Après l’optimisme, le retour à la réalité. Israël a rejeté jeudi les amendements libanais au projet d’accord visant à faciliter l’exploitation de gisements gaziers offshore à la lisière des deux pays et demandé à son armée de se préparer à une possible « escalade ».

Le médiateur américain Amos Hochstein avait fourni ce weekend au Liban et à Israël une proposition écrite –dont le contenu n’a pas été dévoilé officiellement– pour mettre un terme au différend maritime entre les deux voisins, officiellement en état de guerre et engagés depuis deux ans dans des négociations indirectes.

Les dirigeants des deux pays avaient fait part de leur soutien général à cette proposition qui, selon des informations de presse et des responsables, prévoit que le gisement offshore de Karish soit sous contrôle d’Israël et que les réserves de Cana soient octroyées au Liban –bien qu’une partie dépasse la future ligne de démarcation. L’État hébreu toucherait une partie des revenus de l’exploitation gazière de Cana, d’après ces sources.

Mardi, le Liban a remis aux États-Unis sa réponse qui comprenait des « modifications » visant à « rendre le texte plus clair et non sujet à interprétation », a déclaré à l’AFP un responsable libanais, sans préciser la teneur de ces amendements.

Mais jeudi matin, Israël a signifié son refus à ces amendements, sans les détailler. « Le Premier ministre Yaïr Lapid a été informé des changements significatifs que le Liban cherche à apporter à l’accord et a demandé à son équipe de négociateurs de les rejeter », a déclaré à l’AFP un haut responsable israélien requérant l’anonymat.

Ce weekend, le Premier ministre Lapid, en pleine campagne pour les législatives du 1er novembre, avait salué la proposition américaine, qui « protège » les intérêts israéliens, mais ses propos avaient fait l’objet de vives critiques de l’opposition, menée par Benjamin Netanyahu.

– « Capitulé » –

M. Netanyahu, qui cherche à revenir à la tête du gouvernement israélien, a accusé M. Lapid de « donner » un « territoire souverain d’Israël » au Hezbollah, ennemi de l’État hébreu, voire d’avoir « capitulé » devant les menaces de Hassan Nasrallah, chef de ce puissant mouvement libanais qui avait affronté Israël dans une guerre de plus d’un mois en 2006.

L’opposition israélienne s’interroge par ailleurs sur la légitimité du gouvernement intérimaire de M. Lapid de « céder » du « territoire israélien » sans passer par un vote du Parlement, voire par un référendum.

Le gouvernement insiste sur le fait que l’espace maritime partagé fait partie d’une « zone économique exclusive » et qu’un vote du Parlement ou un référendum n’est pas nécessaire pour signer l’accord.

Au Liban, un haut responsable impliqué dans les négociations a indiqué à l’AFP que Beyrouth n’avait pas reçu la réponse israélienne et que l’équipe de négociation libanaise avait passé « la nuit entière » à communiquer avec le médiateur américain afin de « clarifier certains points ».

« Les amendements (de Beyrouth) garantissent les droits du Liban d’exploration pour du gaz et du pétrole dans sa zone économique exclusive » et cherchent à clarifier des « représentations erronées » ayant circulé lors des négociations, a commenté jeudi la présidence libanaise.

– Guerre pour Karish? –

Malgré les critiques de l’opposition israélienne, des personnalités de l’establishment sécuritaire comme Amos Yadlin, ex-chef du renseignement militaire, estime qu’un accord contribuerait à stabiliser la zone de production gazière en Méditerranée orientale et de réduire le risque de conflit entre les deux voisins.

Mais jeudi, le ministre israélien de la Défense Benny Gantz a demandé à l’armée de se « préparer à un scénario d’escalade militaire dans le nord du pays (frontière avec le Liban, NDLR) incluant des manoeuvres offensives et défensives compte tenu de l’évolution des négociations sur la frontière maritime ».

Israël maintient qu’il exploitera le gisement de Karish même en l’absence d’accord avec le Liban et en dépit de menaces du Hezbollah qui avait lancé cet été quatre drones non armés, abattus par l’armée israélienne, en direction de cette plateforme gazière.

« Si le Hezbollah ou quiconque tente d’endommager Karish ou nous menace, les négociations sur la frontière maritime vont cesser immédiatement », a prévenu jeudi un haut responsable israélien requérant l’anonymat.

Dans un contexte où l’Union européenne cherche à diversifier ses approvisionnements en gaz en raison de l’invasion russe de l’Ukraine, Israël mise sur le gisement de Karish, prêt à entrer en production, pour doper ses livraisons de gaz vers le Vieux continent.

À qui profite le désaccord ?

L’Iran, via le Hezbollah, cherche à faire monter la tension entre Israël et le Liban. C’est dans ce contexte que les dirigeants libanais, sous la pression du Hezbollah, ont cherché à saborder les négociations en provoquant un refus israélien. Le vrai gagnant de cette affaire serait la Russie qui voit d’un mauvais œil la livraison de gaz israélien à l’Europe, alors qu’elle-même cherche à étrangler énergétiquement l’Occident. La Russie utilise pour se faire plusieurs leviers. Le premier consiste à pousser l’Arabie saoudite à réduire sa production, et c’est ce qu’elle a fait cette semaine en baissant de 2% sa production de pétrole. L’attitude de l’Arabie saoudite est le résultat des droit-de-l’hommistes qui ont largement ostraciser Mohammed ben Salmane à cause de l’affaire Jamal Khashoggi. La vengeance est un plat qui se mange froid. Et d’un autre côté, la Russie active ses satellites ( Iran et Hezbollah) dans la région pour préserver ses intérêts. C’est dans ce contexte que des tirs de roquettes ont lieu ses derniers jours, sur Israël, à Kiryat Chmona, pour justement mettre le feu aux poudres via le Hezbollah.

Tout cela n’est dans l’intérêt ni des Libanais, ni d’Israël, mais cela relève du billard à trois bandes, qui est un jeu très courant, notamment au Moyen-Orient.

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