentums).

Et si je relate ces faits personnels, c’est avant tout pour rendre hommage à la générosité intellectuelle de cet homme, amoureux de la Tora de Dieu, fils de grand rabbin et ayant consacré (le mot n’est pas fort) sa vie à un judaïsme vivant, à sa juste interprétation et à son rayonnement de par le monde.

Certes, je dois à la vérité de dire que tout en ayant de l’estime et de l’admiration pour ce fidèle serviteur de la cause juive, je suis resté fidèle à mes orientations initiales inculquées par mon vénéré maître Georges Vajda… Ce dernier avait bien connu André Chouraqui durant l’occupation, au Chambon sur Lignon, mais très peu Manitou car il prisait peu ce qu’il nommait les prédicateurs modernes.

Venons en au texte lui-même et aux innombrables problématiques soulevées ici même. Un mot, tout d’abord,la sensibilité juive de chacun des deux orateurs : André, traducteur célèbre de la Bible (mais aussi des Évangiles et du Coran), ce qui n’est ps rien, ne cite pratiquement jamais le talmud, rarement le midrash et a une culture plus classique et plus laïque, même si le terme un peu inadéquat. Manitou, quant à lui, est immergé depuis son plus jeune âge dans une tradition juive et hébraïque vivante. Sa structure juive mentale s’orient autour de trois grands axes : Bible, Midrash-Talmud et kabbale. C’est un univers mental ouvertement juif qui donne naissance à une conception juive du monde et de la vie. Très orthodoxe mais aussi fin et intelligent, il n’est pas fermé à la culture et retrouve le signe de Dieu dans chaque manifestation de l’humanité civilisé.

C’est d’ailleurs lui qui prend la parole le premier pour mettre en place le sujet. Et il adopte un dit de la tradition que j’ai moi-même utilisé en 1990 dans mon Que sais je ? consacrée à la littérature rabbinique. Il s’agit d’une dictum dont l’origine se trouve dans le Zohar (III, fol. 73a) mais le version, telle que citée par Manitou émane en réalité du livre Addir ba-Marom de Moshé Hayyim Luzzato que l’esprit chagrin et persécuteur de son temps avait chassé de son Italie natale et qui provoqua sa fuit vers la Terre sainte où il mourut en 1747, à à peine 40 ans.

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage:

Maurice-Ruben HAYOUN. (hayounmauriceruben@gmail.com)

CYCLE DE CONFÉRENCES *
Le 30 mai à 19heures, mairie du XVIe arrondissement, salle des mariages, sur le thème suivant:
André Chouraqui, un champion du dialogue interreligieux
Le 4 juin  à 19heures, mairie du XVIe arrondissement, salle des mariages, sur le thème suivant:
Maimonide et Averroès face à leurs traditions religieuses respectives
Entrée libre. Salle des mariages.
Pour tout renseignement contacter hayoun.raymonde@wanadoo.fr ou le 0611342874
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